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Les gens d’en face – Georges Simenon
mardi 16 août 2011 par Christophe Giudicelli


Les gens d’en face est un réquisitoire implacable contre le système soviétique et le cauchemar totalitaire généré par Joseph Staline.
C’est aussi le récit d’un affrontement entre deux êtres.
A l’origine de ce roman, il y eut un reportage effectué par Georges Simenon en 1933 dans la ville ukrainienne d’Odessa. L’Ukraine, à cette époque, fut victime de l’un des pires crimes contre l’humanité que le monde ait jamais connu. Un an plus tôt, furieux que les paysans ukrainiens aient refusé d’aller travailler dans les kolkhozes, Staline ordonna la confiscation de la quasi-totalité de leurs réserves de blé. Ces malheureux furent ainsi condamnés à la famine et il fut interdit à qui que ce soit de leur porter secours. Il devint alors fréquent de voir des personnes venues des campagnes mourir de faim dans les rues des villes ukrainiennes. C’est précisément ce que vit Simenon lors de son séjour à Odessa où il fut accompagné par une guide russe qui s’employa pendant toute la durée de ce séjour à détourner l’attention de l’écrivain d’un tel spectacle. Simenon tira de cette expérience la matière d’un nouveau roman, Les gens d’en face, qu’il écrivit durant cette même année 1933.

