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Modernes catacombes, Régis Debray

Editions Gallimard, 2013

mardi 14 mai 2013 par Alice Granger

Régis Debray se demande : « A quoi ça sert la littérature ? » Il nous répond par la plume de Gracq : c’est un refuge contre tout le machinal du monde.

Alors, comment reconnaître les incarnations de ces vrais résistants qui nous invitent par la littérature ? « Modernes catacombes », le livre de Régis Debray, nous offrent de précieux indices. Lui-même nous apparaît comme le résistant à tout le matriciel du monde, depuis très longtemps, lui qui est né sans doute du bon côté des choses, et qui, curieusement, est allé vers ceux qui sont du mauvais côté des choses, ceux qui ne sont pas protégés, jusqu’à s’intéresser de plus en plus au médium et à la médiologie, c’est-à-dire à ces inventions qui, au cours des siècles, ont permis de transporter vers un nombre de plus en plus grand d’êtres humains des choses qui étaient réservées à une poignée de privilégiés (la roue, l’imprimerie, le chemin de fer, l’avion, le numérique, Internet, la télévision, etc.) Révolution par invention de nouveaux médiums qui a toujours une double face : tentation de l’extension de pouvoir des privilégiés de leur monde matriciel démultiplié en en vendant des erzats à un nombre de plus en plus grands d’humains dont les envies sont programmables et vont profiter à l’économie si leur norme est celle des privilégiés dans leur… refuge. La société marchande fait ses calculs sur ce postulat que tous les êtres humains ne désirent pas autre chose que cet univers matriciel bien rempli dont désormais les images circonviennent de partout les ombiliqués que nous serions tous. Mais l’autre face de cette révolution est la résistance possible, le sevrage, le refus du formatage afin de pouvoir dire je et ouvrir des yeux naissants sur une terre dont le paradigme n’est pas celui d’une matrice. Une terre qui implique une autre logique et une organisation pour défendre ce territoire, sur la base d’un sevrage, d’une mise dehors, d’un abandon à la vie née. Il y a dans la vie et l’œuvre de Régis Debray la volonté impérieuse d’aller défendre cette terre de la vie qui commence avec la naissance, une terre menacée par le paradigme quasiment cancéreux d’une logique matricielle qui ne finirait jamais. Une terre dont par exemple Gracq témoignerait pourtant envers et contre tout, dans sa solitude tranquille. Julien Gracq la sent matériellement, cette terre, par chacun de ses sens. Sa réalité est celle d’un né. Pour lui, le monde matriciel, celui d’une élite, n’a plus aucun sens. Il est aussi sevré des images de cet autre monde, où rien ne manque et qui dicterait le bon goût, et qui colonise par ce nouveau médium de la vidéosphère. L’écrivain Julien Gracq incarne la non faim de toutes ces choses envahissantes et produites à n’en plus finir qui sont en train de mener à bien un traitement de masse des humains par l’hameçon du postulat selon lequel chacun d’eux voudrait perpétuer le temps matriciel relié dont le mode de vie des privilégiés est le paradigme agressif. Le sevrage, pour ne pas en être réduit à une vie totalement imposée et formatée, à une vie de masse uniformisée, ouvre le regard sur une terre à défendre, une terre en danger d’être envahie par les ennemis dont les soldats seraient les êtres massifiés. La figure du Général de Gaulle prend alors une tout autre importance ! Derrière cette résistance à l’ennemi nazi, ne faut-il pas entendre, sous la plume de Régis Debray une autre résistance, une résistance à un ennemi qui prit lors de cette guerre le visage du libérateur, une résistance à l’américanisation de la France et de l’Europe, une résistance au règne de la marchandise et à la mise en branle du traitement de masse des humains ? Le titre du livre de Régis Debray, « Modernes catacombes », en dit long sur une défaite de notre pays sous couvert de la fête de la libération, dont nous ne sommes pas encore revenus, réduits à résister dans des catacombes… Ce livre fait revenir, comme l’on dit du refoulé, une défaite longtemps forclose, et invite à ne pas se laisser faire, et à la gagner, cette guerre.

Régis Debray nous livre sa curiosité infinie pour la génération précédente, celle qui connut la guerre 39-45, il se sent lié à eux non seulement par un courant souterrain, mais par un caractère national, bref par ce regard sur une terre à défendre, celle que les yeux naissants découvrent. Cette génération-là est d’avant les linguisteries et les sociologismes, elle est d’un temps où la musique importait, et où écrire n’était pas rédiger. On dirait que Régis Debray attire notre attention, avec cette allusion aux linguisteries et sociologismes, à la langue et aux langages objets d’une main-mise de la part de gens ayant appris depuis leur enfance, dans leur milieu privilégié, à les maîtriser, et capables ensuite de dominer en s’en servant comme d’une machine de guerre pour occuper la sphère intellectuelle, les gens mal nés étant enfoncés dans leur impuissance supposée à bien parler leur langue et donc, les pauvres, voués au mauvais goût. Armés de linguisteries, de sociologismes voire de psychanalismes, on peut même s’intéresser à l’éclosion de la langue jusque chez les gens souffrants, ceux chez qui la souffrance dominerait la joie de l’éclosion poétique et musicale de la parole, dans cet exercice le pouvoir est toujours aux mains de ceux qui savent admirablement parler, ceux qui, donc, parleraient pour les autres, et recevraient des palmes pour ça. Il y a des intellectuels qui sont si brillants par leur parole et leurs œuvres, qui ont même l’air de savoir parler pour tous ceux qui ne le peuvent pas, qui subjuguent par cette capacité d’exception, qui sont invités de par la planète parce que leur parole a une puissance renommée, il y a des intellectuels à la brillance incontestable qui semblent innocents de la castration radicale qu’ils tentent de réaliser chez ceux qui n’ont pas eu le bon élevage, mais dont le silence est parlant. On ne peut pas brillamment écouter ce silence parlant si on ne se met pas en cause dans cet exercice langagier si brillant qui vous place du bon côté toujours, pourvus d’une capacité de parole comme d’un phallus. Régis Debray, faisant allusion à ces linguisteries et sociologismes qui ont marqué les trente glorieuses, n’orienterait-il pas nos regards vers des tanks militaires faits de maîtrises langagières, et qui seraient bien plus insidieusement envahissants que les tanks soviétiques envahissant Prague ? Pourtant, mine de rien, en faisant glisser son intérêt vers les révolutions du médium, de la technologie, des outils, il nous montre à quel point ce pouvoir-là sur le mode de vie des humains est infiniment plus fort et plus révolutionnaire que le pouvoir des idées et des discours. La société marchande véhiculée jusqu’à chaque humain de la planète, via la révolution par les images et le numérique, prouve qu’il existe un pouvoir bien plus fort que celui de l’idéologie, des idées, des discours !

