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Suite inoubliable - Akira Mizubayashi

Editions Gallimard - 2023

samedi 16 décembre 2023 par Alice Granger

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D’abord, faisons vibrer cet extraordinaire roman d’Akira Mizubayashi avec le précédent, « Âme brisée ». Puisque ce qui relie ces deux romans est le personnage, dans « Suite inoubliable », du luthier Jacques Maillard, qui a aussi un nom japonais, Rei Mizusawa. C’est le luthier qui est entré dans la légende de son vivant parce qu’il a réparé l’âme brisée du violon de son père, piétiné par les militaires, lorsque ce père violoniste (sous les yeux de son jeune fils caché dans un placard) avait été arrêté puis tué, à Tokyo, lors de la Seconde guerre mondiale, tandis que le Japon sombrait dans l’enfer guerrier. Déjà, ce violon réparé symbolise un travail de la paix qui arrive à terme par l’art, qui apporte la paix de l’âme en jouant avec les cordes de la douleur, une douleur que le temps de guerre devenu mondial a ensemencé en chaque humain, ce qui en fait une expérience partagée par l’humanité entière, un universel, et construit une cathédrale intérieure, un infini espace de fraternité, où les vibrations peuvent résonner en musique. Cette réparation de l’âme brisée était au cœur du roman précédent.
Dans « Suite inoubliable », c’est lorsque « la paix de l’âme » peut vibrer en entrant à l’infini par les oreilles en se racontant par deux leçons musicales de vie, « Suites pour violoncelle seul » de Bach, et « Le Chant des oiseaux » de Pablo Casals, pour venir toucher chaque cœur, qu’une histoire d’amour peut se vivre, infiniment plus grande qu’elle-même, l’éternel malentendu entre l’homme et la femme s’étant dénoué avec une femme luthière qui, à la même hauteur qu’un luthier vénitien de génie, avait été capable de créer un violoncelle jumeau parfait de celui qu’il avait créé en 1712, devenu patrimoine mondial. Une histoire d’amour dans laquelle une femme luthière sait prendre soin à merveille de ce violoncelle patrimoine de l’humanité, prêté en 1939 à un jeune violoncelliste virtuose, qui en joue en commençant par les vibrations d’une douleur infinie pour cause de temps de guerre mondiale, dans le savoir intime que cette douleur est une cathédrale à l’intérieur des humains. Une femme, donc, qui, à partir de cette rencontre avec ce jeune violoncelliste japonais, saura fabriquer un double qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’original, fabriqué par le luthier vénitien, avec lequel le musicien prodige joue. Une femme qui a compris que c’est en faisant corps avec son instrument de musique (qui devient autre chose qu’un phallus) qu’un homme ne perd pas son âme mais en joue. Alors, partant à la guerre pour ne pas revenir, le violoncelliste, en instaurant la séparation comme première expérience, et donc la douleur comme quelque chose d’universel trouvant un écho en chaque humain qu’il soit homme ou femme, ce qu’il a confié à la luthière, c’est cet instrument de musique pour qu’elle aussi puisse jouer de cette douleur qu’il lui donne en la quittant parce que l’armée l’a arraché à elle. A partir de cette nouvelle donne pour elle, c’est à elle de jouer. Pour que l’histoire d’amour s’écrive et se joue en musique en entrant par les oreilles comme un patrimoine artistique de l’humanité, et seulement à partir de là, la deuxième histoire d’amour remettant la première - que la séparation a laissé avancer dans l’ombre et le silence - sur le métier, pourra se vivre.
Le père de Ken Mizutani, violoncelliste japonais virtuose, est un mélomane, qui initie son fils dès l’âge de cinq ans au violoncelle. Ses progrès sont fulgurants, à 14 ans il gagne le premier prix du concours national de musique, et il quitte Tokyo pour entrer, à Paris, au Conservatoire national supérieur de musique. Un très grand violoncelliste lui donne des leçons. En 1939, son niveau étant inégalable dans l’art du violoncelle, il passe le concours international de Lausanne, où il obtient le premier prix. En plus d’une bourse, il a alors le privilège de pouvoir jouer avec un violoncelle de très grande valeur, fabriqué en 1712 par un luthier vénitien, Matteo Goffriller, qu’on lui prête jusqu’en 1946. Il rentre avec à Tokyo. Le père de Ken, Goro Mizutani, est professeur vacataire dans un collège pour enfants étrangers. Il a démissionné du collège de Tokyo où il enseignait parce qu’il refusait d’être complice pour faire des enfants les sujets de l’Empire, le système héréditaire des Empereurs étant une négation des droits fondamentaux, et le Japon étant en train de chuter en enfer, le pays s’enlisant dans la guerre coloniale avec la Chine. Ce père haïssait le nippo-centrisme qui faisait de son pays le seul « Etat moral » et le reste de la planète était un monde barbare et immoral, ce qui enfermait le Japon dans une étroitesse d’esprit qui coupait les ailes à tout élan de cosmopolitisme. Il se retira dans son village natal pour une vie très discrète. C’est donc un père qui en se retirant, dans l’acte d’une inversion de l’aînesse où c’est l’art qui devient tête de proue, inaugure par sa résistance un acte politique qui s’arrime déjà à l’art, à la musique. Ce qui ouvre le monde occidental à son fils, et en particulier la France. Son retrait est aussi un travail de la paix qui entend avancer dans l’ombre par l’art, tandis que le Japon glisse vers la guerre. Après la mort de son fils Ken peu après sa mobilisation dans l’armée, ce père meurt à son tour, emporté par une maladie foudroyante.
A Paris, Ken avait rencontré Pablo Casals, qui l’avait accueilli chez lui. Casals refusait de jouer sa musique en Allemagne nazie. Lui aussi était un résistant politique, déjà dans l’Espagne de Franco. Déjà par rapport à un dictateur, de même qu’au Japon, dans le sillage de son père, Ken, par la musique, résistait à l’Empereur. Ken avait joué avec lui la chanson catalane, « Le Chant des oiseaux », chant devenant un symbole de paix et de liberté. Et aussi les « Suites pour violoncelle seul », de Bach. Dans son discours à l’ONU, lors de la réception de sa médaille de Paix, Casals avait dit que les oiseaux, en Catalogne, chantaient « Peace, Peace Peace ». Dans sa musique, on entend ce chant merveilleux et profondément triste, sa douleur devant les atrocités de la guerre (de la logique animale du plus fort qu’il y a en l’humain), et la force de sa prière pour la paix qui monte telle l’envolée des oiseaux vers le ciel. Bien sûr, les dictateurs ne sont pas touchés par cette musique.
Lorsque Ken revint au Japon, en 1939, avec le violoncelle Goffriller prêté à lui jusqu’en 1946, le pays entrait dans les années de guerre. Avec deux amis musiciens, ils survivaient grâce à la musique. Tokyo, à partir de novembre 1944, commença à être bombardé par des raids américains. Une luthière française, Hortense Schmidt, venue travailler au Japon parce qu’on lui avait dit que ce pays s’ouvrait à la musique occidentale, s’occupait du violoncelle de Ken, le maintenait dans un état optimal, et elle était bouleversée de prendre soin d’un instrument de musique aussi exceptionnel, cela ouvrait donc une cathédrale inconnue en elle. Ken pouvait parler avec elle français, et à chaque fois qu’il la rencontrait, il avait le sentiment de combler un vide. Surtout, en jouant du violoncelle pour elle, il ressentait une plénitude inédite et il sentait qu’en lui, la musique parlait français, depuis qu’il l’avait vécue en France. Il avait l’impression d’interpréter un duo avec sa luthière. Il y eut tout de suite de l’amour entre eux, qui ne se disait que par la musique, et à travers l’instrument d’exception, à la sonorité inédite, dont elle savait prendre soin, et entre les mains de laquelle Ken le confiait les yeux fermés. Elle avait immédiatement vibré à son talent exceptionnel.
En février 1945, Ken peut jouer, pour faire connaître cette musique, les « Suites pour violoncelle seul » de Bach, dans un concert privé. En jouant, il fait entendre à quelle hauteur se situe l’humanité telle qu’elle est recréée par Bach, cet Européen du XVIIIe siècle. En jouant cette musique, Ken accomplit déjà un travail de la paix par un acte politique secret passant par l’art, pour ce temps de Seconde guerre mondiale, au Japon et dans le monde. Le concert a lieu dans l’arrière-boutique d’une librairie. Avant les « Suites », Ken joue le « Divertimento » de Mozart. Il est époustouflant de maturité, il a une profonde connaissance de la musique occidentale. Les auditeurs sont plongés dans la révélation d’une intériorité réfléchie très proche d’une prière, et même d’une méditation sur la mort, omniprésente avec la guerre, tout le monde se demandant si le gouvernement fanatique allait les conduire à une catastrophe abyssale. Ken réinventait les « Suites pour violoncelle seul » dans ce pays d’Extrême Orient en proie au démon de la guerre et du despotisme. On sentait que son instrument de musique, véritable patrimoine de l’humanité, y était pour quelque chose, dans ce concert inoubliable. Qui sembla conduire vers l’inexorable, silencieuse, marche du pays vers la mort.