L’action de ce roman se situe dans la ville portuaire de Batum (plus connue sous le nom de « Batoumi ») située en Géorgie et dont le port est ouvert sur la Mer Noire. Un jeune consul turc, Adil bey, vient d’être nommé dans cette ville où le corps consulaire est également représenté par le consulat d’Italie et celui de Perse.
Adil bey est un patriote au caractère ombrageux. Il est fier d’avoir, dans le passé, pris part à la bataille des Dardanelles et d’avoir été un des partisans de Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne. Mais le nouveau consul de Turquie constate avec amertume que son pays est considéré avec condescendance par ses homologues étrangers et un total mépris par les autorités locales. Cela apparaît nettement lorsqu’il découvre les locaux attribués au consulat de Turquie : c’est un espace sordide, écœurant de misère et de crasse où il semble impossible de bénéficier du moindre confort et même, de la moindre intimité. De plus, un mystère entoure le précédent consul de Turquie : Adil bey doit succéder à un homme qui est mort dans des circonstances non connues. Dès lors, le nouveau consul va commencer à s’interroger et à poser des questions autours de lui. Peu à peu, il va découvrir ce que c’est que de vivre en URSS sous le règne de Joseph Staline.
L’organisation de la vie matérielle pose très vite un problème. Contrairement aux autres consulats, celui de Turquie ne bénéficie d’aucun personnel. La seule personne qui ait été mise à la disposition du nouveau consul est Sonia, une jeune secrétaire russe qui parle un peu le turc. Cette personne devient donc le seul moyen pour communiquer avec l’administration soviétique. Mais Sonia est un personnage inquiétant qui semble avoir été totalement façonné par l’idéologie communiste et incapable d’éprouver la moindre compassion. De plus, Sonia est la sœur du chef du Guépéou local qui habite juste en face du consulat de Turquie...
En prenant ses fonctions de consul, Adil bey constate que les personnes qui demandent à être reçues sont rarement des ressortissants turcs mais une foule de malheureux, victimes de la misère ou des persécutions staliniennes, et qui cherchent une aide, n’importe laquelle et n’importe où... Le nouveau consul comprend également que la plupart des fonctions dévolues à sa charge sont impossibles à mettre en œuvre : la délivrance de visas, par exemple, est toujours bloquée par les autorités locales. C’est ce que savent parfaitement les autres consuls ainsi que John, directeur local d’une compagnie américaine implantée à Batum. Car telle est la règle dans cette ville tout comme dans le reste de l’URSS : ne jamais poser de questions, ne jamais s’étonner de rien. John a quelques raisons de se conformer à cette règle : les fenêtres de son bureau donnent directement sur la caserne du Guépéou et chaque fois que l’on y fusille quelqu’un, il l’entend... C’est pourquoi, l’Américain est toujours ivre afin d’oublier ce qu’est le monde extérieur à Batum. C’est également pour cette raison que le consul d’Italie ne quitte jamais le confort de son fauteuil et que les habitants de Batum se terrent chez eux. Mais Adil bey, lui, n’est pas encore habitué à accepter la fatalité. Il s’obstine à arpenter les rues et à y découvrir ce que le pouvoir soviétique veut faire oublier : le spectacle de personnes réduites à la famine. Cette situation est d’autant plus révoltante qu’il existe un magasin à Batum, le « Torgsin », où l’on peut acheter ce que l’on veut pour peu que l’on ait la possibilité de payer avec des devises étrangères. Ce magasin est réservé aux étrangers tout comme le bar où John a ses habitudes car, au pays de la collectivisation forcée, on soigne les capitalistes qui font du commerce avec l’URSS...
La nourriture que consomme Adil bey vient également du « Torgsin » et c’est Sonia qui la lui apporte. Mais le consul manque d’appétit, ce qui est une étrange ironie quand on est entouré d’affamés ! En fait, depuis son arrivée à Batum, Adil bey constate qu’il n’a d’appétence pour rien, pas même pour Nejla Amar, séduisante compagne du consul de Perse, laquelle lui fait régulièrement des avances... Une seule personne retient réellement son attention, c’est Sonia, sa secrétaire.
Adil bey ne cesse d’observer la jeune femme et de s’interroger à son sujet : est-elle vraiment ce personnage froid et antipathique dont elle offre l’apparence ou alors n’est-ce qu’un masque ? Peu à peu, Sonia devient une véritable obsession pour le consul et il lui est d’autant plus difficile de ne pas penser à elle qu’elle habite chez son frère, donc, en face du consulat de Turquie. Ainsi, chaque fois que Sonia vient partager le maigre repas de son frère et de sa belle-sœur, Adil bey observe avec une grande attention les fenêtres des gens d’en face. Mais cela ne lui suffit pas, il voudrait tout savoir de l’énigmatique jeune femme ; aussi, lui arrive-t-il de la suivre à distance dans les rues de Batum afin d’en savoir plus sur ses relations et ses moments de loisirs.
Adil bey va également prendre l’habitude d’attirer l’attention de sa secrétaire sur des sujets qui fâchent. Par exemple, sur le fait que la coopérative d’État n’a jamais de poisson frais à distribuer alors que Batum est une ville portuaire... Mais ces arguments se heurtent toujours aux réponses toutes faites de Sonia qui, en serviteur zélé d’un régime totalitaire, a l’art d’éluder les questions embarrassantes. Cela dit, le consul a parfois la satisfaction de sentir que ses questions la mettent mal à l’aise. La jeune secrétaire a beau s’être composée une cuirasse de femme indifférente et maîtresse d’elle-même, Adil bey comprend d’instinct que celle-ci n’est pas à toute épreuve.
Parallèlement à ce quotidien tendu, Adil bey souffre de problèmes de santé, notamment de fatigue chronique. Les observations d’un médecin local lui mettent la puce à l’oreille et l’amènent à se demander s’il n’est pas victime d’un empoisonnement. Sonia devient très vite suspecte. Or, les relations entre la jeune russe et le consul de Turquie vont prendre un tour inattendu. Sans trop y croire, Adil Bey invite sa secrétaire à passer une soirée avec lui et, contre toute attente, Sonia accepte. Mais il tire peu de satisfaction de ces moments : Sonia a beau s’unir charnellement à lui, elle est toujours aussi secrète, toujours aussi inaccessible. Un mur continue de séparer le consul de celle qu’il tient dans ses bras.
C’est pourquoi, Adil bey établit une analogie saisissante entre la ville de Batum et Sonia.

La ville, pour lui, était quelque chose de vivant, un être personnel qui avait refusé d’accueillir Adil bey ou plutôt qui l’avait ignoré, qui l’avait laissé errer, tout seul, comme un chien galeux.
Il la détestait comme on déteste une femme à qui l’on a fait en vain des avances. Il s’acharnait à découvrir ses tares. C’était une passion triste, sans contrepartie de joies.
« Tout le monde peut travailler. Tout le monde peut manger à sa faim », disait Sonia.
Et justement Sonia était l’incarnation même de la ville ! Elle était froide et secrète comme elle ! Elle acceptait ses caresses comme la foule lui permettait d’errer, le soir, de la statue de Lénine à la raffinerie.