Régis Debray nous invite d’une part à réaliser que nous n’avons en réalité pas gagné la guerre avec la libération grâce aux libérateurs, que la guerre froide a fait déferler des tanks invisibles sur nos terres d’Europe, le mur de Berlin ayant été érigé pour mieux aiguiser le désir d’étendre l’américanisation vers l’Est, et d’autre part il incarne une résistance silencieuse et sevrée qui ne craint pas le mépris et la guerre du goût. Depuis longtemps, il incarne la résistance à l’américanisation, et il dit à ceux qui veulent l’entendre que même pour quelqu’un qui est né dans le bon milieu il y a une autre vie, non matricielle. Quitte à faire curieusement profil bas, par ironie ou par stratégie. On se dit qu’à la guerre le masochisme est ce qui peut le mieux tromper un ennemi persuadé de sa supériorité…

C’est donc très logique que le premier écrivain auquel Régis Debray s’intéresse, dans la partie inaugurale de son livre nommée « Couteaux », soit Philippe Sollers. Celui-ci lui avait dit avec, on imagine, beaucoup de commisération : la médiologie, est-ce bien sérieux ? Debray rétorque par l’écriture, adoptant la posture maso, que le médiocre a du goût pour Sollers, pour son côté lapin agile, jubilatoire, bon enfant, plus doué que la moyenne. L’insubmersible bête médiatique intéresse le médiologue. Pourquoi ? Parce qu’il fait beaucoup de bruit pour peu de chose ! On dirait que Régis Debray en sait personnellement long sur ce peu de chose, par cette sorte de communauté d’origine sociale. Sollers reste éternellement de ce milieu comme un paradis, tandis que Debray sent très tôt la réalité d’un autre monde, celui non matriciel de la communauté humaine des nés, par ce saut logique inhérent à la naissance. Mais on dirait que Debray regarde un alter ego qu’il a laissé derrière lui lorsqu’il parle du bel air de Sollers, de ce brillant d’esprit, et il laisse J.P.Aron le décrire « cynique, n’ayant foi qu’en son intérêt, insensible aux valeurs, dispensé de sentiments et coiffé de modes. » Debray souligne malicieusement que Sollers a un intérêt local et non pas international, qu’il est une figure récurrente du paysage parisien mais bien plus il est le traceur de l’air du temps : Sollers est le génie du temps, qu’il saisit in vivo. Le mépris est ce qu’il économise le moins, écrit Debray avec une sorte de masochisme stratégique qui nous laisse entendre que le guérillero aux prises avec un alter ego qui semble tellement supérieur à lui ne craint pas de simples égratignures. Entre eux deux il s’agit bien de guérilla, et le guérillero du goût se fait le vérificateur de poids et mesures. Toujours en bonne place, l’avant-gardiste est selon Debray soucieux de ne rater aucun train, mais à chaque nouveau départ il se met dans le fourgon de queue. Dans le mouvement, les voiles gonflent toutes seules, l’époque change de chemise, lui aussi. Bref, lui qui se croit en écriture au comble de l’audace y poursuit la sage aventure d’un bourgeois séculaire qui s’imagine incarner la littérature et est convaincu d’en avoir le monopole. En vérité, il prolonge UNE littérature, il parlait récemment de la France avec la même voix que les maurrassiens d’antan de l’anti-France, Brasillach, Céline, etc. se sentaient eux-aussi persécutés par le moisi, le ranci, le borné, Drieu avait pour ennemis les buveurs de Pernod,, les joueurs de belote, en 1999 depuis la capitale Sollers doit régénérer nos paysans croupis. Debray poursuit en mettant en exergue le dédain (littéraire sans doute) de Sollers pour la souffrance sociale, l’important pour lui est sa vie à vivre au singulier Voici dix générations de réflexes de classe et de caste, insolence des riches : haine du littérateur pour le petit professeur, haine de l’école et dégoût des pedzouilles, haine de l’héritier pour le boursier, mépris du nomade branché pour le goitreux des Alpes. Et, s’étonne Debray, Sollers serait-il aussi soucieux de détonner, de se singulariser, s’il n’était aussi parfaitement dans le ton ? La fonction sociale du littérateur à succès, poursuit-il, n’est-elle pas d’exprimer à la cantonade l’inconscient refoulé de la bonne société. Philippe Sollers n’a jamais quitté la bonne société matricielle bourgeoise, qu’il a retrouvée ailleurs, il est de cette bourgeoisie-là, qui sait le bon goût, et sait s’approprier avec intelligence des auteurs, c’est sûr qu’on s’arme du langage comme ce n’est pas possible dans un milieu non privilégié. C’est sûr que dans ce milieu bourgeois, depuis l’enfance on baigne dans des paroles qui disent l’appropriation privilégiée de la culture, des auteurs, on vous dit de partout le bon goût, la bonne musique vous caresse comme les mains des femmes. Dans cette lancée, vous allez être celui qui lit le mieux Kafka, Artaud, Sade, Claudel, Joyce, Pound, et pourtant ces auteurs, qu’est-ce qu’ils ont souffert, sous leurs œuvres il y a la prison, l’exil, l’opprobre, la persécution, le sang. Voici la terreur par le style, voici le racisme du bel esprit, dérivant d’une supériorité esthétique (acquise dans ce milieu) par transmission à distance. Mais Debray décèle chez Sollers une certaine abdication, du désespoir chez ce non-dupe, et alors il pathétise son rôle, ou le valorise. Le meilleur côté de Sollers selon Debray ? Sa clientèle d’auteurs fidèles, des meilleurs, et voici un conformisme transgressif. Sollers se livre à la publicité marchande en attaquant la marchandise publicitaire. Dommage, écrit Debray, Sollers avait tout pour devenir un vrai bon, s’il avait su se quitter à temps ! S’il avait su quitter son milieu matriciel ? L’écrivain Sollers ne serait-il pas le paradigme du bonheur et du malheur d’une génération de paix ? Référence au XVIIIe siècle : le parfumé Fragonard cher à Sollers cache Watteau qui, outre les fêtes galantes, a peint la guerre. Sollers a eu une enfance du côté des femmes, avec une mère qui ne travaille pas, luxe de temps, petites et fréquentes maladies qui le font objet de leurs petits soins, corps entre ces mains. Sollers ne vit jamais de saut logique, de vrai déracinement, sa littérature au contraire semble chanter l’exception, lui il a réussi à ne pas être déraciné, à ne pas perdre son tissu placentaire et son eau amniotique, et l’autre vie, celle où l’on est précipité à la naissance, il l’ignore, elle ne le concerne pas, il la dénie par le mépris pour le moisi. Ce n’est pas qu’il ne parle pas du trou de la naissance, de la femme trouée, au contraire, il écrit que les femmes c’est la mort ! Mais la mort de quoi ? D’un ancien régime ? D’un monde matriciel ? Le secret de sa littérature, c’est comment il a toujours réussi à éviter d’être attiré au fond du maelström si bien écrit par Edgar Poe… Attendre que le maelström se calme en s’agrippant à un objet qui est aspiré moins vite au fond déchiqueteur du tourbillon, et alors voici l’homme aux cheveux blancs si fier d’avoir échappé au trou ! Virtuose, Sollers ! Les Sollers, c’était quoi leur affaire, se demandera-t-on dans cent ans, demande Debray ? Le luth, les dés, la bagatelle, la convocation à La Fenice du divin Mozart et de Zarathoustra danseurs dans les étoiles ? Cela ne donnera pas le change, conclut-il ! Quelle excellente gestion de carrière, en fin de compte, écrit-il ! De plus en plus télégénique, voici l’image qui décide, qui conduit au livre. Société du spectacle en pare-balles. Notable qui en abat du boulot… quel virtuose, devenir un bon auteur et un bon patron en tirant du matin au soir sur son fume-cigarette au bar du Port-Royal ! Description de Philippe Sollers resté dans son milieu, rythme de vie pareil à celui de son enfance. Mais c’est là qu’il faut préciser, ce que ne fait pas Régis Debray dans son livre. Il s’attaque à Philippe Sollers comme l’incarnation et le précurseur des générations actuelles pour lesquelles la société de consommation matérialise un monde qui est à l’image du monde bourgeois où rien ne manque, à l’image d’un monde matriciel jamais quitté, un monde qui n’a jamais connu la guerre paradigme de la naissance, de cette destruction qui abandonne à une nouvelle logique. Bien sûr, Sollers ne se reconnaîtra en rien dans cette société marchande et du spectacle, et c’est très logique, puisque c’est son monde à lui, celui de la bonne bourgeoise qui ne manque pas de bon goût, qui est le modèle secret pour sa marchandisation. On a d’un côté le prototype noble, au très bon goût, et de l’autre ces clones idiots. Pour entendre l’écrivain Philippe Sollers comme emblématique de notre société contemporaine, ce que semble sous-entendre Régis Debray en s’opposant à lui et en se retournant vers des écrivains et des hommes du passé, il importe d’écouter comment il raconte, dans ses livres, son enfance. C’est frappant de voir l’importance des femmes, un vrai gynécée, où elles sont oisives, tandis que le père, dont l’écrivain parle parfois comme d’un déserteur, travaille, assure ce confort bourgeois. Le jeune garçon, dernier de la famille, son milieu est fait de femmes, mère, tantes, sœurs, et le fait qu’il soit souvent malade nous présente un corps dont le statut est d’être en des mains qui prodiguent des soins. D’un côté ce père déserteur, de l’autre ces femmes oisives, douces et drôles comme du tissu placentaire. En tout cas, garçon objet des soins, des sollicitudes, voire aussi des surveillances. Femmes qui sont toutes des sortes de mères, le garçon est le dernier, elles sont plus âgées, tout autour. Plus âgées : à retenir ! Impression du rythme d’un temps oisif, on baigne dans l’océan amniotique, ça s’assure tout seul, on n’est pas dans le monde du travail, on n’a pas à y penser. Le garçon va résister, il ne succédera pas à son père, celui grâce auquel le gynécée n’avait pas à se préoccuper de travailler, celui qui garantissait ce milieu bourgeois côté oisif des femmes. Garçon qui décidera de rester toute sa vie côté femmes, et écrira. D’une certaine manière, il restera dans le giron des femmes. Evoquant les femmes d’exception qui ont compté dans sa vie, très récemment à la télévision, il a insisté pour dire qu’elles ont toutes été bien mieux que lui ! Comme ramenant au temps du petit garçon et des femmes plus grandes que lui. Le milieu de l’enfance est très incestueux. Le garçon, on l’imagine, est l’objet de tous les soins, de toutes les attentions, voire de toutes les surveillances, et le statut de son corps est réglé : toutes ces mains, tous ces regards, tous ces critères d’éducation de la bonne société, toute cette culture, toutes ces valeurs, et toute cette conscience d’être dans le bon goût. Garçon qui ferait ce pari : je ne quitterai pas ce paradis, ce milieu matriciel, l’oisiveté des femmes esseulées on peut la retrouver partout. Il y a cette idée du garçon très attaché à sa mère, voire à ses