Connaissant la date de son incorporation dans l’armée, Ken ne lâche plus son violoncelle. Sa sœur Rin, de 14 ans sa cadette, se demande pourquoi il n’a plus de temps pour jouer avec elle. Son père lui dit qu’il va partir pour la guerre, et qu’avant, il veut aller le plus loin possible avec la musique. Et à la question de sa fille concernant son retour de la guerre, le père fait silence, à cause de l’hécatombe. Un soir, Ken propose à sa sœur d’aller le lendemain ensemble au bois où ils ont l’habitude d’aller, pour jouer au badminton. Et il emmène son violoncelle. Après le badminton, il joue toujours du violoncelle. Son instrument est aussi grand que sa sœur. Cinq jours comme cela. Le sixième jour, ils s’aventurent plus loin, passent un petit pont où coule un ruisseau tumultueux, le suivent, à travers des arbustes sauvages. Ken n’est jamais passé par là. Il demande à Rin si elle n’a pas peur. Elle aussi, il l’emmène là où elle n’est jamais allée, là où une petite fille n’est jamais allée. Là où il y a la musique qui touche le cœur, aussi bien pour le garçon que pour la fille, et où le garçon le fait entendre à la fille, pour lui dire que c’est pareil pour les deux sexes, qu’il n’y a pas de différence, que c’est ça, ce que dit l’art, une vérité du corps qui s’incarne, qui vibre, comme le violoncelle, qui symbolise le corps et l’âme qui sont séparés d’avec le temps terrestre de guerre. (Et le musicien joue avec ses cordes tandis qu’une femme luthière sait réparer ses fractures d’âme et même sait en artiste créer l’instrument de musique exactement comme le luthier de 1712, Matteo Goffriller, en avait créé un qui allait appartenir au patrimoine mondial. Elle sait le créer comme si c’était son propre corps dont elle avait sauvé l’âme, et qui était le même corps, la même chair que celle que le musicien avait sauvée en la séparant pour la mettre dans l’instrument de musique. Là où c’est avec les cordes de la douleur qu’il joue à merveille, qui sont aussi les cordes de sa douleur à elle, cette douleur étant ce que tous les humains partagent, cette solitude d’être né, d’être jeté dans un monde qui tremble, qui est bombardé, qui est encore en temps de guerre, aux mains de la logique animale du plus fort). Rin est une petite fille qui a la chance inouïe avec ce grand-frère violoncelliste de se sentir un être humain fille libre, puisqu’il a en jouant sur la douleur sauvé son âme poétique à elle, ses cordes charnelles, cette sœur pouvant s’en approprier secrètement et pour toujours, son grand-frère lui ayant laissé ça, transmis ça, ensemencé en elle ça, qui est sans prix. Alors, tout-à-coup, Ken et sa petite sœur Rin arrivent à un petit bois bien débroussaillé, où il y a une clairière loin des regards, avec un banc face à un majestueux cerisier plein de bourgeons (symbolisant pour Rin le printemps qui arrive, la beauté, la résurrection). Soudain, elle voit son frère qui, parfaitement immobile, tenant son violoncelle, fixe, comme hypnotisé, le banc, puis tire son calepin de sa poche et y écrit quelque chose, une phrase en latin qui était gravée sur ce banc. Rin a l’impression que cette phrase a eu l’effet de le transporter ailleurs, par l’écriture qui devient écriture musicale, et alors il semble à cette sœur que son frère et le violoncelle qui se dresse sur le banc ne font qu’un. Tandis qu’il semble laisser couler des larmes, celle de la douleur qui se met à parler, à inviter à jouer de ses cordes. Alors, Ken donne un récital de musique sous la voûte végétale, que Rin écoute en silence, se sentant seule entourée d’un frissonnement doux et étrange, chair révélée à elle-même et aussitôt manquant à elle-même, aleph. Ken se met à jouer « Le Chant des oiseaux » de Casals, très paisiblement, qu’elle ne lui avait jamais entendu jouer jusque-là, quelque chose de si audacieux, qu’il ensemence en elle avant son départ. Elle a l’impression d’entendre pépier une colonie d’oiseaux, comme si c’était l’humanité libre, apaisée par la musique, ayant retrouvé son âme charnelle, poétique, artiste jouant des cordes d’une douleur qui devient de la joie qui s’envole par la résonance universelle.
Or, c’est la phrase en latin écrite (pour que les militaires japonais ne puissent pas comprendre) sur ce banc caché parmi des arbres centenaires, qui avait donné tant de joie inattendue à Ken, transformant sa douleur infinie en paix joyeuse, en envolée d’oiseaux libres. « In terra pax hominibus bonae voluntatis, Dona nobis pacem », signé R.K. Un homme signant R.K. avait gravé ces mots, écrit son désir de paix pour temps de guerre, et Ken sentit en les lisant un soulagement fou. Ainsi, il n’était pas seul dans ce monde de fous, un homme inconnu souhaitait la paix aux hommes de bonne volonté. C’était incroyable, ces mots de résistance en latin. Au Japon, à cette époque, oser parler de paix et de liberté était un crime de lèse-majesté. C’était parce qu’il était allé en France étudier le français et le latin, en même temps que la musique, que Ken pouvait lire cette phrase. Qui, comme une bouteille jetée à la mer avec un message dedans, était en attente d’un humain qui, en sachant lire le latin, prouvait qu’il était lui aussi entré dans une procédure de travail de la paix d’abord extrêmement désespéré, mais la phrase lui disant, non, nous sommes deux, et donc une infinité, c’était l’espoir insensé d’un monde meilleur apaisé qui prit son envol. Ainsi, il fallait garder la foi en ces humains de bonne volonté, qui, dans l’ombre, comme des artistes, étaient déjà en train de travailler à la paix, juste en résistant, en allant écouter sur un vieux continent des leçons de résistance se donnant à travers l’écriture musicale, la littérature, la politique en temps de guerre. Cette phrase en latin signée R.K. présente à Ken un autre homme japonais qui, comme son père, résiste à l’Empereur, aux dérives guerrières folles et suicidaires du Japon. Qui, par leur résistance, et leur audace désespérée, en larguant les amarres, en lançant une bouteille à la mer avec un message dedans, inaugurent déjà, avançant dans l’ombre, une autre science du politique, qui se réinitialise en recommençant à la douleur devenue une expérience intérieure universelle construisant une cathédrale invisible en soi, et par le travail de l’apaisement de l’âme, qui s’écrira dans le roman par la rencontre du violoncelliste et de sa luthière, entre les mains de laquelle le musicien laissera son instrument de musique mais aussi une lettre à cet inconnu, R.K.