Ainsi, tout devient d’une impitoyable logique. Pour Adil bey, piétiner les convictions de Sonia est une façon comme une autre de s’en prendre à Batum et au système soviétique. Et inversement, parcourir la ville pour en inventorier les “tares” est un moyen d’accabler Sonia en lui faisant subir le récit de ces choses négatives.
Et la vie continue à Batum, ou plutôt le quotidien : morne et lourd de menaces.
Un jour, Adil bey reçoit au consulat la visite d’un montagnard turc qui fait passer en Anatolie des candidats à l’exil. Cet homme explique au consul qu’il souhaite lui remettre les papiers d’un compatriote qui a été abattu par les gardes-frontière au moment où celui-ci allait réussir à quitter le territoire soviétique. Or, plus tard, Adil bey apprend par John que le passeur de frontière a été exécuté par le Guépéou. Sonia ayant été le seul témoin de l’entretien qui a eu lieu avec cet homme, il ne fait aucun doute que c’est elle qui l’a dénoncé.
Se sentant à son tour en danger, Adil bey décide, un soir, de démasquer Sonia et retient celle-ci dans les locaux du consulat. Il fouille son sac et y trouve un tube de verre qui contient vraisemblablement de l’arsenic, le poison qui est à l’origine de ses problèmes de santé. Il presse alors Sonia de questions afin de l’obliger à passer aux aveux mais sa secrétaire lui oppose un silence absolu. Parmi les griefs exprimés contre Sonia, il en est un qui est sans doute le plus important : le fait de lui avoir inspiré une obsession qui s’est muée en sentiment amoureux.

Qu’avait-il fait depuis qu’il était en Russie, sinon tourner autour de Sonia, essayer de comprendre Sonia, se rapprocher de Sonia ?
Et aussi, parfois, la détester ! Tenter de la faire souffrir ! C’était de l’amour ! Il en décidait ainsi ! Quand il errait dans les rues, hargneux, fureteur, c’était pour rentrer lui dire :
« J’ai encore vu des gens manger des ordures à même le ruisseau. »
Ne le faisait-elle pas souffrir, elle, quand elle passait sa soirée à la maison des syndicats où il les savait tous, jeunes gens et jeunes filles, à vivre dans l’intimité et à s’exalter ? Même quand elle rentrait chez elle, il enrageait. Et quand elle allait prendre son bain, nue comme ses compagnes !

Cet affrontement semble perdu d’avance pour le consul et pourtant, Sonia finit par craquer. Oui, elle a bien versé de l’arsenic dans la nourriture d’Adil bey et c’est également elle qui a empoisonné le précédent consul de Turquie. Sonia explique également qu’elle a agi de son propre chef. Elle a tué le prédécesseur d’Adil bey parce qu’elle haïssait cet homme qui s’offrait les faveurs des femmes de Batum en échange de nourriture... Quant à Adil bey lui-même, elle l’a détesté parce qu’il a détruit ce qu’il lui restait de convictions sur son pays alors qu’elle avait de plus en plus de peine à croire en quelque chose. Comprenant le désespoir de Sonia, Adil bey lui pardonne ce qu’elle a fait et la garde avec elle le reste de la nuit. Alors, les deux adversaires s’apaisent et Sonia semble désormais prête à s’abandonner, à accorder sa confiance à cet étranger qui l’aime. Adil bey lui promet de l’emmener à Istanbul et évoque pour elle les charmes de la cité où il leur sera possible de vivre et de s’aimer. Il prend alors conscience de ce qu’est un état de grâce et goûte un moment de pur bonheur en compagnie de Sonia.
Ce sera le seul.
Adil bey devra quitter l’URSS, sans Sonia.
Il réalisera plus tard qu’il avait poursuivi un personnage dont il voulait percer le mystère et y était certes parvenu. Pourtant, n’avait-il pas souhaité épouser la jeune femme, comme pour s’assurer qu’elle ne serait plus insaisissable ? Tentative illusoire ou prémonition du sort qui était réservé à leur amour éphémère ? Sonia, disparue, restera étrangement plus que jamais un fantôme, dont le visage ne laissera aucun souvenir...

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