mères. Il y a un corps de garçon qui, via les maladies de l’enfance en particulier, est en puissance aux mains expertes des femmes mères. Ces femmes sont beaucoup mieux que le petit garçon, elles ont l’expérience, et du temps, et ne veulent-elles pas toutes un bébé ? Un bouchon ? C’est astucieux, se faire bouchon pour le trou. Le futur écrivain échappe au calcul qui est fait sur lui pour qu’il aille travailler, comme son père, afin d’assurer sa future famille. Il échappe à ça, reste au gynécée, et la vie des hommes qui travaillent, sur la terre où les nés sont abandonnés , cela ne le concernera jamais. Il ne sera jamais comme son père l’homme qui assurera le confort bourgeois de sa famille. Il restera celui qui jouit de l’intérieur de ce confort jamais quitté. Et c’est là qu’Eugenia, la jeune femme basque qui est la bonne alors qu’il a quinze ans, va jouer un rôle considérable. Elle a trente-cinq ans, donc vingt ans de plus que l’adolescent. C’est elle qui est active et experte. C’est elle qui en a. Qui l’initie, lui apprend tellement de choses qu’il pourra faire à d’autres femmes. Cette première femme est, comme par hasard, bisexuelle. L’adolescent sera auprès d’autres femmes le savoir-faire de cette première femme… Il sera comme elle auprès d’elles… Un savoir-faire dans l’initiation sexuelle précoce très proche de celui d’une mère prenant soin du bébé entre ses mains. Cette hauteur experte sur le petit, un garçon. Voici le conseil donné par Philippe Sollers il y a quelques jours, à la télé : l’initiation sexuelle le plus tôt possible, par une femme plus âgée, qui lui apprendra plein de choses. Sinon un homme ne saura rien faire. Eugenia est une femme très indépendante. Une femme plus âgée, qui n’attendra rien de lui, qui ne voudra pas qu’il devienne comme son père, celui qui travaille. Jamais des femmes qui puissent attendre de lui un rôle financier. Eugenia est le nom d’une femme qui incarne sa résistance au calcul fait sur lui par sa famille pour qu’il continue la lignée du père. C’est le nom d’une femme qui signe son désir de ne pas sortir du gynécée, de ne pas disparaître dans le trou et en ressortir en homme qui assure sa famille, son milieu bourgeois. Ce milieu amniotique, matriciel, côté des femmes assurées oisives, doit lui rester réservé sans qu’il l’assure. Alors, en marge d’une grande école qui doit bien le former à devenir comme son père en le rajeunissant, voici qu’il écrit son premier roman, qui raconte l’amour avec Eugenia. « Une curieuse solitude ». Une résistance absolue à devenir comme son père, à se préparer à entrer dans le monde du travail et des hommes. Le succès de ce premier roman va dans le sens de cette résistance, de ce refus, de ce refuge. C’est par ce premier roman que Philippe Sollers rencontre une deuxième femme encore plus âgée que la première, et étrangère comme Eugenia : Dominique Rolin, la plus belle des femmes. Le fait que ce soit une étrangère entre en écho avec le fait qu’il offre à l’exilée, dont l’exil est redoublé par le deuil, une sorte de nouvelle patrie, celle de l’amour, amour très oedipien. Coup de foudre immédiat, et retrouvailles avec une situation enfantine : comme la mère reste esseulée à cause d’un mari déserteur, s’ennuyant dans son oisiveté tandis que l’homme va dans un autre monde gagner de quoi faire perdurer ce monde privilégié, cette femme est en grand deuil, son mari vient de mourir. Un jeune garçon très attachant, très au fait de ce paradis du gynécée, et devenu expert par Eugenia pour bien savoir aimer les femmes, voir les tirer de leur sommeil sensuel, vient à elle pour toujours comme un retour. C’est aussi un dispositif oedipien parfait : la figure paternelle ne reviendra plus, la figure maternelle est tout à lui, le garçon est son petit bouchon. Cette femme de vingt-cinq ans son aînée ne lui demandera rien d’autre, elle n’a besoin de rien, elle n’attendra jamais de lui qu’il l’assure matériellement, il sera dans la position du dernier enfant, un garçon. Son refus de devenir comme son père est désormais entendu. Le tableau de Giorgione peint à merveille l’amour entre Philippe Sollers et Dominique Rolin : une femme qui ne vieillit pas garde son sein à l’air pour allaiter quand il veut un jeune homme, celui-ci, que l’on devine en érection est libre d’aller où il veut vivre des aventures, sans doutes avec des femmes libres qui ne lui demanderont jamais rien d’autre que ce qu’il sait merveilleusement leur faire en perpétuant auprès d’elles les leçons d’une première femme. La femme allaitante laisse d’autant mieux aller le jeune homme qu’elle sait qu’il lui reviendra toujours : c’est une sorte de jeu du for-da freudien, elle jette la bobine et elle revient, son bébé va jouer et revient. Ensuite, va se préparer un mariage. Le mariage, ça met l’homme en demeure d’assurer, d’une manière ou d’une autre, face à la femme qu’il épouse. Si une femme accepte, comme on dit, de venir partager sa vie, il doit avoir matériellement quelque chose à partager et à lui offrir. Essentiellement, ce que Philippe Sollers va offrir à sa future épouse, ce n’est pas du patrimoine. C’est rien moins que la France, qu’une nouvelle patrie. Voici une étrangère, très brillante, qui sait parler et de quoi parler comme personne, qui est vraiment très armée de sa capacité de parole pour séduire la planète, et on imagine qu’elle tire cette capacité d’une enfance dans un certain milieu qui ne dépare pas avec celui de Sollers. Etrangère venue de l’Est, d’un pays communiste, et qui, de ce fait, ne peut espérer réussir dans son pays. Son père est dans le collimateur, peut-être est-elle comme Athéna sortie de la tête de Zeus, mais en tout cas ce père en pays communiste ne peut rien pour sa fille, il s’agit plutôt de la kénose orthodoxe, de la descente du père sous terre, laissant sa fille, pourtant bien armée par sa capacité de parole, seule, à la recherche d’une patrie plus accueillante. Voici Philippe Sollers, le jeune homme qui sait faire avec les femmes, qui propose à la plus brillante des femmes le mariage, c’est-à-dire la France, ainsi que son milieu bourgeois qui, on l’imagine, est une sorte de retrouvailles pour Kristeva, le pays de l’enfance sauf le communisme. Il faut entendre Julia Kristeva dire qu’elle est française : on dirait qu’elle l’est de naissance, enracinée, île de Ré, océan amniotique autour. Avec la virtuosité de sa capacité de parole, et s’appuyant sur sa nouvelle patrie, Julia Kristeva a les moyens de son indépendance matérielle, on imagine que, très reconnaissante car une patrie c’est beaucoup mieux que ce qu’un mari peut d’habitude offrir à sa femme, elle n’attend pas de Sollers qu’il l’assume. Julia Kristeva a très vite une activité internationale, elle est une intellectuelle, écrivaine, psychanalyste qu’on invite partout, sa parole est d’une puissance reconnue, elle est très séduisante. Dans le cadre de ce mariage, on dirait que le jeu freudien du for-da, c’est Kristeva qui s’en va et qui revient dans sa patrie et dans son île. Régis Debray souligne que Sollers n’est connu qu’au national et fort peu à l’international. Mais il aurait dû, pour bien entendre la logique en cours, que la femme de Sollers, Julia Kristeva, est, elle, connue à l’international. Voici, comme par hasard, le même dispositif, où la femme, telles la mère d’autrefois, les tantes, les sœurs, puis la femme plus âgée initiatrice, est plus brillante, supérieure, comme si, une fois de plus, c’est elle qui en avait, de même que l’enfant, y compris garçon, voit sa mère pourvue de puissance. Au fil des années, on imagine qu’entre Dominique Rolin et Julia Kristeva se joue une étrange identification par laquelle la plus jeune à l’image de la plus âgée incarne ce giron où l’éternel garçon, ce célibataire, revient toujours, pour toujours, est confondue avec cette île entourée d’océan amniotique. Dans ce dispositif, le signifiant mère est vraiment surinvesti. Et nous devons nous sentir imbibés de la supériorité de ces femmes d’exception, qui ont su garder au paradis leur garçon. Quant à la fille, où est-elle ? Voici l’éternel garçon qui, dans sa littérature, nous raconte son aventure avec des femmes, outre ces trois d’exception, qui sont oisives et disponibles, en marge de leur mariage et de leur activité professionnelle, pour lui qui sait si bien leur faire des choses d’une manière qui fait surplomber les rencontres par l’ombre d’Eugenia bisexuelle. C’est fou comme il est question, finalement, de bien savoir faire des choses au corps, sexuellement, mais ne peut-on pas entendre aussi la question d’une prise en main des corps par la société marchande qui sait tout fournir pour sa satisfaction ? Des femmes s’ennuient, bourgeoises, nobles, bien mariées mais délaissées, actives mais pour cela désireuses de se payer une parenthèse paradisiaque, cela peut être aussi une bouchère, ou des jeunes filles endormies qui se réveillent par ce prince charmant d’un genre nouveau, bref dans le jeu du for-da voici un homme disponible pour le rendez-vous, tendant plus loin le flambeau donné par Eugénia. C’est le statut du corps, dans tout ça, qui fait question. Un corps tellement disponible, à la manière du nouveau-né, pour que des mains sachent lui faire des choses. Ne sommes-nous pas dans un monde où les humains et les choses prétendent pouvoir faire tellement de choses bonnes à ce corps ? L’écrivain Philippe Sollers, qui fait depuis longtemps de sa vie sa littérature, est le précurseur et l’emblème d’une société où il s’agirait de savoir bien faire des choses au corps. Bien sûr, cet écrivain attaque la société de consommation et du spectacle, bien sûr il n’y est pas, lui, pourtant, son milieu à lui ne serait-il pas le laboratoire d’essai du monde marchand où les corps sont retenus, où toute l’économie du monde veut en leur promettant du bien faire le meilleur calcul possible ? La société bourgeoise refermée sur elle-même, méprisant ceux qui n’ont pas de goût, a exporté ses valeurs follement incestueuses dans une entreprise de traitement de masse des humains. Ce qui se passait dans une sorte de huis-clos se passe désormais à ciel ouvert : toute l’industrie produit des choses et prodigue des conseils pour savoir bien faire auprès des corps et des cerveaux des petits et des grands. Philippe Sollers a gardé très longtemps le secret : on l’aurait vu avec une incarnation de sa mère ? Et désormais, ce qu’il adore dire, c’est à quel point il est très bien marié. Le cercle s’est refermé à l’île de Ré. Les humains du traitement de masse sont censés être satisfaits de ce rien ne manque qui, tel des mains, s’empare des besoins de leur corps et formate leur cerveau. Dans son éternel milieu bourgeois qui s’est refermé comme une île pour l’écrivain qui ne voudrait