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Les Lettres Persanes - Montesquieu
jeudi 29 décembre 2011 par Berthoux André-Michel

Montesquieu

Montesquieu, lecteur de Machiavel.

A propos des Lettres persanes.



Par André-Michel Berthoux


A la mort de Louis XIV l’esprit de la philosophie des Lumières émerge peu à peu. « La Régence renoue avec la contestation de l’absolutisme, annonce les conflits à venir – c’est déjà 89 disait Michelet, et il avait raison »1. Dans ce contexte, près de trente ans avant De l’esprit des lois, Montesquieu publie en 1721 dans l’anonymat à Amsterdam, les Lettres persanes, roman épistolaire qui conte le voyage à Paris de deux persans Usbek et Rica.

Dans une série de lettres2 devenues célèbres par l’utopie qu’elle développe, Usbek raconte à son ami Mirza comment deux familles de Troglodytes échappèrent aux fléaux qui s’abattirent sur ce peuple d’Arabie. Les rescapés animés par un sentiment de justice, enseignaient à leurs enfants les principes du partage en leur expliquant que l’égoïsme et la cupidité avaient été la cause des malheurs de leurs compatriotes :

« Ils leur faisaient surtout sentir que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun ; que vouloir s’en séparer, c’est vouloir se perdre ; que la vertu n’est point une chose qui doive nous coûter ; qu’il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous »3.

Ce nouveau peuple vivait heureux et en totale harmonie, et « la Religion vint adoucir dans les moeurs ce que la Nature y avait laissé de trop rude »4.

Cependant tant de prospérités finirent par rendre envieux les peuples voisins. Mais lorsque les peuples sauvages envahirent les terres des Troglodytes la bravoure de ces derniers triompha de la lâcheté de leurs ennemis.

« Tel fut le combat de l’Injustice et de la Vertu ; ces peuples lâches, qui ne cherchaient que le butin, n’eurent pas honte de fuir, et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés »5.

Les Troglodytes devenant de plus en plus nombreux décidèrent alors de se donner un roi et choisirent « un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu ». Il leur répondit :

« Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes ! votre vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux malgré vous ; sans cela vous sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paraît trop dur: vous aimez mieux être soumis à un prince, et obéir à ses lois, moins rigides que vos moeurs. Vous savez que pour lors vous pourrez contenter votre ambition, acquérir des richesses, et languir dans une lâche volupté ; et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrêta un moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. Et que prétendez-vous que je fasse ? Comment se peut-il que je commande quelque chose à un Troglodyte ? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse parce que je la lui commande, lui qui la ferait tout de même sans moi, et par le seul penchant de la nature ? O Troglodytes ! je suis à la fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux : pourquoi voulez—vous que je les afflige, et que je sois obligé de leur dire que je vous ai laissés sous un autre joug que celui de la vertu ? »6.

Cette société idéale ressemble par bien des aspects à celle que décrit Thomas More dans le second livre de L’Utopie, ouvrage dans lequel il entrevoit dans le premier livre, écrit postérieurement au second7, la naissance du capitalisme et sa loi fondamentale énoncé au moyen de la fameuse expression : « Les moutons mangent jusqu’aux hommes »8. Montesquieu imagine des êtres humains qui ne seraient pas méchants et féroces par nature. Leur vertu rendrait inutile le pouvoir d’un prince puisque chacun d’eux respecterait les principes d’équité et de justice. La guerre de tous contre tous qui a précédé cette communauté n’a pas débouché, contrairement à Hobbes, sur la nécessité de l’Etat absolu.

Pour sortir de cet état de nature violent9 chaque individu, selon Hobbes, est prêt à renoncer à ses propres droits en faveur d’un pouvoir illimité et souverain qui ne soit pas religieux. La paix est à ce prix. Comme l’explique Carlo Ginzburg :

« Le saut est brusque mais il est logiquement et historiquement très clair. La religion, qui était jusque-là un instrument de contrôle, est devenue un facteur de désordre social. Hobbes y répond par une réflexion radicale sur la nature du pouvoir, tirée « exclusivement de principes naturels ». A l’affaiblissement des anciens mythes, il oppose une chaîne de déductions propres à légitimer l’Etat absolu, [...] Etat qui ne peut, par définition, admettre l’existence d’une autorité supérieure»10.

Et pourtant Montesquieu semble bien avoir compris les principes politiques de Machiavel. A la suite de la révolte qui survient dans son sérail, Usbek ordonne à ses eunuques de réprimer dans le sang les esclaves rebelles et les femmes désobéissantes. Mais comme l’a bien dit Machiavel, si la violence est souvent nécessaire pour prendre le pouvoir, elle ne peut suffire à le conserver ; c’est pourquoi le prince doit se montrer tour à tour lion et renard11. La tyrannie du prince persan incapable de malice se solde par un échec et le suicide de Roxane. La dernière lettre révèle la ruse et la tromperie de sa favorite, « qualités » qui ne doivent pas faire défaut au gouvernant s’il veut garder son fief12.

Usbek n’a pas retenu la leçon de la mésaventure racontée par Rica survenue à Ibrahim, le mari jaloux d’Anaïs,13 et encore moins celle que lui a enseignée son observation des coutumes européennes :

« La plupart des gouvernements d'Europe sont monarchiques, ou plutôt sont ainsi appelés : car je ne sais pas s'il y en a jamais eu véritablement de tels, au moins est-il impossible qu'ils aient subsisté longtemps dans leur pureté. C'est un état violent, qui dégénère toujours en despotisme, ou en république : la puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince ; l'équilibre est trop difficile à garder. Il faut que le pouvoir diminue d'un coté pendant qu'il augmente de l'autre ; mais l'avantage est ordinairement du côté du prince, qui est à la tête des armées.

