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Eloge des frontières, Régis Debray

Editions Gallimard, 2011.

lundi 27 juin 2011 par Alice Granger

Dans ce livre qui reprend une conférence donnée à la Maison franco-japonaise de Tokyo le 23 mars 2010, et fait écho au séminaire tenu à la Fondation des Treilles en février 2010 et reproduit dans la revue Médium, Régis Debray nous parle d’une réalité dont on ne peut s’abriter, d’une « absurdité très nécessaire, et insubmersible, qui a nom frontière ».

« Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières », commence-t-il.

Tandis que, à Tokyo, Régis Debray rappelle qu’un de ses auditeurs japonais vient de lui dire avec fierté « Nous sommes un pays sans frontières », tellement « l’insularité vous donne, à vous, un fond d’homogénéité » (rappelle Régis Debray), il évoque cette « terre ferme, toute ridée d’histoire, d’une Europe fatiguée d’avoir été longtemps sur la brèche, qui pense aux vacances et rêve d’une société de soins » où il vit. Conférence qui met donc en confrontation un pays qui, du fait d’être une île, n’a pas eu à se battre pour délimiter son territoire, et un pays qui a dû tellement batailler sur la brèche qu’il ne veut désormais plus qu’une chose, ne plus avoir à le faire. On n’aurait plus besoin de frontières. Or, « des frontières au sol, il ne s’en est jamais tant créé qu’au cours des cinquante dernières années. Vingt-sept mille kilomètres de frontières nouvelles ont été tracés depuis 1991, spécialement en Europe et en Eurasie. Dix mille autres murs, barrières et clôtures sophistiquées sont programmés pour les prochaines années. Entre 2009 et 2010, le géopoliticien Michel Foucher a pu dénombrer vingt-six cas de conflits graves entre Etats. » Quelle est cette fuite en avant, en cajolant « une planète lisse, débarrassée de l’autre, sans affrontements, rendue à son innocence, sa paix du premier matin » ? C’est l’illusion de se débarrasser de l’autre ! De faire de l’autre un même enfermé dans le même ventre planétaire. Des pas-nés uniformisés qui consomment ensemble et qui rêvent qu’on prenne soin d’eux et que tout baigne. Or, le premier acte qui inscrit un être humain né est un acte de séparation, traçant une frontière irréductible entre un lieu d’avant, utérin, matriciel, et un lieu d’après, la terre du dehors, avec sa géographie, son histoire et ses habitants. On sent une grande peur des autres du dehors dans cette illusion d’un monde sans frontières dont parle Régis Debray. L’horizon du consommateur doit totalement se dilater.

En Occident, on se croit en avance en criant « vive la ville-monde », mais « J’ai peur qu’il ne soit en retard d’un retour de refoulé ». Et oui, envers et contre tout, l’autre, l’étranger, le pas le même, fait retour ! « … réapparaissent, au cœur de l’Europe, des lignes de partage héritées de l’Antiquité romaine ou du Moyen Age, et où, devant sa porte, d’anodines limites régionales se revendiquent en frontières nationales. « Chacun d’exalter l’ouverture, tandis que l’industrie de la clôture décuple son chiffre d’affaire. »