Bien sûr, plus loin dans le roman, il faudra un détective pour réussir à savoir l’identité de ce Japonais signant par R.K. Mais c’est par sa fille, retrouvée par ce détective, que son histoire s’écrit, sa résistance au temps de guerre. Il s’appelle Ryo Kanda. Il a fait des études de médecine à Tokyo, mais a toujours eu une immense curiosité pour les langues, le français, l’allemand, le grec, le latin, ainsi que pour la philosophie, la littérature, les sciences économiques, le droit constitutionnel d’Occident. Donc, une grande ouverture au monde, et à toutes ses leçons de vie, son humus nourricier, s’offrant par un verbe aux langues différentes. Il épouse une infirmière et devient médecin en 1928, pour subvenir aux besoins de sa famille. Son fils Tetsu naît. C’est un homme qui fuit toute promotion sociale, s’efface dans un dévouement à la chose publique. Alors, il devient un médecin de campagne, et met à la disposition de ses patients sa vaste bibliothèque. Il partage cette bibliothèque gardant sous forme d’œuvres les trésors du monde que l’histoire a transmis avec les humains qui n’y ont pas accès, au Japon impérial. 9 ans après Tetsu, c’est une fille qui naît : Aki. Son fils Tetsu est très doué pour les études, en particulier philosophique. Mais, dès 1943, il sait que l’armée japonaise va, un jour ou l’autre, l’appeler au front, et ce père est habité d’une peur abyssale, d’une douleur impuissante. En 1945, Tokyo s’embrase, les bombardements américains font une hécatombe, et l’avenir s’ouvre sur un vide effrayant. En février 1945, Tetsu est appelé, et la famille sombre dans le désespoir. Tetsu meurt trois semaines plus tard. Son père, Ryo Kanda, rongé par le chagrin, n’a plus la force de travailler, il ferme son cabinet médical, fatigue son corps en ne cessant de marcher. C’est en marchant qu’il est arrivé, - en suivant un ruisseau tortueux s’enfonçant parmi des arbustes sauvages, comme dans un corridor menaçant, qui devient un palais secret - soudain à ce petit bois, avec un terrain vague bien débroussaillé, une clairière où il y avait ce banc en bois ordinaire. Face à ce cerisier majestueux et en bourgeons, assis sur ce banc, il eut l’impression de pénétrer dans un autre monde, et en effet c’était un monde poétique, en contact direct avec la nature. Alors, tombant dans un abime de pensées vides, il voit apparaître son fils Tetsu, qui s’assied à ses côtés, ombre translucide, fantôme silencieux. Dès que le père prononce son nom, il disparaît. Il revient tous les jours, et à chaque fois c’est la même chose, Tetsu apparaît, et disparaît lorsque son père prononce son nom. Mais le sixième jour, parmi les arbres, un jeune homme et une jeune femme, d’à peu près vingt ans, s’asseyent sur le banc à côté de lui, sans se parler, puis le couple se lève et disparaît. A la suite de l’apparition, qui est aussi une disparition, de ce couple, donc un aleph, lorsque l’ombre de Tetsu apparaît, le père a l’impression d’être accueilli dans le corps de son fils, de s’y blottir comme un enfant. Le lendemain, Ryo revient au banc avec une paire de ciseaux, et pour la première fois Tetsu lui parle, lui dit qu’il peut écrire sur lui ce qu’il veut. Alors, se faufilant dans le corps de son fils, il grave la phrase en latin sur le banc, que Ken lira un peu plus tard. C’est comme si, en ayant vu le couple disparaître, Ryo Kanda avait compris l’importance de la séparation, pour le couple, qui alors n’avance plus que dans l’invisible. Et comme si Ken avait bien reçu le message à lui transmis par les mots en latin évoquant la paix de l’âme, en allant ensuite, juste avant de partir à la guerre, visiter sa luthière retirée à la campagne et vivant dans une cabane, avec son violoncelle. Jouant pour elle les « Suites pour violoncelle seul » et « Le Chant des oiseaux », et vivant avec elle une unique nuit d’amour tel un aleph, se séparant pour toujours d’elle en lui laissant son instrument de musique, c’est-à-dire la laissant se débrouiller pour que le violoncelle, - après que le musicien Ken par d’infinies vibrations lui avait transmis que son corps et son âme apaisée s’y était transférés en laissant mourir un corps ancien soumis à la loi guerrière et animale du plus fort - transmette ses leçons de musique à l’humanité. Quand Ryo Kanda rentre chez lui, ses mots en latins gravés sur le banc, la Police Militaire arrive, fouille la bibliothèque, et l’arrête. Il mourra en prison.
C’est après avoir écrit une lettre à ce R.K. inconnu auteur de la phrase en latin que Ken va rendre visite à sa luthière, et lui laissera en partant à la fois son violoncelle et cette lettre. Cette lettre, beaucoup plus tard, sera traduite du japonais en français par le luthier Jacques Maillard-Rei Mizusawa (celui qui avait réparé l’âme brisée du violon de son père dont il est question dans le roman « Âme brisée »). Cette lettre confiée à Hortense Schmidt sa luthière, lorsqu’il l’écrit, Ken Mizutani sait que R.K. ne la lira jamais. C’est en réalité une bouteille qu’il lance à la mer, et quelqu’un, peut-être, un jour, la lira. Il écrit parce qu’écrire, c’est un acte d’espoir et de résistance. Avec ses initiales, R.K., il fait venir tous les lecteurs virtuels de ce que Ken leur confie : « Grâce à vous (R.K.), je m’entretiens avec un nombre infini de personnes. Vous écrire, c’est écrire à n’importe qui, c’est aussi m’entretenir avec moi-même à travers la figure de n’importe qui ». Il lui raconte, dans cette lettre, comment il s’appelle, que dans quelques jours il sera enrôlé dans l’armée, qu’autour de lui c’est l’hécatombe, et qu’à son tour il s’en ira sur la route de la mort. Il lui dit que c’est parce qu’il a lu ce qu’il avait gravé au couteau sur ce banc, caché au milieu des arbres centenaires, qu’il avait trouvé une très inattendue paix de l’âme. Parce que quelqu’un d’autre sentait les choses comme lui, et s’était par sa résistance éloigné infiniment du monde immobilisé en temps de guerre.
Après l’écriture de cette lettre, il va voir sa luthière, avec laquelle c’est déjà de l’amour, qu’ils se disent l’un à l’autre en silence à travers les vibrations seules de la musique, et grâce à l’instrument de musique patrimoine de l’humanité, en lequel l’un et l’autre ont déplacé l’amour qui les unit. Et ainsi ils communient par la chair d’abord en musique, qui joue avec les cordes de la douleur, en étant séparés par ce violoncelle sur lequel la femme luthière concentre tout son art, en concevant déjà la vie nouvelle. Car, dans ce roman éblouissant d’Akira Mizubayashi, le violoncelle Goffriller devient le passeur qui va réunir les amants dans un nouveau couple, après que le message de paix contenu dans la bouteille lancée à la mer soit arrivé en musique aux oreilles, rendues mélomanes par l’universelle douleur dont les cordes ne sont plus anesthésiées par des solutions se présentant comme magiques alors qu’elles entretiennent la guerre, de l’humanité entière.
Donc, Ken arrive chez sa luthière Hortense avec toute une histoire, qui se condense dans cette lettre à R.K., qui parle de paix de l’âme, de l’espoir de paix pour des hommes de bonne volonté, sur terre. Il vient en sachant que c’est pour inscrire une séparation au commencement de leur histoire d’amour. Mais que ce ne sera pas en ne lui laissant rien. Au contraire, il lui laisse tout pour que ce soit elle, avec ce violoncelle, et cette lettre, ainsi que le bouleversement ensemencé en elle comme une vie nouvelle par le récital qu’il lui jouera avec son instrument de musique, qui rende possible la « Suite inoubliable ».
Hortense, à cause des bombes sur Tokyo, s’était réfugiée à la campagne. Ken lui parle tout de suite de sa découverte, d’un message inscrit au couteau sur un banc sous un arbre, dans une clairière secrète gardée par des arbres centenaires. Des mots en latin qui témoignaient d’un désir de paix, et que c’était sans prix pour lui de savoir, dans ce pays en proie à une folie cauchemardesque, qu’un homme, un frère, sente les choses comme lui, lui faisant sentir une solidarité d’âme. Alors, il a sorti de sa poche la lettre qu’il lui avait écrite, telle une bouteille lancée à la mer avec son message SOS, et la confie à Hortense, la personne qui lui est la plus chère au monde, en lui disant qu’il n’était pas sûr de revenir de la guerre, et que c’était donc à elle de trouver ce qu’il convenait de faire avec cette lettre. Il lui dit que, d’abord, elle ne doit montrer cette lettre à personne, car elle n’est pas conforme à ce temps de guerre, et qu’il faut que l’époque change, que le pays meurt et renaisse de ses cendres. Il lui dit qu’il lui laisse aussi son violoncelle, qu’elle devra rendre en 1946 à la Fondation Lorenzetti qui le lui avait prêté en 1939. Ensuite, c’est à une longue nuit d’amour qu’elle l’invite, la première et la dernière, aleph. Le matin, afin que soit gravée dans sa mémoire la sonorité exceptionnelle qu’il sait tirer de son violoncelle Goffriller, Hortense demande à Ken de jouer une dernière fois la première des « Suites pour violoncelle seul » de Bach. A cette demande, le visage de Ken s’illumine de joie. Et tandis qu’il lui offre le « Prélude », elle lui dit : « n’est-ce pas notre mariage, aujourd’hui ? » La musique est profonde, toute intérieure, émergeant du silence de l’atelier d’Hortense. Il lui semble entendre dans cette musique que Ken joue la voix grave d’un moine prononçant une longue et intense prière sans paroles montant des profondeurs de son cœur. Bouleversée, elle sent son atelier devenir une église romane. Ken, qui joue avec une exceptionnelle lenteur, est dans un état d’extase, son violoncelle est en train de l’emmener rejoindre un ailleurs lointain, à des hauteurs vertigineuses au-dessus du Japon torturé par un fanatisme exacerbé. Il est un aigle planant en toute liberté dans le firmament des sentiments humains, parcourant toute l’étendue des émotions prises en résonance par le foisonnement des mots de Bach. A la fin, le silence frémissant revient, mais aussitôt, Ken reprend son exploration par la « Première Suite ». Hortense, ramenée à ses années d’apprentissage dans les villes européennes, se sent devenir un point (aleph) dans l’immensité de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Ken la réarrime à sa mémoire de paix, lorsqu’elle avait largué les amarres par le choix de la musique, devenant luthière, et que déjà elle avait eu la même sensation d’un concert d’orgue. La mémoire de paix lui revient tandis qu’elle n’est plus que pure oreille. Son regard d’admiration enveloppe de tendresse Ken, qui a joué pour elle « ce trésor de l’humanité ». Ken lui dit alors que son violoncelle a un surnom, qu’il écrit sur un papier : Amor. Il lui parle de sa rencontre avec Pablo Casals, et Hortense lui propose qu’ils jouent ensemble « Le Chant des oiseaux ». Lorsqu’il ouvre la porte pour s’en aller, un étrange spectacle s’offre à lui : un chien est dressé sur son séant, et un peu plus loin, deux chevaux regardent la cabane d’Hortense, et alors des oiseaux se mettent à chanter en chœur dans le feuillage des arbres. Avaient-ils été attirés par la musique, disant leur admiration silencieuse à Ken ? Hortense le photographie avec son violoncelle, et il s’éloigne.
