Livre paru aux Editions Baudelaire
mardi 6 janvier 2026 par Françoise Urban-Menninger©e-litterature.net
Colette Leinman est une artiste pluridisciplinaire. Poète, écrivain, elle est l’auteure de plusieurs recueils ; peintre, membre d’un groupe de recherche académique, ses oeuvres
sont visibles dans de nombreuses collections publiques et privées. Dans le livre qui vient de paraître, ses encres prolongent ses écrits et font danser les mots à l’instar du titre dont les lettres, déclinées dans différentes nuances de bleu, illuminent la couverture.
D’emblée, nous comprenons le titre de cet ouvrage Ma mère est orpheline quand nous apprenons de la bouche de sa grand-mère qui l’a élevée à la mort de sa mère ce qu’elle a répété quelques années plus tard à sa fille Colette "ton papa n’est pas ton père et ta maman n’est pas ta mère." Cette "mère orpheline" va se confier à son journal intime à la troisième personne sous le prénom de Guetta et c’est alors dans un aller-retour entre ses écrits personnels et ceux de Colette Leinman que nous entrons dans le corps de ce texte inclassable.
Car nul doute que c’est le corps de la mère et son esprit fantasque qui s’incarnent
entre les lignes. Les dires de cette mère ne manquent pas de nous faire sourire "Moi, dit-elle, si j’avais une mère je lui aurais embrassé les pieds tous les matins." Ses discours emphatiques renvoient parfois à nos propres réminiscences. Cette "mère idéale" comme la qualifie avec malice Colette Leinman et qui n’est autre que "la meilleure orpheline du monde" se confie à sa fille avec une telle candeur que même en lui avouant le fond de ses pensées, on ne peut lui en vouloir. Colette Leinman écrit "Après ma naissance, j’ai rencontré ma mère, décidément encore assez ingénue pour me raconter que je n’avais pas été prévue." Cette mère déconcertante, qui ne connaissait rien de la vie et de ses codes sociaux, qui avait tout appris en se mariant, s’avère totalement inadaptée au monde qui l’entoure.
Pourtant, cette petite fille, qu’elle n’a jamais cessé d’être, cultive un jardin secret. Alors qu’en Roumanie, elle est refoulée par une institutrice car elle ne parle pas le roumain mais sait lire l’hébreu et et parle le yiddish avec ses grands-parents maternels, des mélodies s’imposent à elle "elle entend la musique qui n’existe que pour elle", note sa fille. Cette musique qui la traverse alors qu’elle ne connaît pas le solfège, elle demande à Colette d’en apporter les cassettes d’enregistrement à l’Association des Auteurs Compositeurs et Interprètes. Plus tard, elle croit reconnaître ses chansons qui passent à la radio "Eteignez la radio. On m’a volé ma musique. Cela me déchire le coeur", s’écrie-t-elle. Mais en laissant le temps au temps, tout peut arriver, et le succès finira par l’emporter. Dans son épilogue, Colette Leinman déclare "Depuis quelques années ses chansons sont reconnues comme appartenant au patrimoine de la musique hassidique."
Juste retour des choses et revanche pour cette "mère orpheline" dont l’auteure dessine au propre comme au figuré un portrait touchant, voire poignant qui nous rend cette femme proche et familière. On songe à la mère d’Albert Cohen, d’Albert Camus ou encore à celle de Colette Fellous. Ce sont des figures simples dont les croyances éclairent leur destinée telle l’attente du Messie ou encore " l’intervention d’un ange sauveur" lors de l’épisode où la marée monte alors que la mère de Colette est partie se baigner avec l’un de ses enfants...
Ce qui fait le charme indéniable de ce livre, c’est l’écriture de Colette Leinman entrelacée avec les propos de sa mère. Mère et fille se retrouvent dans le corps de ce texte, ne faisant qu’une dans ce livre où l’une et l’autre se livrent entre les pages.
Les encres délicates de Colette Leinman ponctuent, rythment les épisodes de la vie de sa mère, elles en sont la musique indicible où l’on perçoit les larmes, la douleur mais aussi le bonheur d’être au monde.
Voilà pourquoi "Ma mère est orpheline" est un livre qui laisse la part belle à la création artistique, celle de la mère musicienne mise en scène sur le théâtre de leur vie par sa fille sur le ton, certes de l’autodérision, mais aussi avec cet amour qui confère un supplément d’âme à la magnificence d’un récit écrit à petites touches telles celles dont l’auteure use sur ses toiles pour nous en délivrer la quintessence.
Françoise Urban-Menninger
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