Nécessité de la séparation entre un dedans et un dehors. Une loi de l’organisation. Mise de l’ordre dans le chaos. Toutes les légendes fondatrices parlent de ce geste inaugural de démarcation. La question du sacré : mot qui vient du latin « sancire », qui signifie « délimiter, entourer, interdire. » On voit bien que la nécessité des frontières fait suite à la sensation d’un dehors ! Qui requiert une organisation. La sensation d’un dehors, à la suite d’une originaire mise dehors, ce qu’on appelle naissance, n’est-elle pas celle d’une étrangeté inquiétante, d’une altérité, donc d’une perte d’un dedans. Tracer une frontière ne vise-t-il pas à réinventer un dedans face à dehors étranger ? Croire à un monde sans frontières semble au contraire faire remonter les sensations humaines bien en amont, au moment intra-utérin où on n’a pas encore senti l’altérité inquiétante du dehors ni même la toute-puissance totalitaire de la matrice qui nourrit, si tout continue à baigner, pourquoi chercher à retrouver symboliquement un dedans qu’on n’a jamais perdu ? « La plupart des peuples… entretiennent avec leurs limites un rapport émotionnel et quasiment sacré. » « Le sacré, c’est du tangible et du solide. » « Enfoncer un coin d’inéchangeable dans la société de l’interchangeable ». Régis Debray cite Augustin Berque dans « Le Sauvage et l’Artifice », pour dire qu’au Japon « la nostalgie du pays évoque fortement celle du retour à la matrice, à la maternance du village dans son enveloppe quasi fœtale (le nom familier du village, fukuro, sac, poche, désignant aussi bien la communauté de naissance que la mère) ». Bref, la question des frontières est en relation avec la naissance, séparation originaire, refoulement originaire, et vise à rétablir l’intérieur perdu mais sans être dépendant d’une toute-puissance circonvenante. Ceux qui croient à un monde sans frontière dénient la naissance comme changement irrémédiable de statut de l’être humain et de son corps. Dehors, un envahisseur ou un colon peut venir détruire un dedans qu’on s’est délimité, et l’envahisseur peut être aussi une entité qui sait pour moi tout avant même que j’aie à dire « je ». Toute mise en ordre symbolique d’un chaos passe par un jeu d’oppositions, écrit Régis Debray. « … s’il n’y a pas de frontières pour toujours, il y a toujours une ultime frontière… Nos ‘sans-frontières’ veulent-ils effacer l’inconvénient d’être né ? » Voilà : la première frontière, qui rend impossible de revenir là où on était avant, est la coupure du cordon ombilical, est la destruction placentaire. Une frontière originaire. Impossible à franchir. Idem celle de la mort. Tant qu’on est en vie, on ne peut franchir la frontière de l’au-delà. L’être et la limite adviennent ensemble, écrit Régis Debray. L’être précipité dehors par le trou de la naissance, tandis qu’une frontière originaire lui interdit de revenir là où il était, d’abord immensément dérangé par l’inquiétante altérité, d’une part va désirer retrouver un autre lieu délimité par une frontière, et d’autre part il va apprendre à faire avec les frontières des autres, avec le fait de ne pas envahir, de ne pas détruire le lieu de vie de l’autre pour que l’autre ne détruise pas le sien. Frontières qui ne sont donc pas seulement celles d’un pays, mais aussi entre son propre espace vital et celui de l’autre.

« Qu’il soit utile de mettre le monde en réseau ne signifie pas que l’on puisse habiter ce réseau comme un monde. Impossible de faire d’un lieu de passage un lieu de séjour… Comment se poser sans s’opposer ? » Voilà : cet impératif vital de sentir un lieu à soi, face à ce qui n’est pas à soi. La communauté internationale n’en est pas une, « Ce flasque zombie reste une formule creuse, un alibi rhétorique aux mains du Directoire occidental qui s’en est jusqu’ici arrogé le mandat. » « C’est quand le mammifère humain verra de ses yeux l’étrangeté venue d’ailleurs qu’il saura à quoi résister », bref il faut l’alien d’une autre galaxie pour que les humains de la communauté internationale se serrent les coudes pour sauvegarder leur propre étrangeté.

Une connexion ne vaut pas une connivence. Le trait culturel est très différent du connectif, il reste quelque part, écriture, système de parenté, mode de vie. Bien sûr, il y a toujours eu bagarre entre génie du lieu et expansion du réseau, et les frontières bougent. Mais « On n’a jamais tant parlé de biodiversité que depuis le triomphe de l’uniformité. » L’être humain envahi, formaté, sous influence, résiste, et cette résistance fait frontière, c’est une parole qui dit non, qui limite même l’envahissement par tout ce qui veut prendre soin de soi. Stop. Assez. Un peu de solitude. Dans tant de profusion, un peu de manque, juste les fruits et les légumes de saison, un peu de passage à vide, du temps pour désirer, une frontière pour ne pas être imbibé. Une frontière pour dire non. Anorexie quand trop de pression consommatrice force l’humain à manger et s’éveiller tous pareils.

