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Vers l’abîme ? Edgar Morin

Cahiers de L’Herne, 2007

vendredi 13 février 2009 par Alice Granger

Ce livre est une synthèse formidable de l’œuvre d’Edgar Morin !

Dans l’inévitabilité de la catastrophe, dit-il, l’improbable reste possible. Le chaos dans lequel l’humanité risque de sombrer porte en lui son ultime chance, dans un feed-back positif, faisant se lever des forces de transformation et de régénération. La chenille, dans la chrysalide, meurt à elle-même pour devenir papillon. La destruction de la chenille est pré-organisée. Pour un nouveau commencement, une autre origine, située devant nous. J’entends, en lisant Edgar Morin : le temps gestationnel, matriciel, de l’espèce humaine, est en train de s’achever, les enveloppes placentaires ont commencé leur programme d’apoptose, la naissance est proche, pour un nouveau commencement, dehors, à la lumière, sur terre, par-delà l’expérience violente d’une séparation irrémédiable, d’une perte radicale. Dehors, sur terre, ce sera, sur la base d’une mort à la vie d’avant fœtale branchée au placenta, très différent. La relation à la terre, à la nature environnante, aux autres, ne sera plus symboliquement ombilicale dans la croyance que le progrès aurait éternisé une sorte de placenta métastasé partout. Une fin de l’état prématuré de l’être né pourrait-il donner à la lumière un être mûr du point de vue de la responsabilité de chaque individu solidaire de l’organisation de la communauté humaine ? Comme le laisse entendre Edgar Morin, la révolution, logique, le changement d’origine, doit se jouer à l’intérieur de chaque individu, dans une transformation irrémédiable des mentalités, sur la base d’un deuil, d’une séparation, d’une perte, à partir de l’inscription d’un abîme. Le titre « Vers l’abîme ? », sous forme de question, s’achemine vers une certitude de l’abîme, les enveloppes placentaires symbolisées partout par les œuvres du progrès sont en train de s’abîmer, effectivement, pour une ouverture à la vie sur terre, avec les autres, et avec une autre logique. C’est ce que suggère toute l’œuvre de ce grand penseur actuel.

Suivons pas à pas la pensée d’Edgar Morin, si lucide et si constructive par-delà l’intense sensation de la catastrophe proche. Certitude en train d’être intériorisée par chaque cerveau humain sur la planète.

La Modernité a créé trois mythes : celui de la maîtrise de l’univers, celui du progrès, celui du bonheur. Trois mythes pour inventer l’immortalisation possible d’un intérieur matriciel. Le développement formidable de la science, de la technique, de l’économie, du capitalisme, a augmenté de manière inédite l’invention, mais aussi la capacité de destruction. La science est d’une ambivalence radicale, en somme le programme d’apoptose est là depuis le début du déploiement du progrès. L’abri matriciel n’est jamais assuré d’immortalisation… Les gains de connaissance de la science sont aussi des gains d’ignorance. La poussée de rationalisation fondée sur le calcul et se réduisant à l’économique fait ressortir ce que ce calcul ignore, la vie, les sentiments, on pourrait dire toute la question du refoulement et de la résistance, celle de forces de vie toujours confrontées aux forces de mort. La pulsion de mort découverte par Freud est à l’œuvre, elle résiste violemment à l’enfermement dans le meilleur des mondes idéalement balisé et préparé, pour naître, échangeant le certain contre l’incertain de la vie dehors à la lumière, libre, inventive, et solidaire, forcément contextuelle.

On est en train de passer d’un universel abstrait à un universel concret contextuel, et à cette idée d’une terre-patrie. Déclin de la prépondérance de la raison héritée des Lumières, raison venant elle-même des Grecs. Cette raison ne voyait pas les contenus humains des mythes et des religions. Mais elle a imposé l’idée d’un univers totalement intelligible, d’un avenir radieux, maîtrisé, une sorte de poche ayant tout ce qu’il faut pour les humains. Or, voici un problème très actuel : que perd-on quand on gagne un progrès ? Le socialisme avait régénéré cette idée du progrès à travers la lutte des classes, mais le monde nouveau qui s’est accompli sur la base de la promesse marxiste était un messianisme visant le triomphe d’une société sans classe. En vérité, le quadrimoteur de la science, la technique, l’économie, le profit porte une double menace de mort, celle liée à la mort nucléaire et celle liée à la dégradation de la biosphère dans laquelle les humains fœtalisés rejettent leurs déchets comme dans un liquide amniotique : nous voici devant cette vérité, le progrès amène avec lui la certitude de la mort. Nous devons dépasser les Lumières, et concevoir une raison métissée par l’affectivité, une rationalisation ouverte et complexe, sensible aux contradictions et incertitudes. Nous sommes devant l’effondrement de la conception lumineuse de l’univers. L’imprévu arrive, c’est ce qui devrait primer comme constatation infiniment dérangeante. Ceci étant sur la voie d’une véritable transformation de l’organisation sociale. Pour une société d’un genre nouveau, une société-monde. Une société de nés… Ayant admis l’abîme creusé par la naissance, cette perte irrémédiable d’une logique tout baigne que l’idéologie du progrès avait organisée.

