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Dieu n’habite pas La Havane, Yasmina Khadra

Editions Julliard, 2016

samedi 4 février 2017 par Alice Granger

Nous pourrions penser que ce roman de Yasmina Khadra est encore politique, qu’il concerne Cuba au temps de Fidel Castro. D’ailleurs, pendant plus de 80 pages, l’auteur nous plonge dans l’univers musical de La Havane, avec son narrateur, un chanteur de « rumba » surnommé Don Fuego parce qu’il met le feu dans les cabarets où il se produit. Don Fuego, c’est la joie de vivre, chanter c’est sa vie. Il a soixante ans. Il a chanté devant Fidel Castro, « à l’anniversaire de Gabriel Garcia Marquez, pour un tas d’oligarques soviétiques en visite officielle sur l’île… » Sur scène, au Buena Vista Café, il chante pour les touristes âgés, d’anciennes groupies, des amateurs de cigares et des adolescentes effrontées. Tout va encore très bien pour lui, beaucoup de gens fréquentent ce café grâce à lui, « le souffle incendiaire des Caraïbes. » Il est très vivant ! Il est le feu ! Il ne pense pas à ses soixante ans, ni à son crépuscule. Pas plus à la situation de Cuba, puisque tout va bien pour lui.

C’est lui qui incarne donc la joie de vivre, et qui la rend contagieuse par sa voix ! Ensuite, après l’épreuve, il rechantera, relancé par une chanson écrite pour lui par une jeune fille, qui éternise son âge d’or par le titre « Don Fuego » bien sûr. C’est elle qui remettra en lui, non sans affronter des vicissitudes, ce feu qui lui avait été pris, mais désormais avec sagesse. Jusqu’au tournant de l’âge, longtemps le chanteur vibre de la certitude que c’est lui qui enflamme par son art le monde des cafés et de la nuit de La Havane. Puis, à travers une traversée du désert et un amour pour une jeune fille transposant l’amour d’un père pour sa fille, c’est cette jeune fille qui opère en lui un retour crépusculaire de flamme artistique, sur la base d’une sorte de reconnaissance attestée par la chanson dédiée à lui qui inscrit la trace de l’âge d’or. Roman qui s’avère celui du pas du temps ! Jusqu’à son acceptation, puisque la chanson « Don Fuego » atteste de son temps d’or à lui. Il peut lâcher prise.

Yasmina Khadra en profite pour faire dire au père du chanteur un avis politique : « Mon père ne croyait pas dans les idéologies qui relèvent plus de l’élevage que du lavage de cerveau, ni dans les révolutions qui se contentent d’inverser les tyrannies au lieu de les renverser, ni dans les guerres aux mémoires courtes qui font croire qu’il y a des causes plus précieuses que l’existence, ce qui le révoltait par-dessus tout. » Seul conseil du père à son fils : « Vis ta vie. » Ce serait le secret de la vitalité musicale cubaine, celle par exemple recherchée par les touristes en quête d’exotisme qui, entraînés par la fête, oublient la situation politique du pays… Le chanteur de rumba concentre sur lui ces touristes, voire les aveugle par son feu !

Don Fuego, vivant sa vie en chantant, en mettant le feu aux Caraïbes, oublie un peu femme et enfants c’est-à-dire le passage générationnel qu’ils incarnent, d’où le divorce. S’il veut se rapprocher de ses enfants, un fils et une fille, qui lui en veulent de ne pas s’être occupé d’eux, nous sentons que c’est avec sa fille qu’il regrette le plus de ne pas réussir. C’est juste un petit indice. Celui d’un père forcément un peu amoureux de sa fille. Mais dont l’amour, un peu plus tard, se déplacera symboliquement, pour gommer le caractère incestueux, sur une jeune fille perdue, qu’il découvrira couverte de sang et terrifiée, peut-être a-t-elle été violée car un rôdeur assassinerait des gens dans cette zone-là où vivent des personnages en marge, voire qui ont chuté d’un âge d’or. Evidemment, c’est d’abord un désir de protection qui conduit l’artiste de 60 ans vers cette jeune fille bizarre, sauvage et mutique. Il est paternel comme jamais, le pas du temps s’effectue en lui à son insu, prend peu à peu l’apparence d’une histoire d’amour entre un vieil artiste et une jeune fille, le temps que cela se conclut par une chanson qu’elle écrira pour lui, où elle fait un portrait incroyable de lui en pleine gloire, comme une petite fille regarderait son père en roi ! Evidemment, la chute, après des péripéties où la fille s’avère être une tueuse (mais ne faut-il pas entendre cela dans le sens d’une sauvage allumeuse ?), c’est la perte, la séparation, la fille s’en allant vers une vie normale, mariée et mère de famille, tandis que le vieil artiste incarnant un père acceptant son âge retrouve un nouvel élan de son âge d’or en chantant la chanson de cette jeune fille intitulée « Don Fuego » et d’autres à la suite, ce qui sera un magnifique et apaisé coucher de soleil. Cela pourrait être une version d’Antigone guidant son père à Colone à travers le regain d’un beau crépuscule à La Havane.

