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Respiro
dimanche 15 août 2004 par Socrate-Marie Gripotard

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« Respiro »
Réalisation, scénario, adaptation et dialogues : Emanuele CRIALESE.
Sortie : 1er janvier 2002.
Co-production Franco-Italienne.
Festival de Cannes 2002 : Grand prix international de la semaine de la critique ; prix du public.

Le cinéma « Escurial Panorama », 11 boulevard de Port-Royal, PARIS (13ème) [escurial.cinema@wanadoo.fr], organise une rétrospective des films sortis durant l’année 2003... (en débordant sur ceux sortis pendant l’année 2002, avec « Respiro », précisément), pendant près d’un mois, soit depuis le 14 juillet 2004 jusqu’au mardi 10 août 2004. Le choix est vaste (21 films) : il va falloir trancher dans le vif, choisir les élus en laissant parler son instinct sur la base de la maigreur rachitique d’un synopsis de 3 ou 4 lignes par film dans la brochure que j’ai sous les yeux (c’est maigre), ou d’une affiche plaisante à l’oeil. Ne pas se planter.

Une chose certaine : revoir absolument ce grand film à 155% Italien, co-production franco-Italienne : Respiro (sur l’écran de l’Escurial le dimanche 25 et le lundi 26 juillet). L’occasion d’en reparler...

L’histoire : huis-clos à Lampedusa.

L’histoire se déroule aujourd’hui dans l’Ile de Lampedusa, île Italienne la plus africaine située entre la Sicile et la Libye. Un village de pêcheurs, à notre époque donc, qui est à lui tout seul un monde clos hors des bruissements du monde moderne et, pourtant, bien ancré dans notre monde contemporain.

Une famille, avec un chef de famille pêcheur, sa femme et ses trois enfants. Une famille qui, toute entière, gravite autour d’un seul axe : la mère, superbe créature, sensuelle, en porte à faux avec la communauté villageoise, originale par tempérament et non par manifeste. Une femme qui éprouve le besoin de.... respirer, d’échapper à l’emprise de ces conventions qui peuvent étouffer, condamner, classer, ranger, formater et, finalement, effacer la spontanéité de la vie.

Un mari en adoration devant sa femme comme devant une sainte icône et, pourtant, tiraillé entre cette adulation tolérant les débordements intempestifs de sa femme (comme seul le véritable amour peut le permettre) et la pression sociale des villageois pour qui les frasques et l’inconséquence de l’épouse, à force de se répéter, troublent et mettent en péril la vie paisible de la communauté.

Car cette originale bouleverse le rythme paisible de la vie sociale, réglée comme du papier musique, ou chacun a son rôle, sa partition à jouer dans l’orchestre municipal. Il ne s’agit pas tant d’une femme fatale que d’un élément innocent qui perturbe et sur lequel tout le monde s’avoue sans prise : elle échappe littéralement à toute emprise. Il s’avère impossible d’endiguer cette femme sans rivages. Dans une île... !

La seule solution est donc de l’éloigner, de l’exiler dans un hôpital puisqu’elle persiste à déranger, elle doit bien être dérangée ! Milan sera le lieu bannissement. Mais la femme est coriace, résistante, téméraire... elle organisera avec l’un de ses fils sa propre disparition. Pour échapper à la sentence, à laquelle son mari a consenti, elle ira donc se réfugier dans une grotte de l’île ouverte sur un à pic donnant sur cette langoureuse et éternelle méditerranée. Par cette fuite elle signifie que l’exclure de la communauté c’est l’exclure purement et simplement de la vie, la condamner à mort.

Disparaissant, elle plonge son époux dans un état de déréliction qui ne tarde pas à affecter la communauté elle-même. La communauté toute entière, prise d’un soudain remord, s’en va à sa recherche et découvre, sur une grève, un effet lui ayant appartenu. Se serait-elle suicidée ? Une telle éventualité, loin de libérer la communauté d’un poids, la plonge dans une torpeur qui l’affecte profondément.

Cette femme, qui était un élément perturbateur de la communauté se révèle être aux consciences, par son absence même, un élément fédérateur de celle-ci. Ainsi alliait-elle en sa personne la combinaison des contraires.

L’absente sera retrouvée. Les retrouvailles de cette femme avec sa propre famille et, au delà, avec sa propre communauté, sont lumineusement mises en scène par le lieu de leur déroulement. Celles-ci ont en effet lieu dans la mer : ou l’on voit petit à petit, en pleines eaux sous les falaises, s’agréger autour de l’absente retrouvée, un à un, les membres de la communauté, en commençant par la famille. Le lieu de ces retrouvailles n’est pas anodin, il est symbolique en ce que l’élément marin abolit les frontières entre les individus car l’eau remplit les interstices qui séparent, sur terre, les individus entre eux.