Hortense le regarde partir, enveloppé d’une grande luminosité, salué par un chien, deux chevaux, et des oiseaux. Quelques semaines plus tard, elle se rend compte qu’elle attend un enfant de Ken.
Ce qu’Hortense a décidé de faire de la lettre que Ken avait écrite à R.K. et de son violoncelle avant de le rendre en 1946, on ne l’apprend, dans le roman, que de la bouche d’une autre luthière, Pamina, qui est la petite-fille d’Hortense. Dans l’histoire commençante d’un amour avec un violoncelliste, qui se met à vibrer avec l’histoire d’amour entre Hortense et Ken, comme si l’âme errante de Ken, avec le nouveau musicien, se réincarnait, l’âme brisée étant réparée. Une deuxième histoire d’amour, qui remet sur le métier la première en la débloquant, mais qui commence pareil, c’est-à-dire avec le même violoncelle Goffriller, que la Fondation a prêté à un musicien talentueux, et qui, ayant une fracture d’âme, a retrouvé une luthière pour la réparer. Donc, le violoncelle qu’Hortense avait rendu en 1946 va se retrouver, à cause d’une fracture d’âme, entre les mains de sa petite fille, Pamina. Et c’est elle, en devant détabler le violoncelle, qui va trouver ce que Hortense y avait caché. Et la deuxième histoire d’amour va se nourrir du récit du premier, qui arrive par la lettre de Ken à R.K., des mots qu’il a écrits sur un calepin, et par une notice écrite par Hortense, où elle raconte la visite de Ken, la nuit inoubliable, la musique bouleversante, et ce qu’elle a fait après le départ de Ken. Si Hortense a pu transmettre une histoire exceptionnelle en glissant des témoignages à l’intérieur du violoncelle Goffriller, c’est parce qu’elle savait qu’un jour ou l’autre, il aurait une fracture d’âme, et qu’un luthier ou une luthière allait le détabler, et donc trouverait dedans la bouteille lancée à la mer avec son message. Pamina incarne donc la rive lointaine où arrive le message, qui est à la fois celui de Ken et celui d’Hortense, ses grands-parents.
En 2016, un violoncelliste, Guillaume Walter, alors qu’il joue à l’Auditorium de Radio France, perçoit un petit dérèglement sonore dans son violoncelle, qui est le fameux Goffriller de 1712, le même qui avait été prêté en 1939 à Ken. Ce déséquilibre provoque en lui une agitation extrême du cœur. Mais il n’en laisse rien paraître, et joue « Le Chant des oiseaux » de Pablo Casals. C’est l’apothéose. Dès le lendemain, il court chez son luthier, un franco-japonais qui n’est autre que Jacques Maillard, déjà très âgé, qui a accueilli dans son atelier Pamina, afin qu’elle lui succède. Celle-ci avait voulu rencontrer ce vieux luthier devenu une légende de son vivant parce qu’il avait ressuscité le violon de son père piétiné par les militaires japonais, et l’avait fait devenir une œuvre comparable à un stradivarius. Ce qu’elle voulait savoir de ce vieux luthier, c’est par quel mystère il avait pu métamorphoser en œuvre d’art ce violon. Il lui avait répondu que c’était par une longue, patiente, opiniâtre recherche. Il lui a confié que le poids du passé, 70 ans plus tôt, il le portait toujours en lui, celui d’un Japon sombre et meurtrier des années 1940. Alors, elle lui a dit qu’en elle, c’était pareil. En elle, vibraient des liens invisibles avec le lointain Extrême-Orient, parce qu’elle avait un grand-père japonais qu’elle n’avait jamais connu. Son père, le fils de Ken, avait un magasin d’instruments de musique, et il lui avait raconté que sa mère (Hortense ), était luthière (elle était morte à 50 ans, et il avait été élevé par ses grands-parents maternels). Son épouse était une musicienne éprise de Mozart, raison pour laquelle leur fille fut nommée Pamina. Hortense est restée pour sa petite fille mystérieuse. Son père Léon avait dit à Pamina qu’il ne restait d’elle que trois instruments qu’elle avait créés, et une photo en noir et blanc montrant un jeune violoncelliste asiatique jouant dans une pièce claire : Ken. Pour son fils, Hortense resta lointaine, hors de sa mémoire, mais elle lui avait dit qu’il portait par son prénom la marque de son père. Il n’a jamais cherché à savoir en quoi. Contrairement à Jacques Maillard-Rei Mizusawa, Pamina n’a jamais connu la guerre, mais en elle, la cicatrice est toujours prête à s’ouvrir à l’évocation des conflits meurtriers qui avaient ravagé le Japon, l’Asie, le Pacifique. Jacques avait accueilli Pamina comme un cadeau du ciel.
Lorsque Guillaume Walter vient voir le vieux luthier Jacques pour qu’il répare la fracture d’âme de son violoncelle Goffriller, celui-ci lui prête en attendant un autre violoncelle qu’il a nommé Rei (de son prénom japonais qui signifie « beauté », splendeur »). Lorsque Pamina arrive dans son atelier, et aperçoit ce violoncelle d’une couleur très rare, brillant d’un rouge-noir, elle a le sentiment étrange d’un déjà-vu. Elle est absente, les yeux fixés sur lui, comme si elle voyait autre chose. Elle éprouve une joie indicible, lorsque Jacques lui confie la réparation d’un tel trésor de l’humanité. Elle n’arrive pas à se débarrasser de son sentiment de l’avoir déjà vu quelque part. Dans son atelier, elle le détable avec mille précautions, et enlève la table d’harmonie. C’est alors qu’elle découvre un morceau de papier collé sur le fond, avec ces mots : « Matteo Goffriller fecit Venitis anno 1712 ». L’instrument a 300 ans ! Puis un trou dans le tasseau du bas attire son attention : dans celui-ci, elle trouve la photo d’un jeune homme jouant du violoncelle et deux feuilles de papier enroulées. C’est la lettre de Ken à R.K., écrite en japonais, qui arrive comme la bouteille à la mer à sa destinataire. C’est alors qu’elle comprend son impression de déjà-vu. C’est chez son père, le fils d’Hortense, qu’elle a déjà vu ce violoncelle ! Mais celui-ci ne l’avait jamais exposé dans son magasin. Elle veut voir tout de suite son père. Il lui apprend que sa mère avait fait un double du violoncelle de Ken, couleur rouge cerise foncé très sombre comme l’original. Hortense l’avait confié, à son retour du Japon, à ses parents, en disant qu’il ne devait jamais être vendu. Elle tenait à ce violoncelle comme à la prunelle de ses yeux. Son père l’avait hérité de sa mère, mais ne savait plus où il l’avait mis. Pamina se souvient alors où elle l’a vu : dans la réserve du magasin de son père, où, petite, elle allait souvent. Elle le retrouve, et veut l’étudier en détails. Elle le met à côté du Goffriller qu’elle est en train de réparer. C’est un double mystérieux, qu’Hortense avait réalisé à la perfection. La seule différence était l’âge du bois.