Jusqu’à maintenant, nous avons eu une profonde ignorance de la contextualisation, au prix de la généralisation et de l’abstraction, sur la base d’une croyance que tout serait calculable et formalisable pour n’envisager la vie que comme dans un abri. Or, la simple analyse du contexte, à chaque fois, dément cette croyance. En ce sens, l’économie s’avère la plus arriérée des sciences sociales et humaines, car elle s’est abstraite des conditions sociales historiques, politiques, psychologiques, écologiques, qui sont inséparables des activités économiques. Or, l’intelligence doit faire appel à la connaissance des contextes, ceci à un niveau planétaire. Par exemple le contexte affectif, libre, créateur. Le fait de fractionner les problèmes, de séparer ce qui est relié, est le propre d’une intelligence myope, presbyte, daltonienne, borgne, sur le chemin de l’aveuglement pure et simple. On a l’impression que plus les problèmes sont planétaires, plus ils sont impensés, par faute de leur fractionnement. Il s’agit de rompre avec l’illusion occidentale de se croire propriétaire de la rationalité. Et donc de rompre avec l’illusion du calculable.

Edgar Morin insiste : il est urgent de commencer à penser le contexte et le complexe, donc d’ouvrir les yeux sur un dehors qui n’est pas à l’image de l’abri utérin, qui n’en est pas la métastase. En termes planétaires. Il y a toujours une relation d’inséparabilité et d’inter-rétroaction entre tout phénomène et son contexte. La nouvelle manière de penser doit relier ce qui est disjoint, compartimenté, et elle doit être surtout capable de stratégie. Le dehors terrien et des autres me force à l’intelligence !

Les années 90 ont vu l’explosion du totalitarisme soviétique, l’économie marchande a envahi tous les secteurs de l’humain, de la vie, de la nature, les réseaux se sont mondialisés, cette globalisation sans précédent, techno-économique, a aussi entraîné une autre mondialisation, inachevée et vulnérable, de caractère humaniste et démocratique. Emerge une société-monde qui dispose d’un système de communication comme jamais, et d’une économie mondialisée. Le problème gigantesque est l’absence de contraintes, de régulations, donc cette société-monde n’est pas encore organisée. Une civilisation mondiale est issue de la civilisation occidentale. Existe déjà une quasi culture mondiale.

Mais il n’y a pas encore une société civile mondiale. Le 11 septembre 2001 a été un électrochoc montrant que seule une politique à l’échelle mondiale peut traiter les causes, celles qui sont dans les inégalités, les injustices, les dénis. Il est temps de rompre avec le développement, dont la base est techno-économique, et est l’instrument de la colonisation des « sous-développés » par les pays occidentaux. Les valeurs occidentales sont à remettre en question, celles d’une croyance, en somme, en l’éternisation d’un état abrité à l’image d’un temps fœtal. Le développement ignore tout ce qui n’est ni calculable ni mesurable, il désintègre les arts de la vie et la sagesse des cultures millénaires. Il est urgent de voir ce que les progrès technologiques, scientifiques, médicaux, sociaux, comportent comme destruction, entre autres celle de la biosphère, les destructions culturelles, la création de nouvelles inégalités, de nouvelles servitudes. Cette ignorance de la destruction par les déchets de toutes sortes ne serait-elle pas signe d’une survivance fatale de la croyance que tout autour c’est auto-nettoyé et auto-régénéré comme pour la matrice au sein de laquelle le fœtus baigne sans jamais cesser de croire, en somme, que cela se fait tout seul ?