pour rien au monde se mélanger à ce peuple sans goût, ce sont les mains féminines qui moins que jamais ne lui manquent pour faire du bien à ce corps qui, vieux, se retrouve comme nouveau-né. Ces femmes, comme elles lui sont supérieures ! Il faut ajouter une remarque sur le caractère dominant de la capacité de parole, qui, durant les trente glorieuses, s’est exercé dans les linguisteries, les sociologismes, les psychanalismes, et maintenant s’exerce dans les capacités marchandes, technologiques, et via les images qui parlent. Désormais, on apprend à savoir bien faire partout, pour le bien des corps soi-disant. C’est très tôt dans l’enfance que les êtres humains sont initiés par un savoir-faire et une technologie envahissants, qui arrivent par les mains des parents. Philippe Sollers parle de quelque chose d’exceptionnel, qui a rendu possible son refus, sa résistance, mais désormais, cette initiation n’est-elle pas devenue la norme, même si on ne voit plus la figure bisexuelle d’Eugenia ? Les corps, maintenant c’est au berceau que des mains expertes bien briffées savent leur faire du bien, viennent leur apprendre des choses. Elles sont méconnaissables, ces choses qu’on sait bien vous faire désormais, au regard de ce que Eugenia a appris à l’adolescent ? N’est-ce pas la même logique qui est en jeu, et le même statut du corps ? Et Sollers ne serait-il pas à son insu le paradigme de nos contemporains ? Attaché à maman ? Son secret ? Corps aux mains de celle qui sait faire et qui apprend ? Apprendre d’elle à savoir bien faire des choses aux femmes, dans une parfaite réciprocité ? Statut du corps auquel dans ce milieu matriciel rien ne manque ? Extension de ce rien ne manque dans une sorte d’industrialisation des soins prodigués à ce corps, des secrets pour bien faire ? Corps relié à ces soins, et qui sait à son tour faire. Le modèle secret de cette industrialisation et marchandisation du savoir faire du bien, donner de la jouissance, du plaisir, ne serait-il pas ce savoir faire de la femme plus âgée, qui est initialement la mère ? En ce sens, les femmes, ce qu’elles veulent, c’est un bébé, un éternel bébé. La femme bisexuelle plus âgée qui initie le garçon, le statut de son corps ne serait-il pas celui du bébé aux mains expertes de la mère qui sait faire ? Dans notre société marchande et industrielle, le statut du corps n’est-il pas le même, entre des mains qui savent faire, qui savent initier, qui prodiguent de la jouissance ? Alors, Sollers écrivain très contemporain, mais qui s’en défend en repoussant cette société marchande et du spectacle, parce qu’il ne saurait pas reconnaître cette déclinaison profane, de masse, de son mode de vie élitiste bourgeois ? Le traitement de masse des humains n’industrialise-t-il pas le modèle bourgeois, dont le postulat est celui d’un statut du corps dont tout le milieu sur le modèle matriciel prend soin. Bien sûr, le modèle secret a l’apanage du bon goût, et c’est en se tenant hors de portée qu’il peut continuer à susciter les envies de la masse des humains et les formater. Ce n’est pas pour rien que Sollers a gardé si longtemps le secret sur cet amour fou entre Dominique Rolin et lui : l’attachement à maman et à ses incarnations n’est-il pas devenu le paradigme très banal des humains d’aujourd’hui ? Mais, au fait, ne serait-il pas possible de couper le cordon ombilical ? De quitter le gynécée ? Et que la fille ne soit pas bisexuelle c’est-à-dire faisant de son attachement à maman le modèle de savoir-faire des choses à apprendre au garçon ? Le statut du corps, à commencer par celui d’une fille, est-il d’être l’objet d’un savoir-faire le circonvenant, sur le modèle fœtal ? Ile entourée d’un océan amniotique. Sur ce postulat d’un corps s’offrant à des mains matricielles sachant lui apprendre et lui offrir une jouissance infinie, le garçon le plus tôt possible initié à ces délices par une femme plus âgée bisexuelle dans la lignée de la mère est à son tour capable, puisqu’il sait comme le lui a appris l’initiatrice, offrir au corps de la fille devenue femme les mêmes délices océano-matricielles. La fille, très tôt, dans une sorte d’identification et de rivalité avec sa mère, est l’objet d’amour de son père comme si elle gagnait sur la mère, mais ce père tombe sous terre, c’est-à-dire qu’il remonte lui-même au ventre, la kénose orthodoxe montre un père qui est un fils dans le ventre de la terre, alors la fille ne peut compter sur lui, elle doit se trouver une autre patrie, où son futur mari est déjà un fils resté dans le gynécée. Elle pourra par mariage devenir fille de ce fils, et vierge mère de celui-ci. L’essentiel dans l’histoire étant que le garçon et la fille, par ce mariage spécial, reviennent ensemble et chacun pour son compte, dans un dispositif matriciel à l’image d’une île entouré d’un océan amniotique. Régis Debray souligne à plusieurs reprise dans son livre que notre temps d’après-guerre est celui de la paix, celui d’une génération qui n’a jamais connu les destructions de la guerre. Ne faut-il pas entendre la guerre comme ce saut logique par lequel un statut matriciel du corps est perdu, plus aucune matrice tout autour n’est là pour que tout baigne pour lui, ce corps est abandonné sur la terre de la vie et c’est de l’intérieur de lui-même et par ses sens qu’il s’éveille, qu’il éclôt, sans que ce soit une logique initiatrice qui domine ? En ce sens, Philippe Sollers, dont Régis Debray nous parle en premier dans son livre, pas par hasard, est l’écrivain de ces générations qui n’ont jamais connu la guerre, à savoir ce saut logique qu’est le déracinement de la naissance. L’après-guerre aurait joué comme la forclusion de l’ expérience symbolique de la naissance, et le progrès aurait fait croire à une éternisation placentaire, le corps restant dans un statut relié, passif devant la supériorité d’un savoir-faire incarné par une femme plus âgée. Importance de la femme plus âgée, c’est-à-dire de la mère, c’est-à-dire de la matrice, dans la vie et l’écriture de Philippe Sollers, même et surtout si cela a été un secret très longtemps ! Le statut du corps dans son dispositif à lui, celui inhérent à la bourgeoisie, doit rester sacré, invisible. Le cordon ombilical reliant à maman ne doit jamais être révélé dans la banalité qu’il a aujourd’hui, mais la profanisation du statut de ce corps dans le monde marchand, avec la production de tous ces objets et formatages toujours en direction de la jouissance procurée à ce corps de tout autour, est ce qui produit le bénéfice assurant principalement la vie privilégiée des riches qui ne sauraient partager les mêmes goûts de masse que tout le monde. Le statut du corps en temps de paix, restant dans une sorte de temps fœtal où une instance matricielle saurait bien procurer de la jouissance à ce corps passif et avide d’être imbibé, où cette instance ordonnerait à tout le monde de savoir faire comme elle, instance militairement identificatrice, va comme par hasard de pair avec un développement de la capacité de parole et de langage. La capacité de parole et de discours devenant une arme de guerre en temps de paix. Ceux qui ont une maîtrise de la parole, qui savent bien parler, qui savent séduire par leur parole et leurs idées, souvent en se penchant sur les souffrances, les difficultés, les douleurs, des humains, à la manière d’une mère générique voyant ses petits passifs aux mains de la cruauté et qu’il faut soigner, apparaissent au devant de la scène. L’après-guerre, comme le souligne Régis Debray, voit le développement des linguisteries et des sociologismes. C’est une question de logique, celle-là même qui ne fait l’objet d’aucune rupture dans le temps de paix. A partir du moment où les signifiants d’une vie où tout baigne sont parfaitement arrêtés, la parole va s’ingénier à dire cela, et, dans le même mouvement littéralement invasif comme la marchandisation de la planète, cette parole va aussi développer sa capacité d’analyse de ce dont souffrent ces pauvres petits, car leur venir en aide est lucratif et entretient un goût du pouvoir qui n’est pas sans rappeler le fantasme de toute-puissance des mères. Les humains, corps et cerveaux, deviennent les objets d’une sorte de science humaine parce qu’ils sont aussi l’objet du calcul, la parole et le langage deviennent très maîtrisés. Chez ceux qui sont du côté du pouvoir. Le langage s’analyse aussi lui-même. N’avez-vous pas été frappés par ces jeunes gens visiblement parfaitement bien éduqués, éveillés, formés, nourris, dans leur bon milieu, qui parlent si bien ? Rien à voir avec nos balbutiement adolescents ! Vous avez désormais de jeunes enfants de bon milieu qui savent s’exprimer avec une aisance époustouflante ! Par ailleurs, ceux qui n’ont pas été formatés comme de beaux sous savent aussi parfaitement dire ce qu’ils veulent acheter. C’est quoi, la guerre en temps de paix ? C’est la paix elle-même, qui uniformise les humains, en imposant les signifiants d’une vie où tout baigne, où le corps se laisse sans refoulement imbiber par ces mains qui savent si bien faire sur lui, et par les outils perfectionnés qui les prolongent beaucoup mieux que les discours ? La paix est l’ennemie maligne ? Refouler l’ennemie maligne : résister à ce statut imbibé du corps, à cette logique matricielle ? Laisser s’effectuer ce saut logique par lequel ces signifiants ne sont plus aux mains d’une classe privilégiée dominante ? Dans la nouvelle logique, ces signifiants ne sont plus reliés à une instance extérieure de pouvoir, celle-ci est détruite comme le placenta. Ces signifiants restent comme traces dans notre mémoire, et vont jouer dans un rythme avec nos expériences sur la terre qui n’est pas comme le ventre de la mère, et tandis que les sens s’ouvrent à cette nouvelle vie, sont en éclosion, ne se laissent pas dominer, parasiter, coloniser par une instance qui saurait tout mâcher d’abord, tout anticiper, tout faire arriver par de nouveaux médiums. Freud, lorsqu’il parle d’inconscient, évoque quelque chose en soi qui ne saurait être influencé par l’extérieur, et qui donne la main à l’être parlant. Tout autre chose que d’être pris en mains de partout dans une circonvention généralisée. Laisser parler, laisser les sens éclorent, laisser écouter les oreilles qui s’éveillent, laisser regarder les yeux qui s’ouvrent à la lumière et aux couleurs, laisser l’être singulier se confronter aux autres sans qu’ils soient d’abord pré-mâchés par la mère ou le bon milieu. Silence, dans ce temps de paix où le langage et les images tentent de saturer nos désirs ! Ce temps de paix en Occident où la parole, de partout, très bien maîtrisée, nous persuade qu’elle veut notre bien, notre vie paisible, en vérité séquestre nos signifiants comme s’ils étaient accessibles.