Mais revenons au début du roman. Ce soir-là, il ne se doute pas que c’est le début de son crépuscule, très beau ! « … je fais une entrée fracassante… la fièvre gagne l’auditoire, ensuite, quand on enchaîne sur la rumba, des vacanciers envahissent la piste… Certains portent des iPad pour me filmer… Vers minuit, la fête tourne à la transe… Des groupies gravitent autour de moi, les prunelles en flammes, la bouche offerte… »

Peu après, chez le directeur, il apprend que « Toute chose a une fin », et que le Buena Vista, bien de l’Etat, est vendu. Les nouveaux propriétaires ne le garderont pas car « le Buena Vista sera exclusivement réservé aux touristes plutôt jeunes et aux enfants dorés de la nomenklatura. » Qui ne veulent plus écouter de la rumba. Voilà, dans le roman, ce qui marque le pas inexorable du temps : Don Fuego est dépassé, il a soixante ans, il ne chante pas ce qui plaît aux jeunes… « Un gros nuage avale la lune » ! Il a le sentiment qu’on est en train de le bannir. A ce stade-là du roman, on ne se doute pas un instant de ce qui peut ressusciter, littéralement, cet homme tellement attaché à vivre sa vie qu’il n’a pas vu venir le naufrage qu’est la vieillesse commençante. Don Fuego ne croit pas que son temps est passé, il croit que ce sera facile d’être engagé dans un autre bar branché, car il est tellement connu, doué pour mettre le feu en chantant la rumba, on va se le disputer. Mais « Personne, à Cuba, ne décide de son sort. » Comme personne ne peut s’opposer au temps, au pas générationnel. Comme à Cuba on semble oublier la situation politique par la fête, dans les cafés branchés de La Havane, l’artiste de 60 ans oublie le temps en chantant et en mettant en transes ses groupies ! Mais le temps ne se laisse pas refouler…

Alors, le vrai visage de La Havane lui apparaît enfin, visage métaphorique du temps aussi. Yasmina Khadra en profite pour la peindre. « Je redécouvre La Havane que mes nuits de fêtard avaient tenue à l’écart ; une Havane aussi flétrie que les photos dans un vieux portefeuille gardé fermé durant des décennies… les nids-de-poule sont devenus des cratères et les belles maisons ne se souviennent plus de leur peinture d’origine. » « Les gens ne vont pas au concert chercher des vérités mais pour rompre avec elles. »

Sa notoriété n’y peut rien. Il se voit comme dans un miroir dans son vieil ami trompettiste Panchito, qui vit dans une vieille baraque avec son chien alcoolique. Il fut une légende de la trompette, s’est produit dans le monde entier, il fut très riche, et puis arriva la chute, le gâchis.

Dans la maison de sa sœur Serena, où il est hébergé depuis son divorce, vivent beaucoup de personnes, les unes sur les autres, sans vraiment d’intimité. C’est comme ça à La Havane. Une réalité difficile. L’autre côté.

Un vieux tram vert tombé en panne depuis des lustres lui sert de refuge, il y trouve la solitude qui lui manque chez sa sœur. « Ce tram en question sied à mes états d’âme. » Il figure l’intervalle de errance qui s’ouvre, s’élargit, le fait passer, littéralement. Passer dans l’acceptation de ses 60 ans, cette violence. Il s’étend sur une banquette, ne pense à rien, s’imagine traverser des pays inconnus. « Ce soir, je suis monté dans le tram comme sur un échafaud, incapable de savoir si j’étais le bourreau ou la victime. » Dans ce tram, va enfin pouvoir commencer à se tramer quelque chose. Une jeune fille effrayée et en sang va se réfugier elle aussi dans le tram… On dit aussi qu’un tueur en série rôde dans les parages. Métaphoriquement, nous pourrions penser aux hommes vieillissants qui sont amateurs des chairs fraîches de jeunes filles… Qui sont elles-mêmes des tueuses, des allumeuses… Sens sexuel par lequel le roman frise le polar…

La jeune fille dit qu’elle s’appelle Mayensi. « Mayensi partie, elle a aspiré l’air que je respirais et m’a laissé sous vide. » Déplacement du centre de gravité : l’homme qui s’aimait lui-même, qui s’enflammait pour enflammer les autres, est enflammé par une autre, qui lui prend l’air lorsqu’elle part… Pas du temps. C’est elle qui enflamme. Ou pas.

« Elle s’abandonne entièrement au poète, ferme les paupières comme si le baiser sur son front résorbait l’ensemble des traumatismes greffés à son subconscient. » Baiser de père sur le front de la fille.

Mayensi semble pressentir qu’une jeune fille ne fait pas sa vie avec une figure paternelle. Elle est d’ailleurs toujours sur le qui-vive. « Mayensi observait la mer démontée. Un mauvais pressentiment obscurcissait son regard. » Elle-aussi doit faire le deuil de son personnage de tueuse, afin de se « normaliser ». De manière métaphorique, le roman présente son désir de « guérison » par son « dernier meurtre » d’un jeune homme qui voulait la violer. « Je ne veux pas qu’on me pende. » La corde au cou, c’est aussi le mariage. Plus loin, nous allons en effet la retrouver casée.

« J’ai été heureux, j’ai été vivant, j’ai été amoureux. A l’instar des étoiles filantes, j’ai eu mon heure de gloire. Panchito a réussi à survivre à la sienne, pourquoi pas moi ? » « Mayensi est sortie de ma vie à l’instant où elle m’a tourné le dos. »

En conclusion : « Je n’ai plus envie de forcer la main au destin, de nager à contre-courant de ce que je ne peux surmonter… Maintenant que tu n’es plus à moi, je n’exigerai pas grand-chose des années à venir. »

Finalement, La Havane et Cuba au temps de Fidel Castro se prêtent formidablement bien comme cadre pour l’épreuve du pas du temps, et ce roman de Yasmina Khadra qui nous conduit jusqu’à ce temps de sagesse où l’artiste de 60 ans accepte son âge tout en continuant avec son art comme pour un nouveau départ est très réussi.

Alice Granger Guitard



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