Nous devons concevoir un nouveau départ, un nouveau commencement, à l’image de la naissance. Telles les cellules souches totipotentes, une politique de l’humanité peut réveiller les potentialités humaines endormies et sclérosées. Cette politique de l’humanité a une mission urgente : celle de solidariser la planète. Par exemple en matière de sauvegarde et de contrôle des biens planétaires communs, en particulier l’eau, les réserves pétrolières. Une politique de civilisation va développer le meilleur de la civilisation occidentale et rejeter le pire, va intégrer les apports fondamentaux de l’Orient et du Sud. Une Terre-Patrie pourrait surgir d’un civisme planétaire.

L’obstacle énorme est l’humanité elle-même, qui n’a pas encore pensé vraiment l’expérience de l’abîme de la naissance pour s’ouvrir la lumière du dehors. Dehors ne s’est, jusqu’à maintenant, pensé que sur le modèle matriciel. C’est ce que suggère la pensée de Morin.

A cause des résistances nationales, éthiques, religieuses, qui sont énormes. A cause de l’immaturité des Etats-nations, des esprits, des consciences individuelles. La société-monde n’est pas encore civilisée, au contraire elle est barbare, il s’agit encore d’un empire-monde, avec sa domination brutale, et ses résistances hégémoniques. Les préliminaires d’un nouveau commencement sont interminables. Barbarie, cruauté, ombre de la mort. Individualisme occidental. Il faut une véritable révolution au niveau de l’intériorité psychique ! Hélas, les politiques sont parfaitement ignorants de cette nécessité d’une réforme des esprits et des personnes. Au contraire, une nouvelle classe dominante et exploiteuse a émergé, pire que la précédente. Ce siècle est celui de la plus grande promesse et de la pire menace ! Le progrès scientifique et technique permet une émancipation comme jamais, mais la mort collective est en même temps rendue possible comme jamais. Age d’or et âge de l’horreur ! Mais Edgar Morin veut continuer à espérer, à dire qu’il est possible de maintenir l’espérance dans la désespérance. Il parie sur un retour aux sources, sur une régénération des singularités. En même temps que, par le réseau Internet par exemple, les modes de penser occidentaux envahissent le monde, les modes de penser des autres cultures, par exemple l’islam, les textes sacrés de l’Inde, les pensées du bouddhisme et du Tao, peuvent aussi diffuser en Occident. La standardisation a pour puissant antidote la diversité. Le métissage crée cette diversité. Une culture riche certes sauvegarde, mais elle intègre aussi ! Il faut en finir avec l’idée d’une plénitude fermée sur elle-même ! Il faut au contraire des passeurs ! Et aller vers une identité terrienne, un partage d’une culture aux cent fleurs ! La société-monde doit résister à la terreur-monde ! Notamment en reconnaissant les contradictions, en maintenant ensemble deux vérités opposées. Par exemple, c’est vrai que la domination occidentale fut la pire de l’histoire, mais en même temps tous les constituants de l’émancipation des asservis sont nés et se sont développés au sein de l’Occident, et les colonisés se sont libérés en s’emparant des valeurs humanistes de l’ouest européen. Le dehors, envers et contre tout, l’altérité, s’ouvre, dérange, séduit, subvertit, transforme.

Il est temps de se rappeler que la tolérance religieuse fut du côté de l’Islam, et que la nostalgie d’un passé glorieux au sein d’un présent infortuné sous le joug de dictatures corrompues exacerbe l’humiliation et le sentiment d’impuissance. Le soutien unilatéral des Etats-Unis à Israël fait croire qu’Israël est un instrument des Etats-Unis et vice-versa. C’est fatal à Israël comme aux Etats-Unis, et ressuscite côté arabe le rêve de la Oumma, cette grande communauté islamique transnationale. La bataille se livre désormais dans un grand nombre d’esprits islamiques, qui prennent conscience de leurs contradictions. La question israélo-palestinienne est un cancer dont les métastases se répandent rapidement sur la planète. Il faut stopper la politique suicidaire à long terme, et œuvrer à la viabilité d’un Etat palestinien.

La lutte contre Al-Qaïda ne relève pas d’une guerre, mais d’une police et d’une politique. Il y a aussi une barbarie incluse dans notre civilisation. Dans la conscience du risque couru énorme réside la chance. Elle est précieuse, cette conscience que l’humanité planétaire est mortelle ! La seule alternative est la démocratie. Et la déclaration de paix à l’Islam. La politique de la civilisation est la seule réponse à la guerre des civilisation. Et, en chacun nous, nous devons engager un grand combat spirituel. Admettre la précipitation en abîme d’un monde comme un abri calculé, balisé, amniotisé.