C’est donc très logiquement que, dans la rubrique « Couteaux, le deuxième intellectuel à propos duquel Régis Debray écrit est Michel Foucault. Dont lui, l’écrivain du saut logique qui précipite vers les humains non privilégiés, se sent si loin. Celui qui est devenu une icône a profité du devenir force des idées. Régis Debray revendique l’existence d’une pensée en dehors des penseurs professionnels et des héros de l’histoire intellectuelle. Il y a de sa part une divergence logique sur le statut de la parole, du langage. Tandis que Foucault se penche sur ce que les idées font aux hommes, donc sur le pouvoir de la parole (hôpitaux, asiles, prison, lettres de cachets…), Debray s’intéresse à ce que nos outils font à nos idées, presque en leur servant de bras allongés. Foucault, parce qu’il était contemporain de la linguistique, cette reine des sciences humaines, se confessant « malade du langage », a escamoté l’épaisseur du monde, son intendance, ses matériaux, ses moyens de transport, etc. Son enfance fut préservée : toujours cette question de paix, de ne manquer de rien, du non déracinement originaire. Cette sorte de prison dorée est-elle pour rien dans le goût pour l’investigation côté prison, hôpitaux, asiles, enfermement ? Foucault avoue qu’il n’a pas eu besoin d’arriver au savoir, il a toujours été dedans ! On soupçonne que, dans le milieu où l’on apprend très tôt à maîtriser le langage et ses spécialités, en particulier lorsqu’elles appartiennent aux sciences sociales et de l’intériorité, ce langage et cette parole très entraînée éternisent un refuge matriciel ainsi qu’un pouvoir très puissant qui peut même, de manière très perverse, se pencher sur les traumatismes, en en faisant un fond de commerce, comme s’il y avait une élite qui pouvait échapper au traumatisme de la naissance, c’est-à-dire à ce changement de logique. Etre malade du langage, y être relié depuis le berceau, y être enfermé : quelle vérité sur ces paroles qui parlent les humains à leur place et exploitent leurs traumatismes sur la base d’une forclusion du déracinement et du saut logique de la naissance ! Foucault dit que son thème général n’est pas la société, mais le discours vrai-faux. Il aborde les conditions d’apparition d’un domaine scientifique, par exemple la folie ou la maladie, et cela nous fait affleurer une situation économique ou sociale. Foucault s’intéresse aux institutions juridico-politiques parce qu’elles sont les matrices d’une formation discursive. Très éloigné de l’enfance paisible de Foucault, Debray a mûri avec la guerre d’Algérie, il est sorti de l’adolescence non par les lectures mais par les violences exercées ou subies, comme si elles étaient une métaphore de la violence de la naissance, cette mise dehors. Le statut du corps, par ce déracinement, est très différent. Non déraciné, il est parlé par les discours sur son confort, son éveil ou ses traumas. Déraciné, il est précipité dans une nouvelle logique, où il s’agit de s’organiser sur terre. Ainsi, la rencontre marquante pour le jeune Régis Debray sera un mineur d’étain en Bolivie. Il n’a pas travaillé quelques mois en hôpital psychiatrique, mais chez les cultivateurs de café de la Sierra Maestra. Foucault : les institutions de l’enfermement. Debray : ces humains qui travaillent dehors, sur terre, les outils à la main, sans discours qui formatent. Alors que Foucault s’intéressent à l’histoire de la raison, Debray s’intéresse à l’histoire des croyances, à l’ensemble des conduites, à l’analyse des groupes organisés. Debray n’est pas sans admiration devant Foucault, il aime sa vie stylée, sa gentillesse, sa bonne humeur, le fait qu’il soit un esthète, à cheval entre la clôture universitaire et le beau monde. Il a fusionné éthique du plaisir et philosophie du concept. Il était sensible à la rencontre imprévue, à l’inversion des cartes déjà sur table mais qui n’oblige pas à changer de jeu. Il est resté à un certain statut du corps, politisé, érotisé. Le rôle de l’institution est pour lui le contraire de la liberté, parce qu’elle fonctionne comme une matrice subie et jamais quittée. Pour Debray, qui se situe dans une nouvelle logique, celle des déracinés que sont les humains nés, l’institution est le support de la liberté, car il s’agit de l’organisation du vivre ensemble dehors, sur terre. La liberté, chez Foucault, se détache sur une aliénation originaire jamais tranchée. La liberté, chez Debray, va de pair avec le saut logique qu’est la naissance et l’organisation d’une vie sur terre hors du giron matriciel, une vie non reliée par ombilic. La vogue néolibérale a fait de Foucault son philosophe officiel. L’institution a partout été remplacée par l’entreprise, dans les pays prospères les métiers ont éclipsé les anciennes productions matérielles. Les dissidents de la veille, ceux qui résistaient à l’institution, dans les années 60, ceux qui rêvaient d’inventer de nouvelles subjectivités résistantes, voient désormais leurs meilleurs disciples dans les ministères, les postes de contrôle. Mais, dans l’espace-temps où nous sommes entrés, où tous les marqueurs d’appartenance sont devenus flous, nous avons deux surprises : le grand bouleversement technique, et le retour de flamme des mémoires. Ces deux surprises n’ont jamais intéressé Foucault. Debray souligne que les zones névralgiques du XXIe siècle sont installées dans les angles morts d’un très sage anti-conformisme. Le grand bouleversement technique a profité à un hédonisme d’essence matricielle, que gênait l’institution. Le grand renfermement a pris l’apparence perverse d’un rien ne manque qui rend possible un formatage de masse comme si cette masse pouvait avoir des miettes du mode de vie des élites et de son bon goût, tout ceci étant subtilement ordonné par une suprématie des discours, des raisonnements, une agilité de la parole, une maîtrise linguistique des dominants qui peuvent même prendre un visage maternant soucieux des traumatismes qui sont les hameçons pour tenir dans la dépendance des êtres, bouteille à moitié vide et non pas à moitié pleine, ah les pauvres petits vos problèmes m’intéressent, en les écoutant je m’enrichis et j’avalise mon pouvoir. Les aliénés qui intéressaient Foucault sont bien plus perversement enfermés dans la société de consommation qui se soucie d’étendre à la masse humaine les produits dont ne manquent pas les abrités, avec bien sûr une dévaluation du bon goût au passage. Ah comme la révolution des outils est bien plus efficace que les idées et les discours ! Là est le fil conducteur de l’œuvre de Régis Debray !