Dans l’eau les hommes ne sont pas séparés mais réunis : l’eau fait lien. Image très sensuelle qui clôt le film. Sensualité Italienne. ..

En filigrane, une réflexion sur la tension existant entre enracinement et individualisme : immobilité et fluidité ou la conciliation des contraires (I).

Une communauté hors de notre monde du fait du maintien d’un très important maillage social : ici, la notion de communauté prend son empire sur les hommes avec les risques que cela comporte (l’effacement des individualités devant les impératifs de la vie communautaire) et les atouts indéniables de l’enracinement (une solidarité contre les affres de l’individualisme, c’est à dire cette dépossession rampante et non dite des êtres au profit de structures ’apatrides’, donc hors la maîtrise de ses membres : antidémocratiques !). C’est sur cette dialectique communauté/ individu qu’a travaillé avec finesse Emanuele CRIALESE.

Avec finesse parce que l’on ne tombe pas dans deux l’un des deux travers possibles.

Le premier, celui d’une condamnation aveugle et pour tout dire infantile de la structure communautaire comme lieu d’enracinement, de ses usages, ses cadres normatifs. Bref, il évite la critique conformiste émanant des « pensées » rachitiques : le communautarisme pervertit et aliène l’homme, il doit donc se libérer de ces attaches. Critique qui ne voit pas (ou ne veut pas voir) que la communauté est le terreau nécessaire à l’épanouissement de la personne. Au demeurant, il montre aussi que cette structure sociale, si elle contraint, c’est aussi pour mieux fonder les solidarités entre les êtres, les renforcer, permettant ainsi l’émergence d’authentiques individualités. Toute contrainte tient en effet sa légitimité des bénéfices qu’elle procure aux êtres. Toute contrainte non justifiée par des « bénéfices » (matériels ou psychologiques) doit-être contestée.

Le second, celui d’une idéalisation-sacralisation du lien social, aux dépends précisément des individus. Il montre ainsi les risques inhérents à toute véritable communauté : l’exclusion, le bannissement de ce qui diffère par trop de la norme. La femme doit en effet quitter la communauté pour que celle-ci poursuive son petit chemin. Bref, il n’a pas une vision statique de la communauté mais dynamique. La communauté, comme toute structure sociale, à ses moments de crise, de doute, de guerre interne. De ces moments où, pour survivre elle doit s’adapter.

Pour conclure sur ce point, il est à noter enfin que la femme, si elle fuit, ce n’est pas par haine de la communauté, mais par désir de rester ancrée dans celle-ci : elle veut que cette dernière l’accepte telle qu’elle est, dans son étrangeté. Etrangeté qui, paradoxalement, conditionne la bonne marche de la communauté des villageois, ainsi qu’ils s’en rendent compte, en creux, du fait de son absence.

Joseph Macé-Scaron ou un point de vue sur la conciliation harmonieuse de l’enracinement et de l’ individualisme (II).

« Hannah Arendt a souligné combien ’ la liberté est quelque chose de neuf’ et oppose l’existence humaine avec sa capacité de fonder, à tout réplique pure et simple. La liberté, donc, n’existe que si et quand elle se soustrait à la routine, au conformisme, à tout ce qui assigne à résidence : ’il ne peut y avoir d’hommes au sens propre que là ou il y a un monde, et il ne peut y avoir de monde que là ou la pluralité du genre humain de se réduit pas à la simple multiplication des exemplaires d’une espèce.’ Tout est dit de la relation subtile qui lien l’individu aux communautés Et c’est bien en cela que le communautarisme exerce ue fatale tentation.
L’essentiel de l’homme réside dans cette construction de soi qui ne trouve un point d’aboutissement que lorsque cette pierre taillée et retaillée a servi à l’édifice de l’ensemble de la communauté. Sans l’individu, la communauté n’est rien. Sans la communauté, c’est manquer l’individu, et manquer l’individu, c’est manquer la communauté. (...)

Individu et communauté : entre l’un et l’autre, non pas une harmonie préétablie, mais une harmonie sans relâche à établir et à rétablir. (...). »

Joseph Macé-Scaron, le Bûcher des identités, Les Cahiers de la Table Ronde, Printemps 2004, p.48.

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