Le communisme et le nazisme ont été très peu pensés. Le communisme fut un vrai mouvement messianique qui a ravagé et transformé son siècle, fondé sur une doctrine qui se prenait pour la seule conception réaliste de l’histoire et sur une prédiction scientifique. Or, le présent est inconnaissable, il est urgent d’admettre l’incertitude ! Le futur n’est pas radieux, et, pour l’interroger, il faut faire retour aux mythes du passé. La réalité du présent est dévastée par la chute d’un énorme météorite, celle du progrès merveilleux, celle de l’intervention de l’Etat-nation, selon l’idée d’une bonne substance maternelle reconduite par le père.

Le réel grouille de possibilités, mais hors de l’idée qu’il n’y a qu’à mathématiser pour avoir des choses parfaites. Dans cette perfection, même la plus objective, il y a toujours une face mentale et subjective, qui résiste. Il y a le travail de refoulement. Pour mettre de l’incertitude au sein de cette réalité.

La vraie pensée est complexe ! On ne peut en donner une définition. Elle admet l’incertain, et elle engage une bataille qui utilise l’incertitude. Alors que l’idée d’un ordre déterministe du monde et de l’histoire s’est effondrée, nous sommes obligés d’affronter l’incertitude. Complexus signifie ce qui est tissé ensemble. Le lien c’est la capacité de contextualiser, de situer une connaissance ou une information dans le contexte où elles prennent sens. Finie la pensée réductrice, disjonctive. Les problèmes sont de plus liés les uns aux autres. L’impératif est de relier ! Les autres sont inéliminables. Ce ne sont pas des mêmes que moi.

Une anthropolitique est à inventer, qui parie sur les forces d’association, de solidarité, sur les forces de rupture, de dislocation, d’occultation. Une communauté de destin, concrète, lie les humains. Dans le grand défi de l’incertain. Développons nos capacités de stratégie, qui se déploient et s’organisent en fonction des informations reçues pour modifier nos conduites. La résistance n’est jamais négatives, elle prépare notre libération, afin de savoir résister dans sa vie. Dehors. Sur terre. La terre n’est pas matricielle. N’est pas une métastase placentaire.

Heidegger disait : « Notre origine n’est pas derrière nous, elle est devant nous. » Il faut que la source se réveille, que nous redevenions des êtres créateurs. Alors, allons-nous vers l’abîme ? La victoire du quadrimoteur de la dynamique planétaire est ambivalente. C’est le pire et le meilleur. Profonde ambivalence du progrès technique. Surgissement du mal-être au sein du bien-être matériel. Sur la crise dans la civilisation, s’est surimprimée la crise de la civilisation occidentale. La crise de la politique s’est aggravée. La pensée politique est incapable de formuler une politique de civilisation et une politique d’humanité. Nous sommes dans le début d’un chaos, et la seule perspective est une métamorphose. Avec le surgissement de forces de transformation et de régénération. Il faut abandonner le rêve d’un monde maîtrisé. Il faut naître ! Bravo, Edgar Morin, pour ce message d’espoir par-delà l’abîme !

Alice Granger Guitard

Messages

  • Madame,

    Vous commettez la grave erreur de faire abstraction du système monétaire qui est la cause directe ou indirecte de tous les terribles maux que vous dénoncez dans votre texte. Puisqu’il exacerbe les plus mauvais penchants de l’homme, il est impératif de l’abolir. L’homme est une faible créature incapable de résister à la tentation, à l’appât du gain, et peu lui importe que le tissu social et l’environnement pâtissent deÉ sa cupidité.

    • bien sûr le système monétaire international , le F.M.I. , l’ O.M.C. , et le fait que l’ O.I.T. est loin d’ avoir le pouvoir de la précitée : l’ O.M.C. font que nous allons vers l’ abîme , l’ association de la cupidité et de la stupidité va inéluctablement être fatale à l’ humanité . cette association idéologique se définit dans le dogmatisme néo-libéral qui proclame que le marché est la solution universelle , ce défi à l’ intelligence va malheureusement l’ emporter . mzee mandevu .

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