Puis Régis Debray défend André Breton mis en cause par René Clair. Défense d’un frisson nouveau introduit par un écrivain qui pensait q’un homme qui a du succès est un homme mort. Il préférait l’imprévu et l’inclassable. Par son goût pour la généalogie et l’anthologie, il était anxieux de renouer le fil avec les ancêtres. Quel est l’enjeu de ce pas de côté incarné par cet écrivain, qui est justement attaqué par René Clair ? Voici un poète non nobélisable, qui ne produit pas de best seller, qui n’a aucun marche-pied politique ou religieux, qui est un miraculé de la vidéosphère. Mais René Clair en fait un fanatique morose et rétrograde. Or, il y a la question du surréalisme, que Régis Debray n’a approché que de manière indirecte, aux Caraïbes par exemple. En tout cas, André Breton, robuste paysan de Paris, a exercé une insolite aimantation sur Régis Debray, au point de déranger un style de vie bourgeois. René Clair reproche à André Breton d’être resté à l’écart de la science de son temps, d’être un bricoleur ayant pompé dans Freud, Charcot, Janet. Or, le surréalisme a été l’une des voies de pénétration de la psychanalyse en France. André Breton n’était pas un cérébral, mais un émotif recherchant le frisson affectif, il est resté loin de la cohérence idéologique que René Chair attribue au surréalisme. Son goût du pulsionnel l’a disputé à celui du construire, même s’il n’était pas exempt de contradiction, par exemple il parlait des religions instituées en prenant un ton d’instituteur rationaliste comme le dit Julien Gracq. André Breton a toujours gardé la tête froide, pris le parti des occupés contre les occupants (guerre d’Algérie, Trotski). René Clair lui reproche son intérêt pour la révolution d’octobre, alors que Régis Debray trouve qu’au contraire il ne s’en est pas beaucoup approché. Au contraire des dadaïstes, Breton ne s’est pas mis au service de la négativité, et si le surréalisme s’est mis au service de la révolution, c’est par ce qu’il recelait de plus positif. Breton a toujours pris le parti du minoritaire, toujours une seule ligne, la stratégie du faible et non celle du fort. Breton détestait le succès. C’est un vrai anti-opportuniste. Régis Debray lui est reconnaissant de donner la parole aux deux tiers des humains que les repus n’écoutent jamais. En 1948, sa parole permit aux Haïtiens lettrés de déclencher une révolte d’étudiants, ce qui conduisit à renverser le dictateur. Césaire a dit tout ce qu’il devait à Breton. Breton cherchait des frères, partout il s’adressait à des pairs, afin qu’ils deviennent davantage eux-mêmes. Dépourvu des moyens habituels, Breton a procédé par osmose, par contagion. Il s’est distancié de l’épicerie littéraire, mettant l’écriture au service d’une aventure infiniment plus grande qu’elle, ne la concevant pas comme un art d’agrément permettant de se faire une place au soleil et d’avoir des revenus. Son choix de vie met l’être sous tension, et ne conduit pas à l’Académie ou au Sénat. Debray conclut cependant en disant que le merveilleux surréalisme n’est peut-être que l’autre nom du pays où l’on n’arrive jamais. Dans sa recherche de l’impossible salut par le langage poétique, le surréalisme n’a pas rempli son programme, parce qu’il est irréalisable. Mais, écrit Debray, il a tendu comme nul autre le filin entre la vie des formes et la vie de tous les jours, entre le rêve et l’action.