Pamina décide de détabler aussi le violoncelle fait par sa grand-mère Hortense. Lorsqu’elle détache la table d’harmonie, elle découvre dans celui-ci aussi quelque chose qu’Hortense avait mis. Un petit papier, collé sur le fond, où était écrit : « TOI-NI, ce ‘Pax animae’, fait par Hortense Schmidt. A Shinano- Oïwake, juin-octobre 1942, copie du Matteo Goffriller de 1712. En mémoire de Ken Mizutani. » Et, dans un trou, il y a une notice écrite par Hortense, et la copie qu’elle avait faite de la lettre de Ken à K.R., ainsi qu’une page de calepin arrachée où Ken avait écrit le surnom de son violoncelle, « Amor » : « Amor, Matteo Goffriller, de 1712. Où que je sois, je serai avec toi. K. » Ce violoncelle sur son établi lui semble être comme un corps humain allongé sur le sol, telle sa grand-mère Hortense aux côtés du violoncelle de Ken. Ainsi, cette copie du violoncelle « Amor » que Ken lui avait confié, elle l’avait nommée « Pax animae », « Paix de l’âme », en mémoire de Ken. Dans sa notice, elle dit aussi qu’elle a écrit une longue note, et qu’elle l’a insérée dans les disques des « Suites pour violoncelle seul » de Bach interprétées par Pablo Casals, déposés à l’Ecole nationale de musique de Tokyo. Pour le luthier Jacques, il est clair que Ken, en partant à la guerre, avait laissé le violoncelle « Amor » à sa luthière comme son ombre. Et qu’alors, elle avait voulu créer, comme son mausolée, l’ombre de cette ombre, un violoncelle copie parfaite de « Amor, nommé « Paix de l’âme », où elle avait mis toute son âme à elle. S’unissant à Ken tout en étant séparée de lui par la guerre.
Jacques demande au violoniste célèbre qui joue désormais avec le violon de son père dont il avait réparé l’âme brisée d’aller récupérer à l’Université des Beaux-Arts de Tokyo la note écrite par Hortense et qu’elle avait mise dans les disques de Pablo Casals. Et ainsi se poursuit la reconstruction de l’histoire en puzzle qu’Hortense avait morcelée en plusieurs endroits, les deux violoncelles jumeaux, les disques des « Suites pour violoncelle seul » de Casals. Et qu’elle avait transmise en sachant qu’un jour, le violoncelle Goffriller aurait une fracture d’âme, et qu’il serait détablé, et que seraient trouvées les choses cachées dedans, offrant un jeu de piste pour remonter à l’histoire d’amour qui n’avait eu qu’une première et une dernière nuit d’amour, et qu’il fallait refaire vivre vraiment dans une nouvelle histoire d’amour, en la ressuscitant de sa tragédie.
En lisant cette notice écrite par Hortense, retrouvée à Tokyo dans les disques des « Suites pour violoncelle seul » de Bach par Casals, Pamina fait revivre l’histoire d’amour de ses grands-parents à travers son bouleversement. Hortense y raconte sa prostration après le départ de Ken. Elle devait absolument faire quelque chose, alors elle s’était mise à écrire comme pour le rattraper. La première fois qu’il l’avait vue, écrit-elle, il avait été surpris qu’une luthière française soit venue travailler à Tokyo. Et elle, en découvrant la première fois son violoncelle d’une si grande valeur, le Matteo Goffriller de 1712, qu’il avait amené dans son modeste atelier, eut l’impression, lorsque Ken ouvrit l’étui noir, que c’était un diamant noir qui brillait. Il lui confiait son trésor, son violoncelle, en toute tranquillité. Leur relation devint très vite amicale, et bien plus. Ils se parlaient en français. Elle lut la lettre de Ken à R.K., pour entrer dans son cœur, et ce fut un bouleversement de tout son être. Alors, pour la mettre dans un endroit sûr, inaccessible à la Police militaire, elle eut l’idée de la mettre à l’intérieur de son violoncelle, sachant qu’un jour, à l’occasion d’une fracture d’âme de ce violoncelle, elle serait retrouvée, et ainsi, elle serait révélée à un public mondial, universel, puisque l’art du Matteo Goffriller était transnational, infiniment plus élargi que le seul public d’Extrême Orient. Elle voulait donc que leur amour vibre de manière universelle. Pour ne pas se séparer une deuxième fois de Ken une fois la lecture terminée et sachant qu’en 1946, elle rendrait le violoncelle prêté à Ken, qui était le double et l’ombre de Ken, elle fit une copie de sa lettre pour la garder. Peu de temps après, elle s’aperçoit qu’elle est enceinte, et sa joie est indicible. Alors, elle prend une décision audacieuse, celle de faire une copie la plus fidèle possible du Matteo Goffriller, et c’est pour elle une exaltation. En le concevant tandis qu’en même temps elle porte l’enfant, elle pense à la phrase en latin qui avait tellement bouleversé Ken : elle appellera son violoncelle, ressemblant comme deux gouttes d’eau à celui de Ken, « Pax animae » : comme deux ombres d’hommes. Puisque Ken recherchait la paix de l’âme. En achevant son œuvre, elle pense à faire dans celui-ci aussi un trou, pour y mettre une courte note, précisant qu’elle dédiait le « Pax animae » à Ken. Et aussi, elle y nota les raisons de son choix du prénom de l’enfant qu’elle portait, pensant à deux idéogrammes, l’un associé à l’idée de beauté, l’autre à l’idée de musique, ce qui en français, donnait le prénom de « Léon », si c’était un garçon. Donc, son prénom sera lié à son père. Léon, le père de Pamina.
Maintenant, l’histoire peut arriver à une deuxième histoire d’amour, parfaitement en miroir de la première, où un violoncelliste de talent, Guillaume Walter, auquel a été prêté le violoncelle jadis prêté à Ken, le Matteo Goffriller de 1712, rencontre une luthière, Pamina, à l’occasion d’une fracture d’âme à réparer. C’est-à-dire cette fracture d’âme qu’Hortense avait prévue, pour faire arriver le puzzle transmis à destination, qui est cette deuxième histoire d’amour qui, elle, ne sera pas tragique, ne sera pas l’histoire de la séparation mais de la communion ayant un écho à l’infini, universelle, par la musique, s’envolant dans une suite inoubliable. Guillaume vient chercher son violoncelle réparé. Jacques et Pamina ont mis côte à côte dans l’atelier les deux violoncelles jumeaux, et Jacques lui demande quel est le sien. Il met du temps à reconnaître le sien : la seule différence est une minuscule craquelure sur le bord de la table d’harmonie. Pamina lui raconte l’histoire de ce deuxième violoncelle, fait par sa grand-mère Hortense, qu’elle a nommé « Pax animae ». Guillaume est hypnotisé. Ce qui a complètement changé entre la première histoire d’amour entre une luthière et un violoncelliste dont elle prend soin de son instrument de musique et la deuxième histoire d’amour entre une luthière et un violoncelliste dont elle prend soin de son instrument de musique et même répare sa fracture d’âme, c’est que dans la deuxième il y a deux violoncelles, qui sont des instruments jumeaux se ressemblant comme deux gouttes d’eau, et l’un a été fait à partir de l’autre, le Matteo Goffriller patrimoine mondial, par une femme luthière qui a profondément intériorisé le mystère de sa sonorité unique, pour la recréer à l’identique dans sa propre œuvre. Comme si les deux instruments de musique étaient la même chair musicale, faisant un tout en étant d’abord séparés, chair manquant à elle-même. Dans la deuxième histoire, une femme, Hortense, grand-mère de Pamina, a pu, par sa création, se transposer corps et âme dans l’instrument de musique, tout en étant précipitée dans la douleur, puisque ni le musicien ni la luthière ne vibreront plus à travers la suite inoubliable des « Suites pour violoncelle seul » de Bach, ni ne s’envoleront comme les oiseaux du « Chant des oiseaux ». Hortense, en misant sur la fracture d’âme qui, dans le futur, se produirait dans le Matteo Goffriller, et en semant dans les deux violoncelles et dans les disques « Les suites pour violoncelle seul » par Casals les morceaux du puzzle, avait organisé dans le futur la rencontre des deux violoncelles jumeaux, et les retrouvailles de la luthière et du violoncelliste. Non seulement la luthière sait prendre soin du violoncelle, mais, en ayant étudié minutieusement et patiemment chacun des détails intérieurs contribuant à l’énigme de sa sonorité unique et exceptionnelle après avoir détablé la table d’harmonie de ce violoncelle pour réparer sa fracture d’âme, elle sait en créer un violoncelle jumeau lui ressemblant comme deux gouttes d’eau. Parce que, en écoutant vibrer les cordes sensibles du musicien qui se représente corps et âme dans l’instrument de musique en jouant les « Suites pour violoncelle seul » de Bach puis « Le Chant des oiseaux » ( et dans le mot « sexe » s’entend l’origine étymologique « secare », couper, l’art étant la suite inoubliable permettant à la sexualité de ne pas finir en « ruines circulaires » dirait Borges), elle aussi, à partir de son propre bouleversement, de sa douleur qui se met à vibrer en envol de liberté et de sensorialité, en musique d’une vie singulière, commence à se représenter corps et âme dans l’instrument de musique, en s’envolant loin des « ruines circulaires » où son destin de femme réduite à son identité sexuelle la mettrait aux arrêts domiciliaires.