« … dans notre jungle qui dit aspirer à une gouvernance mondiale, la caméra de surveillance épie le déviant… » Ségrégation. Entre allogènes et autochtones. Entre Etats-Uniens et Mexicains, entre Espagnols et Maghrébins et entre les gens de Neuilly et ceux d’Aubervilliers… régimes d’apartheid au cœur du village global. « Nos prévisionnistes n’avaient pas prévu que le déclin des patries et des guerres à l’ancienne relancerait autrement le besoin de fierté et de fusion collectives. » Sport de compétition. Equipe de foot. Religion : lorsque la résidence est saccagée sur terre, la personne déplacée en cherche une autre au ciel.

Même le placenta était une frontière entre le fœtus et le corps de la mère. A la fois tissu nutritif et séparation. Jusqu’à ce que le tissu nutritif se détruise par un programme d’apoptose, et que ne reste plus à partir de la naissance que la frontière infranchissable entre le temps d’avant et le temps d’après. L’univers planétaire des produits, pour des humains uniformisés, ne serait-il pas une forclusion terrible de l’événement séparateur de la naissance, pour ne laisser que le tissu nutritif, sans plus de frontières, de défense entre soi et pas soi ?

Le corps érige une barrière immunitaire pour éliminer l’ennemi étranger, l’antigène qui cherche à l’envahir, à profiter de lui pour se développer et se multiplier. Aujourd’hui, les objets planétaires produits pour notre bien, pour notre confort, et pour formater nos modes de vie, sont aussi envahissants, et les frontières, plus que jamais, ne sont-elles pas une résistance vitale contre cette colonisation des corps et des cerveaux si humainement totalitaire ? Nos produits et nos coutumes nationaux contre vos uniformismes et consumérismes internationaux. Pour ne pas se faire vampiriser par l’incitation dictatoriale à tout avaler en déglutition primaire ce qui est produit pour notre bien, au nom de l’amour bien sûr et en occultant la terrible régression que cela implique, dire non, tracer une frontière originaire, imposer avec une force de survie un refoulement originaire, tracer une délimitation entre ce qui est soi, droit irrenonçable, et cette sorte de maternalisme d’argent métastasé partout. Refoulement originaire pour dire pour la première fois, ce que je désire moi, voilà, c’est ce que je fais rester entre mes frontières symbolisant ma peau, cette peau que je sauve. Plus que jamais, des frontières se tracent à nouveau pour résister à un très pervers maternalisme ambiant qui se dit par une production boulimique et très rémunératrice d’objets dont je ne pourrais pas me passer. Des frontières pour qu’enfin me manquent des choses qui, avant, avaient tenté de m’empêcher de respirer en m’imposant tout. Dire non, tracer une frontière. « … cette bombe humaine, le déboussolé hypermnésique. Le flottant en perdition arbore son lieu d’origine, via pin’s, badges, voiles, franges rituelles, poils et tatouages, frontières exhibitionnistes et ambulantes. » Le flottant ! Comme le fœtus est un être flottant…

Pour ne pas devenir n’importe qui, c’est-à-dire personne, on rééquilibre l’ouverture psychique au vaste monde par un repliement psychique sur l’ancestral. Bien sûr, le tiraillement est très inconfortable entre un monde d’opportunités nourricières et la perte de toute estime de soi si on épouse le technocosme ambiant… Il y a « un réflexe autoprotecteur » dans « ce recours à des traditions réinventées ».

« A quoi sert la frontière, en définitive ? », se demande Régis Debray. « A faire corps. » Bien sûr. « Et pour ce faire, à lever le museau. » En ne négligeant jamais « ce qu’il faut d’ouverture à la verticale pour boucler un territoire à l’horizontale, ce qu’il faut d’ailleurs pour qu’un ici prenne et tienne. » Pas de fermeture possible sans un « clou de lumière ». C’est pour cela qu’un peuple, c’est une affaire de mythes et de formes, de légende et de carte, avec des ancêtres et des ennemis, une population et des contours, ainsi que des conteurs, bien sûr, afin que la nécessité de la bataille se transmette. Quand on ne tolère pas l’idée d’avoir un dehors, on ignore son dedans. Problème de l’Europe. La frontière met sous tension son dedans. « C’est au jointif, aux interfaces, que l’on trouve les plus débrouillards. Les villes frontières font lever la lourde pâte : Tanger, Trieste, Salonique, Alexandrie, Istanbul. Accueillantes aux créateurs et aux entreprenants. Aux passeurs de drogues et d’idées. Aux accélérateurs de flux. » « Nous avons tous, nous autres les poussifs, une dette à leur égard. » « Il en va des civilisations comme des langues : stagnantes, elles doivent leurs rebonds à leurs rebords, à leurs changements de portage quand elles en rencontrent une autre, exotique jusqu’alors. »