Régis Debray confie ensuite son ambivalence entre les adeptes de textes courts, tel Deleuze, et l’école rivale, telle Ligne de risque. Cela évoque la lutte des classes, le roturier qui se répand alors que les grands maîtrisent l’art de la saillie. La populace déborde. Le héros, le prince économisent les mots, et ainsi coupent court à l’objection.

Répulsion de Debray pour l’autobiographie. Haine du moi. Il récuse l’égo-psychologie. Se mettre en avant relève d’une mauvaise éducation. L’autobiographie est pour lui le roman de ceux qui ne sont pas romanciers. L’objet de sa quête : l’inconscient politique, c’est-à-dire voir l’effet individuel d’une structure d’organisation collective, qui oblige l’individu à délirer. Eduquer, c’est débiologiser, débiographiser. Plus que l’autobiographie, Debray préfère la biographie surmontée, le chemin devant pouvoir disparaître dans les leçons de vie. Il aurait voulu pouvoir rebondir devant « Tristes tropiques », chef-d’œuvre d’une littérature de la réalité. La politique entraîne hors de soi, le Narcisse doit cacher son jeu et sembler aimer les électeurs plus que lui-même. On n’est plus politique, si on écrit son autobiographie. Le journal est plus intéressant, il témoigne des errances. Autobiographie plutôt comme outil d’émancipation. Débray confesse appartenir à la dernière génération de l’attente, dans une confiance très XIXe siècle en l’avenir radieux. Désormais personne n’a confiance en personne et n’attend de lendemain qui chante, il n’y a rien d’autre qu’aujourd’hui.

La deuxième partie de ce livre s’intitule « Journaux », et s’interroge sur la littérature et les médias. Devenir une personne, échapper au dressage, n’a jamais été facile, annonce d’emblée Debray. Dans nos sociétés marchandes, avec la facilité offerte par l’industrie, nous personnalisons tous l’économie, nous déléguons aux médias le choix des mots, nous ne faisons pas l’effort d’inventer et donc de nous décaler par rapport au déjà-dit et déjà-connu. Nous restons dans un cocon protecteur. Les médias sont des outils, nous les utilisons pour garantir l’harmonie avec nos semblables par une sorte de prêt à penser, au nom d’un instinct de conservation et du désir de réduire tout conflit avec le milieu ambiant. Mais l’adversaire, c’est l’écrivain, qui joue la liberté contre la sécurité, qui promeut l’écart à la norme par son artisanat fait main. La langue littéraire est asociale, il s’agit d’un travail de désengagement, de démassification du langage, de désindustrialisation de la culture. L’écrivain prend du recul, il délivre l’homme de la tribu, il rend sa propre voix à chacun, il le soustrait au ronronnement collectif, il signale qu’il y a quelque part de l’insubstituable. Alors que les médias replongent les petits poissons dans le bocal, la littérature a pour mission de briser l’intimidation morale, de repousser la violence des idées qui violent la singularité. La littérature est une de nos plus performantes machines à décélérer, car le temps de la lecture est incompressible. Il a échappé aux progrès de la locomotion. Le présent est devenu obèse, le dégonfler est une nécessité. La littérature peut desserrer l’instant, elle met de la syntaxe là où nous nous habituons à une rhapsodie de surprises sans débouchés ni conséquences. Bien sûr, il ne s’agit pas pour Debray d’opposer l’homme de culture à l’homme de la technique. Car tout est technique, l’alphabet lui-même est un dispositif inventé. Nous savons de mieux en mieux domestiquer l’espace, mais de moins en moins domestiquer le temps, et les littératures nationales deviennent lettres mortes pour les écoliers fortiches sur le Net. La littérature générale n’est plus un luxe mais un produit de première nécessité. Tendance à l’alignement, immersion de chaque petit homme dans la marmite par les médias prénumériques (la révolution numérique pourra peut-être inverser les hiérarchies), consommation des mêmes objets, mêmes pubs, mêmes musiques, etc. Dans tous les pays, les jeunes se ressemblent de plus en plus. Mimétisme très orientés, les plus pauvres voulant ressembler aux plus riches. Promotion du bas par le haut qui revient à infantiliser tout le monde. A l’invention littéraire de balkaniser Mac Donald, lance Debray ! Lorsqu’on perd son sentiment d’infériorité, on n’a plus besoin de collaborer avec son colonisateur ! Irremplaçable responsabilité du métier littéraire ! Mais, conclut Régis Debray, il faut relativiser l’opposition entre médias et littérature. La modernité requiert une joyeuse hybridation entre l’éphémère et le durable, et il y a des écrivains-journalistes. On peut servir deux maîtres, ce serait un gage de résistance aux intempéries…