Jacques, le vieux luthier qui avait su ressusciter le violon de son père, réparer son âme brisée, propose à Guillaume de jouer l’un après l’autre avec les deux violoncelles jumeaux. Guillaume choisit de jouer d’abord avec celui qu’Hortense avait réalisé, le « Pax animae ». Et Pamina, bien sûr, faisant corps avec le violoncelle de sa grand-mère, s’écrie : le « Pax animae » n’attend que d’être joué, surtout par vous. Guillaume accorde le violoncelle, l’apprivoise. On entend la communion charnelle à travers l’œuvre musicale jouée. Entrée solennelle, écrit Akira Mizubayashi. Puis mélodie langoureusement mélancolique, à cause du motif tragique du début qui, comme l’eau de source, coule, goutte à goutte, et soudain c’est la montée fulgurante, avant l’explosion de l’orchestre. Guillaume dit que c’est exactement comme s’il jouait avec son Goffriller, c’est absolument merveilleux, puis il ajoute, c’est même mieux avec ce violoncelle-là, le double gémellaire conçu par une femme. Il propose cependant de juste déplacer son âme de quelques dixièmes de millimètre, et alors Pamina va chercher la pointe aux âmes. Le résultat est magnifique, lorsqu’il rejoue avec. Le déploiement sonore a pris une envergure inimaginable qui se répand dans tout l’atelier, et Pamina, par l’émotion que la musique a fait vibrer en elle, sent que le violoncelle « Pax animae » est devenu une cathédrale gothique. Guillaume voudrait ne plus finir de goûter inlassablement à la sonorité d’une richesse inouïe qui émane du violoncelle « Pax animae », se sentant en immersion totale, en symbiose avec le violoncelle. Guillaume voudrait acheter ce violoncelle, mais Pamina lui répond qu’il n’est pas à vendre.
La pensée de Guillaume, en rentrant chez lui avec son violoncelle Goffriller, est totalement attirée vers Ken Mizutani, qui a joué avec avant lui, qui avait sa luthière, celle qui avait su concevoir une copie si parfaite du violoncelle qu’il lui avait laissé, après leur première et dernière nuit d’amour et après le récital qu’il n’avait joué que pour elle. Il se demande qui va garder la lettre à R.K. qu’il a écrite. Le recours à un détective privé, pour retrouver les familles, a pour but de faire résonner un travail de la paix dans la résistance de deux pères, celui de Ken et sa sœur Rin, celui de Testu et de sa sœur Aki, qui présente des « hommes de bonne volonté » qui ont eu l’audace de s’écarter, de ne pas être complices, de l’Empereur, du dictateur, comme aussi le musicien Casals rencontré à Paris par Ken. Qui présente donc aussi une relation entre frère et sœur qui est fondatrice parce qu’en jouant des textes musicaux avec le violoncelle, le frère ensemence chez sa sœur une émotion du corps et de l’âme qui fera qu’ensuite elle sera une femme qui, comme une luthière, saura non seulement prendre soin de l’instrument de musique du musicien mais aussi saura en concevoir un instrument jumeau du sien parce qu’elle n’aura perdu ni son corps ni son âme car retenus aux arrêts domiciliaires. Donc, l’impératif de retrouver la famille de Ken est pour Guillaume la recherche de l’origine de cette résistance au dictateur, à l’Empereur, de ces « hommes de bonne volonté » auxquels la phrase en latin gravée au couteau sur le banc fait allusion. Se met à résonner tout le récit de ce qui a conduit à la première histoire d’amour, qui en vivant sa première nuit d’amour a aussi vécu sa dernière nuit, donc s’est échappée comme un aleph juste pour que la luthière Hortense, laissée seule avec elle-même et tandis qu’une vie nouvelle a été ensemencée en elle, puisse à partir de sa douleur et du bouleversement sensoriel du corps et de l’âme vécu, concevoir un instrument de musique, un violoncelle parfaitement gémellaire de celui avec lequel Ken l’avait si profondément, charnellement et intellectuellement, touchée, fait vibrer de chacune des cordes de ses sens, des « Suites pour violoncelle seul » de Bach au « Chant des oiseaux » de Casals. Et alors, la deuxième histoire d’amour peut prendre son envol tandis que le musicien violoncelliste Guillaume, c’est avec le violoncelle conçu par une femme, Hortense, qu’il joue, et qui est encore mieux que le sien, le Goffriller, le même avec lequel Ken joua.
Logiquement, Guillaume va jouer à Tokyo les « Suites pour violoncelle seul » de Bach, tandis que la luthière Pamina, et Jacques le vieux luthier aux allures de patriarche, sont là, mais aussi Rin, la sœur retrouvée de Ken, et Aki, la sœur retrouvée de Testu et fille de R.K.,l’homme de la phrase en latin gravée sur le banc. En jouant, Guillaume renoue chacun de ces personnages avec ce que la première histoire avait ensemencé, les fait vibrer avec le sens du message arrivé à destination. La musique de Bach, qu’il joue, fait entrer dans le monde intérieur (telle une cathédrale), écrit Akira Mizubayashi, d’un homme qui réfléchit, qui aspire à l’être universel, qui dialogue avec lui-même, d’une voix de moine prononçant silencieusement une intense prière, qui est de temps à autre secouée par une émotion forte qui monte du plus profond de son cœur. La salle de concert devient une église romane dont l’acoustique est flamboyante. La musique raconte la présence d’un homme au monde ainsi que sa tristesse insondable au choc avec le spectacle guerrier. Guillaume faisait résonner la musique de Bach, c’est-à-dire l’intériorité d’un homme européen du XVIIIe siècle qui s’éveillait à la liberté, qui avait décidé de prendre en mains son destin, son présent ainsi que son avenir. Alors, cette musique s’élevait au-dessus des nuages sombres où les hommes n’arrivaient pas à en finir avec les injonctions d’un dehors guerrier, ne réussissaient pas à accepter les désirs émanant de leur corps et de leur âme. Le musicien, lui, réussissait à se mouvoir en toute liberté dans l’ouverture d’un vaste monde que le récit en mots musicaux de Bach ouvrait. Cette musique de Bach, faisait entendre Guillaume en jouant, et en témoin du témoin qu’en avait été en tête de proue Ken, c’était celle de Bach, c’est-à-dire d’un homme solitaire marchant dans les ténèbres, avec en main un flambeau qui éclairait le chemin s’ouvrant devant lui. Les auditeurs étaient invités par Guillaume restituant l’expérience fondatrice de Ken à un acte d’adhésion silencieuse à sa démarche lente, altière, résolue et sautillante, à sa longue promenade d’introspection et à ses haltes heureuses, à l’expérimentation des émotions humaines, à une plongée méditative qui plaçait en son centre non pas dieu mais l’homme de la nature, habité par la volonté d’être libre tout en pensant et en sentant.
