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L’homme que vous aimerez haïr - J Dedet
vendredi 7 janvier 2011 par penvins

Le cinéma, c’est bien sûr l’art du faux, du trompe l’œil et de ce point de vue Erich Von Stroheim peut faire figure de modèle. Joséphine Dedet a fait de « L’homme que vous aimerez haïr » ainsi qu’il était surnommé, le titre d’un roman qui est d’une certaine façon une fausse biographie, une variation sur l’art du trompe l’œil qui sied si bien à ce personnage hors du commun. Le sujet se prête au romanesque, art du vraisemblable s’il en est, et Joséphine Dedet revendique à la suite de Von Stroheim cette technique d’imbrication du vrai et de la fiction qu’il avait su mettre en scène aussi bien dans ses films que dans sa vie. Erich Von Stroheim tel que le dessine Joséphine Dedet est en effet un génie dans l’art du faux-semblant, au point d’être devenu, lui qui était juif autrichien, la figure même de son ennemi, le boche. L’affreux boche, celui que l’on hait. Le metteur en scène en joue et en jouit à l’envie, c’est sans doute là le ressort principal de son génie, Joséphine Dedet montre bien à quel point Von Stroheim est passé maître dans l’art de brouiller les pistes, et de rendre le mensonge le plus vraisemblable possible, au point d’être lui-même dupé par celle qu’il croit contrôler.

La vie n’est pour lui qu’un spectacle regardé à travers l’objectif monoculaire qu’il colle au trou percé dans la cloison, se plaçant ainsi dans une sorte de chambre noire, à l’abri, hors de la réalité du monde, de cette Autriche en train de devenir la proie du nazisme, de cette Europe qui déjà le haïssait et qu’il a fuie. Ce qui se passe dans le monde désormais ne l’intéresse plus. Prémonition, Stroheim a, il le dit lui-même, vingt ans d’avance, il a définitivement quitté la vieille Europe et pourtant celui que l’on aime haïr c’est bien cet officier de Francois-Joseph qu’il a choisi d’incarner, celui qui jette à la face du monde la part sombre de l’humanité et court se réfugier derrière un masque de poudre blanche. L’accusateur qui refuse de s’impliquer – voyeur – j’ai succombé très tôt au voyeurisme. Jusque dans sa vie sexuelle, Von Stroheim reste celui qui se tient à l’écart de toute relation, préférant le bordel et les mariages d’intérêt, toujours dans la manipulation, incapable de partager autre chose que des fessées, sans doute lui aussi victime de cette société Viennoise dont il dit la rigidité.

Difficile travail d’équilibre que de parler d’un homme dont on ne connaît pas grand-chose et pourtant Joséphine Dedet dresse un portrait de Von Stroheim qui en dit sans doute plus long que n’aurait pu le faire une biographie de cet homme qui, comprenant qu’il ne pourrait s’exprimer dans une Europe vieillissante, a choisi de se dissimuler derrière une caméra muette pour dire sa haine d’une société hypocrite et qui allait secréter ce que l’on sait. Le Bourbier œuvre d’un mégalomane suicidaire restera inachevée, au fond Von Stroheim se heurtera non seulement au pouvoir financier qui ne supporte plus ses caprices, mais aussi à une forme nouvelle de cinéma qui, avec le parlant, placera désormais le spectateur au cœur de l’action. Von Stroheim deviendra acteur, c’est tout dire !

Un des avantages importants de ce parti pris du roman est bien sûr de faire vivre plusieurs personnages, ici l’actrice Gloria Swanson, et Joseph Kennedy, le père de John Fitzgerald, l’atmosphère des années 20 est ainsi retracée, l’hypocrisie profonde de cette époque contre laquelle se bat Von Stroheim, mise en lumière. Vu par le petit bout de la lorgnette, le trou que Von Stroheim a percé derrière le crucifix dans la cloison qui sépare sa chambre de celle de Gloria, c’est l’envers du décor qui apparaît, l’homme est vu tel qu’il est, et mise en évidence la formidable tension entre la grande hypocrisie puritaine et ce cynisme supposé de Stroheim qui n’est au fond que la revendication d’un monde plus sain.

Pas besoin de consulter les Tsiganes, Erich. Pars, la guerre gronde…la ruine, boutiques vides, vitres brisées, y a rien à voir sauf dans le ciel des étoiles qui rient jaune…lui écrit Bruno (son frère) dans sa dernière lettre. Erich est parti, il a quitté Vienne et s’est offert à la haine des autres pendant que son frère sombrait dans la folie, sans doute était-ce au prix de cette fuite et d’un grand cynisme qu’il pouvait échapper au pire et dans le même temps dénoncer l’hypocrisie de son époque, lui qui constatait que des gangsters ont parfaitement le droit d’attaquer une banque, mais qu’un homme n’a pas le droit, fût-ce au cinéma, de désirer une femme. Contraste apparent entre la Vienne décadente et l’Amérique puritaine puisque de ce côté-là de l’Atlantique les hommes restent des hommes et font peu de cas d’une morale rigide à laquelle ils se contentent de faire semblant de se soumettre : La figure de Jo Kennedy apparaît ici tout à fait symbolique de cette Amérique de l’argent et du faux-semblant.

Merveilleuse idée qu’a eue Joséphine Dedet de nous replonger dans cette époque-charnière, quand un petit juif de Vienne devenait un grand cinéaste américain et que le cinéma muet vivait ses dernières heures aux portes de la tourmente qui déferla sur l’Europe.



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