Régis Debray conclut son texte en parlant de la loi de séparation, à l’heure où on entend partout qu’il n’y a plus de limites. « Plus de limites, en effet, à l’escalade des rémunérations et des prébendes, aux fanfreluches de Madame Sans-Gêne et aux désinvoltures des présidents sans façon. » « Il n’y a plus de limites à parce qu’il n’y a plus de limites entre. » Et oui. N’a-t-on pas perdu de vue que chacun de nous est né d’une séparation et d’une perte ? « Le bonheur est dans le pré, soit, mais non dans le terrain vague. » La mondialisation nous apporte en fait la balkanisation. « L’autre a disparu, et avec lui le fouet du négatif. » Narcissisme généralisé. Le sans-frontiérisme est un économisme. Moins d’Etat et plus de mafia, déguisement d’une multinationale en fraternité, en fait cette multinationale est une matrice immortalisée et métastasée devenue folle et de plus en plus riche… La loi du plus fort (ou de la plus forte… car tout cela ne s’inspire-t-il pas de l’idée d’une matrice jamais disparue englobant les humains pour son plus grand profit ?) est maquillée en lustre de générosité. Bien sûr ! Une matrice toute puissante l’est forcément pour les fœtus éternels et branchés qu’elle retient en son sein planétaire ! Le sans-frontiérisme est un absolutisme. Pseudo-savant, délinquant, prophète : quelle différence si chacun d’eux a réponse à tout, et se croit partout chez lui ? « Le missionnaire à l’étoile comme l’inquisiteur à turban et le charlatan en blouse blanche ignorent la sagesse des choses finies. » La sagesse des choses finies : est-ce qu’elle a à voir avec le fait d’avoir intériorisé qu’un jour, un temps de gestation, qui avait été, fut fini. L’expansionnisme sans limites, désir de tout avoir, tout cela ne ressemble-t-il pas étrangement à un processus cancéreux ? Au fait que les humains d’aujourd’hui vivent comme si la logique de la vie intra-utérine continuait dehors, avec d’une part un fœtus connecté en permanence et gavé, et d’autre part une matrice folle qui produit, fournit, tout en s’assurant une éternité de toute-puissance matérialisée par l’argent ? Prétention à l’omnivalence planétaire, que ce soit celle de l’oumma néomédiévale ou celle de l’occident néomissionnaire. « La première valeur de la limite, c’est la limitation des valeurs. » Le sans-frontiérisme est aussi un impérialisme. Car il s’agit d’un empire qui impose des limites aux autres, et jamais à lui-même. Ovide disait déjà que la ville de Rome et le monde ont la même étendue. Devoir d’ingérence : on n’est pas tenu de déclarer la guerre pour la faire, en se moquant des droits des gens, car le droit de l’empire vaut pour tous alors que la loi internationale ne vaut pas pour lui. Le cœur de la paix est une frontière. Deux peuples voisins se déclarent la paix en traçant une frontière. Mais c’est la même chose entre deux êtres humains : il y a une expression, on n’a pas élevé les cochons ensemble. Cela fait penser, inévitablement, à la loi de l’interdit de l’inceste, à cette abjection qui surgit d’une sorte de brouillage des corps, corps entre les mains, éveillés et lustrés comme un beau sou, nudité en famille parce qu’on n’est plus coincé voyons…, bain en commun… droit d’irruption, conversations téléphoniques privées imposées à tout le monde. Intolérance à l’interdiction.

Mais nous les gens libres, suivons le conseil du révolutionnaire de toujours Régis Debray : « Puisqu’il faut tenter de vivre, relançons la guérilla. » « Face au rouleau compresseur de la convergence, avec ses consensus, concertations et compromis, ranimons nos dernières forces de divergences… Toutes les cultures doivent apprendre à faire la sourde oreille, à s’abriter derrière un quant-à-soi, voire à refuser de comprendre. » Il est l’heure de naître ! Le devoir de frontière est une urgence.

Alice Granger Guitard



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