Dans un deuxième récital (un double récital) à Tokyo, pour jouer l’intégrale des « Suites pour violoncelle seul » de Bach, Guillaume vient réunir aux personnages de la première histoire ceux de la deuxième histoire qui les représentent, ainsi Rin est à la place de son frère Ken, Aki à la place de son père R.K., et Pamina fait revenir sa grand-mère Hortense, les absents étant ainsi présents. Lorsque Guillaume apparaît, jouant le « Prélude », sa silhouette semble celle d’un colosse, bien campé sur ses jambes, défiant les autorités dictatoriales et militaires oppressantes, qui suit un chemin sinueux qui monte et qui descend, puis arrive à une hauteur surplombante. En se dressant ainsi par la musique, Bach avait, écrit Akira Mizubayashi, dessiné la figure d’une humanité nouvelle à venir. Le « Prélude » a fait briller une lueur d’espoir. Mais « Sarabande », dans la cinquième « Suite », bouleverse Pamina par son infinie tristesse, dans laquelle elle entend celle de Ken et de Hortense, et elle se demande comment était son grand-père, ce jeune homme violoncelliste de haut vol, qui s’entraînait encore la veille de son départ à la guerre. Il lui semble être un Mozart assassiné, en symbiose avec Matteo Goffriller qui avait créé ce violoncelle d’exception. Elle a retrouvé par la douleur l’âme errante de Ken Mizutani. Alors, à travers l’archet de Guillaume, c’était le cœur de Ken qui se livrait à une petite danse sautillante. Tandis que, sur le visage de Guillaume, Pamina surprend un feu mystérieux, et sur sa joue une traînée de larmes. La fin de son voyage en musique est une descente cathartique dans le paysage intérieur d’un homme réfléchissant sur lui-même et le monde, est une invitation au partage de son expérience d’homme nouveau en train de se libérer de la pesanteur des sociétés antérieures.
Puis Guillaume, au terme de ses deux récitals à Tokyo, demande au public qui a assisté aux deux s’il s’est aperçu qu’il avait joué sur deux violoncelles différents. Il va les chercher, ce sont les deux violoncelles jumeaux, deux ombres d’hommes, le Matteo Goffriller de 1712 œuvre d’un luthier vénitien, et le « Pax animae » œuvre de la luthière française Hortense Schmidt. Guillaume dit à ce public que l’histoire du violoncelliste Ken Mizutani est inséparable de celle d’Hortense Schmidt et des deux violoncelles jumeaux. Bref, que c’est une histoire où l’amour et la sexualité, dans la résistance au temps de guerre et donc un travail de paix audacieux prenant tous les risques, vibre et s’envole dans l’écriture et les vibrations d’œuvres musicales qui, en transmettant l’expérience en touchant le cœur et l’âme d’une femme (de Ken à Hortense) puis du public, devient une question politique en donnant naissance à l’homme nouveau et libre proche de la nature, qui pense de lui-même et laisse ses sensations s’envoler. L’homme nouveau, c’était déjà ce luthier vénitien qui avait créé le violoncelle d’exception, le Matteo Goffriller. Et, en 1939, triomphant au concours international de Lausanne, Ken avait sauté dans la lignée de l’homme nouveau en ayant le privilège de jouer avec ce violoncelle patrimoine de l’Humanité qui lui transmettait la leçon inédite de vie sensorielle et artistique, et de prise de liberté, d’envol, du luthier vénitien de génie. En jouant avec ce violoncelle Goffriller pour Hortense, luthière sachant déjà prendre soin des violoncelles, Ken lui avait à son tour transmis la leçon d’art et de liberté, et ainsi, à son tour, elle avait pu, elle une femme, à la hauteur du luthier vénitien, concevoir un violoncelle jumeau parfait. Et Hortense, c’était parce que le violoncelle Goffriller était un patrimoine de l’humanité qu’elle avait pu transmettre à son tour les leçons musicales de vie et de liberté. Et surtout parce qu’elle savait que cet instrument aurait un jour ou l’autre une fracture d’âme à réparer, d’où la rencontre avec une luthière ou un luthier, des humains qui savent qu’il faut que le corps et l’âme se séparent en migrant dans cet instrument à cordes afin que la transmission se fasse, et qu’une subversion fondatrice se faisant en touchant les cœurs prenne une dimension politique telle qu’une humanité nouvelle, poétique et artiste et donc aussi politique sera conçue, plus forte que le temps de guerre. Cette transmission d’une expérience concevant la vie nouvelle, une humanité nouvelle, ayant réussi à atteindre la paix de l’âme, qui avait été possible parce qu’une femme aussi pouvait créer en artiste un instrument de musique, un violoncelle qui représente un corps humain et toutes ses cordes sensorielles vibrantes ainsi que toutes les cordes intellectuelles concevant l’importance de la transmission tandis que les vibrations mêmes des leçons en musique construisaient la cathédrale, la résonance intérieure passant d’humain à humain ne renonçant jamais à une vie selon la science vibrante des sensations. Le surnom du violoncelle avec lequel Ken jouait, le Goffriller, était « Amour », parce que dès son invention par le luthier vénitien, il portait par sa sonorité d’exception la mission d’un don d’amour à l’humanité en lui ensemençant au cœur les vibrations de la liberté. Et c’est cet amour-là que Ken, en jouant pour elle, en même temps que la nuit d’amour, avait donné à Hortense, et qu’elle avait à son tour transmis en créant la copie parfaite du Goffriller, en étant femme à la hauteur du luthier vénitien pour ce saut intellectuel d’amour par lequel un humain ne peut toucher corps et âme un autre humain en lui passant le flambeau de l’aventure humaine arrivée au plus haut degré de la création qu’en réussissant à déplacer les vibrations de son corps et de son âme dans l’instrument de musique, construisant une intériorité extérieure, une cathédrale, un universel des émotions humaines poétiques et charnelles. En les déplaçant dans l’instrument de musique qui est aussi un instrument de transmission parlant à l’oreille des humains au plus profond d’eux-mêmes, l’humain les arrache à l’installation répétitive, et arrime leur vie au non renonçable de cette vibration des sens au contact de la beauté. La présence du vieux luthier, Jacques, est aussi essentielle pour la transmission. Il est devenu célèbre en ayant réparé l’âme brisée du violon de son père, c’est-à-dire qu’ainsi, par ce violon ressuscité, il se faisait le témoin de son père témoin qu’un homme doit se déplacer dans un instrument de musique, s’il veut donner une intériorité se construisant à l’extérieur comme une cathédrale accueillante aux humains récepteurs de la transmission en musique pour que vibre au contact de la beauté les sens de son corps, cette aventure de l’incarnation se disant par l’écriture musicale. Jacques, qui lui-aussi avait rencontré en France une luthière, avec laquelle avait été possible la réparation du violon de son père, c’était à une jeune luthière française, Pamina, qu’il voulait transmettre son atelier de réparation de fractures d’âme d’instruments de musique, mais aussi de création d’instruments de musique. Et ainsi, la rencontre entre Guillaume le musicien et Pamina la luthière a été possible, et la deuxième histoire d’amour pourra s’envoler comme la première ne l’avait pas pu parce qu’aucune femme n’avait encore à hauteur de l’homme, tel le luthier vénitien, pu créer un instrument de musique à la sonorité exceptionnelle.
L’importance vitale d’une femme luthière créatrice d’instruments de musique patrimoine de l’humanité à la hauteur de la créativité d’un homme luthier, Guillaume la fit résonner à Tokyo, à la fin de ses deux récitals, en présentant au public Pamina. Tandis qu’il dit à ce public que c’est cette rencontre avec elle qui l’a conduit à la nécessité intérieure de venir jouer à Tokyo l’intégrale des « Suites pour violoncelle seul » de Bach, et de faire revenir les absents de la première histoire d’amour à travers Rin, Aki. Guillaume dit au public que son objectif est atteint. Il avait ouvert la porte du silence de la musique de Bach, et les âmes de Ken, Hortense, R.K. l’homme de la phrase en latin, les avaient rejoints comme des prédécesseurs ayant réussi à leur faire arriver la bouteille jetée à la mer avec le message dedans, celui de la paix de l’âme. L’âme errante de Ken avait enfin trouvé sa paix éternelle. En transmettant la leçon de paix que lui avait transmis, jadis, Pablo Casals, qui résista en musique au dictateur Franco, une leçon qui vibra à travers « Le Chant des oiseaux » qu’ils avaient joué ensemble, un chant symbole de paix et de liberté. « Le Chant des oiseaux » avait été fondateur pour Ken. L’envol des oiseaux, c’était le désir d’une humanité à venir où les humains seraient ces oiseaux s’envolant, libres, vibrant en musique, cet art vibratoire étant un acte et un engagement politique car ensemençant en l’humain ce non renonçable de la science des sensation et l’intellect d’amour qui est un universel. Guillaume invite, alors, six jeunes violoncellistes à venir jouer avec lui « Le Chant des oiseaux » de Casals, comme réitérant l’invitation faite à Ken jadis par Casals à jouer cette œuvre musicale ensemble. Résonne alors une mélodie profonde, d’une tristesse poignante, gémissant de manière douloureuse. Rin, la sœur de Ken, dans le public, se sent transportée dans la verdure riante du petit bois où elle allait avec Ken son grand frère, elle le retrouve par le pouvoir de la musique de Casals. Puis elle est saisie par les sensations saisissantes de se glisser dans son corps de petite fille, retrouvant son acuité d’enfant, son ouïe juvénile. Elle réentendait les pépiements des oiseaux qu’elle avait entendus la dernière fois qu’elle était allée avec Ken dans ce bois. Casals avait fait sentir la force de sa prière musicale pour la paix dans « Le Chant des oiseaux », et le grand-frère Ken l’avait fait entendre à une petite fille, Rin. Guillaume dit au public que, par « Le Chant des oiseaux », il veut attirer l’attention de ceux qui sont capables de rentrer en eux-mêmes dans le calme de leurs passions.