Aussi le pouvoir des rois d'Europe est-il bien grand, et on peut dire qu'ils l'ont tel qu'ils le veulent. Mais ils ne l'exercent point avec tant d'étendue que nos sultans; premièrement, parce qu'ils ne veulent point choquer les moeurs et la religion des peuples ; secondement, parce qu'il n'est pas de leur intérêt de le porter si loin.

Rien ne rapproche plus nos princes de la condition de leurs sujets, que cet immense pouvoir qu'ils exercent sur eux ; rien ne les soumet plus aux revers, et aux caprices de la fortune.

L'usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur déplaisent, au moindre signe qu'ils font, renverse la proportion qui doit être entre les fautes et les peines, qui est comme l'âme des Etats et l'harmonie des empires ; et cette proportion, scrupuleusement gardée par les princes chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos sultans »14.

Dans son oeuvre majeure postérieure, De l’esprit des lois, Montesquieu posera les jalons des principes politiques des démocraties modernes et permettra ainsi aux monarchies européennes de ne pas sombrer dans le despotisme. Entre la tyrannie violente et la communauté utopique, il existe désormais une société régie selon des règles universelles qui ne souffre d’aucune exception. Dans cette ère nouvelle qui s’annonce, la conception politique de Machiavel semble définitivement révolue ...


André-Michel Berthoux©2007

1-Monique Cottret, Culture et politique dans la France des Lumières (1715-1792), Armand Colin, collection U, 2002.

2 Montesquieu, Lettres persanes, lettre XI à XIV.

3 Montesquieu, Lettres persanes, lettre XII.

4 Idem.

5 Montesquieu, Lettres persanes, lettre XIII.

6 Montesquieu, Lettres persanes, lettre XIV.

7 Voir Carlo Ginzburg, Il vecchio e il nuovo mondo visti da Utopia. In : Nessuna isola è un isola, quattro sguardi sulla letteratura inglese, Feltrinelli, 2000. Nulle île n’est une île. Quatre regards sur la littérature anglaise, Verdier (2005).

8 Il voyait dans la loi sur les « enclosures » au XVIème siècle en Angleterre, une source d’injustice profonde car elle privait les petits paysans chassés des terres de tout moyen de survie et les contraignait ainsi à voler, ce qui les condamnait à une pendaison certaine.

9 Hobbes donne dans son célèbre ouvrage Le Léviathan, sa conception de l’état de nature, notamment dans le chapitre 13 intitulé “ De la conception naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère”. J’en résume à l’aide de larges extraits, l’idée-force :

« Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont en guerre chacun contre chacun. La guerre ne consiste pas seulement dans la bataille et dans les combats effectifs, mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée. Tout autre temps dans lequel cette tendance n’existe pas se nomme paix. Dans un temps de guerre, il n’y a pas de place pour une activité industrieuse. Ne subsiste que la crainte et le risque d’une mort violente. La vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi-animale et brève. Les désirs et les autres passions de l’homme ne sont pas en eux-mêmes des péchés. Pas davantage ne le sont les actions qui procèdent de ces passions, tant que les hommes ne connaissent pas de loi qui les interdise. En maint endroit de l’Amérique, les sauvages n’ont pas de gouvernement et vivent ainsi. Dans cette guerre de chacun contre chacun rien est injuste. Là où il n’y a pas de pouvoir commun, il n’est pas de loi; là où il n’est pas de loi, il n’est pas d’injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus cardinales. Justice et injustice ne sont en rien des facultés du corps et de l’esprit. Ce sont des qualités relatives de l’homme en société, et non à l’homme solitaire. Il n’existe pas dans cet état de propriété. Cela seul dont il peut se saisir appartient à chaque homme, et seulement aussi longtemps qu’il peut le garder ».

10 Carlo Ginzburg, A distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Gallimard (2001), ch. 2 : Mythes, p. 58

11 Machiavel, De principatibus. Le Prince, PUF (2000), traduction : Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, ch. XVIII, p. 151.

12 Machiavel, De principatibus. Le Prince, op. cité, ch. XVIII, p. 153.

13 Montesquieu, Lettres persanes, lettre CXLI.

14 Montesquieu, Lettres persanes, lettre CII. Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live, Gallimard, (2004), (traduction : Alessandro Fontana et Xavier Tabet), Machiavel, reprenant l’exemple mentionné par Tite-Live du Tribun Marcus Duilius qui rédigea un édit empêchant durant un an d’accuser un citoyen romain afin de ne pas effrayer la noblesse et provoquer ainsi chez elle une réaction en vue de tenter un changement politique, conclut avec beaucoup de sagesse : « On voit par là combien il est nuisible à une république ou à un prince de tenir suspendus et craintifs les esprits des sujets par des peines et des offenses continuelles. Et, sans aucun doute, on ne peut adopter une conduite plus pernicieuse ; en effet, les hommes qui commencent à craindre pour leur sort, s’assurent de toutes les façons dans les dangers et deviennent plus audacieux et moins craintifs pour tenter des nouveautés. Ainsi, il est nécessaire soit de n’offenser jamais personne, soit de faire ces offenses d’un coup ; et ensuite de rassurer les hommes, et de leur donner des raisons d’apaiser et d’affermir leur esprit », Discours, I, 46, p. 203-204. L’idée que la peur engendrée par la tyrannie du prince provoque la guerre est reprise par Spinoza dans son Traité politique (IV, §4).

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