Pamina dit que le violoncelle créé par sa grand-mère, le « Pax animae », est l’incarnation d’Hortense. Elle témoigne combien elle fut frappée par sa beauté. Elle l’avait conçu tandis qu’elle attendait son enfant. Donc, tandis qu’elle attendait la vie nouvelle, celle que rendait possible le fait qu’une femme aussi puisse être à la hauteur d’un homme pour créer un instrument de musique patrimoine de l’humanité, le violoncelle pouvant sembler phallique devenant le symbole d’un « sexe » (de « secare », étymologiquement) qui largue les amarres d’avec la théorie freudienne d’une sexualité déterminée de manière masculine pour les deux sexes, la femme ayant l’envie du pénis. Hortense créant un violoncelle jumeau de celui que le célèbre luthier vénitien en 1712 avait créé, qui symbolise le corps et l’âme de l’humain qui vibre à l’infini, dont le musicien peut faire entendre et transmettre ses leçons charnelles et sensorielles de vie, c’est un largage d’amarres d’avec une conception ancienne de la sexualité, qui ne peut pas en être vraiment une, si la femme n’existe pas vraiment en faisant résonner sa musique de vie, qui peut communier parfaitement avec celle de l’homme.
Jacques, le vieux luthier, mort, a légué à Pamina son atelier, où elle expose et prête tous les instruments de musique qu’il a créés. Aki, qui peut y loger (et qui semble incarner l’auteur dans ce roman, comme Akira), offre un portrait de Pablo Casals, à accrocher dans cet atelier, où il y incarnera un sentiment d’austérité, mais la dimension disproportionnée de son portrait donnant aussi l’impression d’un musicien engagé dans la lutte contre le monde en guerre - et où des tyrans, des dictateurs, une loi animale des plus forts, veulent soumettre tous les humains à leur folie - par cette arme particulière, le violoncelle. Le visage de Pablo Casals bouillonne de rouge et d’orange, telle une passion brûlant sa peau de l’intérieur, tandis que son regard sur sa partition est inquiet, foudroyant. Aki demande aussi qu’une photographie de Jacques soit accrochée à côté de celle de Casals.
Guillaume a rendu le violoncelle Goffriller. Désormais, il ne joue plus qu’avec le « Pax animae » créé par Hortense sur le modèle de « L’Amor », et le « Rei » créé par Jacques. Mais Pamina lui fait la surprise en étant une femme qui, à la suite de sa grand-mère Hortense, à son tour crée un violoncelle, qu’elle nomme « Le Jacques », en copiant comme elle le Matteo Goffriller, qu’elle avait étudié minutieusement lorsqu’elle l’avait détablé pour réparer sa fracture d’âme. Elle veut être à la hauteur de cette femme tête de proue, et s’incarner dans ce violoncelle qui est aussi jumeau, comme deux gouttes d’eau, avec le Goffriller, « L’Amor ». Elle l’offre à Jacques pour ses 40 ans. Guillaume peut ainsi jouer avec trois violoncelles : le « Pax animae », le « Rei », « Le Jacques ». Pamina est enceinte, elle va donner la vie nouvelle.
Avec ce deuxième violoncelle jumeau du Goffriller créé par une femme, « Le Jacques », en hommage au vieux luthier aux allures de patriarche qui a fait se rencontrer Pamina et Guillaume, Aki (et on entend aussi Akira, le prénom de l’auteur), fait à nouveau surgir la question de l’expression énigmatique qu’Hortense avait mise sur l’étiquette du « Pax animae », le violoncelle qui est son œuvre, « TOI-NI », qui signifierait « à toi » et « pour toujours ». Jacques, qui avait traduit les deux caractères chinois, avait dit que l’ensemble dirait : « A toi que j’aimerai pour toujours, ce ‘Pax animae’ ». « La suite inoubliable » n’est-elle pas « Le Jacques », n’est-il pas ce violoncelle deuxième jumeau du Goffriller, - du violoncelle dont le surnom était « Amor », par lequel Ken, en jouant pour elle, avait fait sentir à Hortense la chair du bouleversement infini qu’il avant ensemencé en elle, et ainsi lui avait donné la vie nouvelle, accomplissant un acte d’amour, la révélant à elle-même en tant que chair manquant à elle-même, douleur vibrante qui l’avait alors poussée à représenter cette chair manquant à elle-même dans ce violoncelle ? Avec le « Pax animae », en effet, pour l’homme musicien, commençait cette paix de l’âme, si avançait alors dans l’ombre une luthière telle la rive lointaine où arrivera la bouteille lancée à la mer avec son message. La rive lointaine où cette bouteille et son message sont arrivés à destination, c’est une jeune luthière, la petite-fille de la luthière Hortense, Pamina. Qui fait écho au message en créant à son tour sa copie gémellaire du Goffriller, « Le Jacques ». Qui est l’instrument de musique en lequel sa chair manquante à elle-même remettait sur le métier la douleur de femme que lui a fait entendre Hortense sa grand-mère à travers le « Pax animae », qui n’avait pu vibrer par elle-même qu’une première et une dernière fois. Le violoncelle jumeau, cette unique nuit d’amour, étant son corps et son âme dont les cordes sensorielles avaient été révélées à elle-même par l’effet bouleversant du récital que Ken avait joué pour elle-seule (l’effet bouleversant devant encore arriver à bouleverser l’humanité entière, et non pas rester en souffrance dans l’église romane intérieure d’une femme qui n’avait pas encore pu créer elle-même un violoncelle à la hauteur d’un luthier génial tête de proue). Ce violoncelle de chair vive, elle l’avait créé en chair manquant à elle-même en ce violoncelle, le nommant « Pax animae », afin de transmettre à sa petite-fille le message : le bouleversement qu’un violoncelliste, tel Guillaume, en jouant les « Suites pour violoncelle seul » de Bach, et « Le Chant des oiseaux » de Casals sur son Goffriller, inscrira en elle telle de la chair manquant à elle-même, telle de la douleur vibrant par ses cordes infinies, il faudra qu’elle en fasse elle-aussi un instrument de musique jumeau de celui avec lequel Guillaume joue, pour qu’elle ne soit pas réduite à n’être que la chair de sa chair, mais en étant l’instrument de chair manquante à elle-même ; avec lequel le violoncelliste pourra jouer. Alors que l’âme de Ken avait erré parce que la chair manquante à elle-même qu’il avait révélée à Hortense en jouant pour elle, il n’avait jamais pu en jouer, lorsqu’elle avait créé avec cette chair à elle révélée un violoncelle jumeau. Hortense avait transmis à sa petite-fille le message qui lui disait que la femme, en luthière, n’était pas là juste pour prendre soin de son violoncelle, pour réparer ses fractures d’âme afin qu’il puisse en virtuose en jouer, mais qu’elle était aussi, comme l’homme luthier, et à la hauteur du luthier vénitien qui avait été le premier en 1712 à créer un violoncelle d’une sonorité si exceptionnelle qu’il était devenu un patrimoine de l’humanité, une créatrice de violoncelle, déplaçant elle aussi, comme l’homme, dans l’instrument à musique, sa chair comme la douleur devenant de l’universel en faisant que les humains se réchauffent les uns les autres en n’étant pas les seuls mais une infinité, une envolée d’oiseaux. Alors, le violoncelliste peut jouer à la fois avec son violoncelle qui est une création de luthier homme et avec le violoncelle qui est la création d’une femme luthière et qui le lui a offert comme de la chair manquant à elle-même qu’il fait vibrer vers un ciel universel. Pamina donne une « Suite inoubliable » à l’histoire d’amour d’Hortense et Ken, dont Hortense avait témoigné par la création de son violoncelle jumeau de celui créé par un luthier homme.

Ce roman, « Suite inoubliable », est à la hauteur de l’extraordinaire roman précédent de Akira Mizubayashi., « Âme brisée ».

Alice Granger



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