Régis Debray s’arrête ensuite au mythe Albert Londres, grand reporter libre de ses mouvements. Posant la question : la littérature est-elle plus noble que le reportage parce qu’elle se publie en livres ? Mais il souligne aussitôt que le croisement des belles-lettres et du grand quotidien ne fait pas que des bâtards… Albert Londres écrit vite, efficace, mais voyage lent, chacun de ses voyages et chacune de ses enquêtes durent des mois. C’est le temps des paquebots, des dépêches par radio, de la graphosphère, avant l’avion, et avant la vidéosphère. Régis Debray souligne qu’il y a encore à ce moment-là des intervalles d’équilibre entre le voir et le faire savoir. Le reporter a le temps de s’imprégner des lieux et de choisir ses mots. Mais, regrette-t-il, l’ubiquité et l’instantanéité cathodiques sont sans doute fatales à ce genre. Trois images fortes suffisent, contre 80 pages autrefois. Désormais, les reporters se montrent eux-mêmes à l’image, au lieu de donner à voir par l’écrit les êtres, les atmosphères, les couleurs. C’est la culture du scoop, des hommes pressés. Lire Londres, cet homme généreux et précis qui prenait le temps, est dépaysant.

Puis ce sont les carnets de Jean Daniel, publiés sous le titre « Avec le temps », qui intéressent Debray. Il ne juge pas les jugements de Jean Daniel, mais souligne l’allure littéraire du vaste garde-mémoire, de cette somme autobiographique. Bien sûr, comme pour tout journaliste, les écrits intimes de Jean Daniel n’échappent pas à l’aimantation pour les glorieux… Celui-ci dit lui-même que la difficulté n’est pas de rencontrer les célébrités, mais de les esquiver… Dans ses carnets, Daniel réussit là où était le risque, celui du mélange des genres, l’écriture de soi et le témoignage en direct. Voici un journal « extime », le regard en dedans et l’œil bien ouvert. Dédoublement de personnalité. Pour débusquer les secrets des autres, n’est-il pas stratégique de livrer les siens en contrepoint ? Ténacité au bonheur de Jean Daniel, une curiosité inlassable pour les choses et les gens, corps à corps avec les orages du siècle, l’âme-à-âme avec les musiques intérieures, le goût de l’amitié. Capacité d’attention aux autres sons de cloche, fidélité du juif vieux de trois mille ans qui est intransigeant avec les dérives du rêve israélien, et curieux du milieu arabe de son enfance. Sens des longues durées. Ne s’alignant jamais sur le dernier cri. « Il n’en reste guère, des scrupuleux assez cultivés pour égrener leurs notes sur la grande portée. La pastorale de magazine, le bref radiographique ou la décrétale télévisuelle passent aux mains de surinformés réactifs, abêtis par Sciences-Po, avec une conscience historique démarrant à la Seconde Guerre mondiale », écrit Debray. Les décérébrés que nous sommes avons plus que jamais besoin de veilleurs à l’image de Jean Daniel ! Sinon l’actualité se fane en marchandise éclair…

Jean Lacouture. Fine lame qui aurait pu en rester à une méchanceté ordinaire propre à notre nation, mais dont les vertus du cœur l’ont porté à l’attention à l’autre et à ce qui le rend autre. Dans l’histoire immédiate, il a introduit le style et une vaste culture littéraire et historique. D’où sa double nature, totalement journaliste et totalement écrivain. L’homme du petit fait vrai donne à penser, le bonheur de l’écriture n’est jamais chez lui exempt d’une volonté de comprendre, de conceptualiser, d’inscrire l’anecdote dans la durée, ce qui n’est pas possible sans une solide documentation préalable. Lacouture comprend mais n’explique pas, il observe sans théoriser. Il sait trop qu’on jargonne d’autant mieux qu’on ne sait ni regarder ni écouter. Toujours cette hégémonie du langage, de la linguistique… Dans une société du moi-d’abord, c’est un écrivain qui préfère s’intéresser aux autres plutôt qu’à lui-même, ce don d’empathie est rare. Sa passion pour le Maghreb, pour le monde arabe, vietnamien, jésuite, nous dépayse d’un Hexagone qui se recroqueville, qui se narcissise, qui se provincialise. « Il nous rappelle qu’il est toujours un peu bête d’opposer les racines et les ailes. Bienvenus les ailés enracinés. » Un homme en mouvement ! Nous inquiétant sur nous-mêmes, ce dont il faut le remercier.

Machiavel : l’autre de Mauriac, n’est pas un doctrinaire mais l’un des tout premiers romanciers de la chose publique, dépeignant le nœud de vipères à nu. De même, Mauriac va droit au fait. Ne théorise pas, mais procède au cas par cas. Voilà : il ne théorise pas, il ne tire pas la couverture à lui par le langage et les idées. Mauriac disait en 1964 que la vraie politique ne se sépare pas du sentiment. Idem Machiavel, qui fut un ardent patriote. « L’un et l’autre n’ont pas supporté l’humiliation de la défaite et l’abaissement de leur pays. Ils ont voulu unifier leur pays et restaurer l’Etat, l’un pour délivrer l’Italie des barbares français, l’autre la France des barbares nazis(1942), des lobbies colonialistes(1956), et des nostalgiques de la tutelle anglo-saxonne(1962) ». Ils ont cherché la personnalité puissantes apte à fédérer les peuples : Charles de Gaulle, Laurent de Médicis. La politique a à voir avec des caractères plus qu’avec des abstractions. « C’est l’incarnation qui compte. » L’impression de présence que nous donne Mauriac doit tout au regard qu’il a porté sur la politique, où le mystique et le comique se donnent la main, où s’allient le boulevard et la sacristie, le bon mot et l’eau bénite, et cette foi du spirituel qui empêche que la présence au monde ne tourne au triomphe du monde. Voilà ! Un regard qui ne se fait jamais complice du triomphe du monde et de l’instant !

La rubrique « Tréteaux » s’intéresse au théâtre. En particulier, au fait que Sartre fasse rire, contrairement aux philosophes, même si Foucault vantait le léger. Dans son « Nekrassov », il y a une grivoiserie presque rabelaisienne, trouve Debray, qui place cette pièce au même rang que les chefs-d’œuvre officiels de Sartre. Une pièce dont la cible est la grande presse. Debray se demande qui aujourd’hui aurait encore l’audace de s’attaquer aux distributeurs de grâce et de notoriété ! Mais, en 1955, l’écrivain jouissait encore d’une puissance de feu indépendante. Ce qui n’enlève pas le courage d’avoir osé ! Logiquement, ce fut sur la scène parisienne un échec… Mais il est vrai que Sartre a fait preuve d’un manque de flair en prenant le parti de l’URSS, un an avant le rapport Khrouchtchev et l’invasion de la Hongrie ! Dans une démocratie, l’aveuglement au fait totalitaire serait pire que celui au fait colonial… En vérité, la pièce fut recalée pour une autre raison : son anticléricalisme. Rejet par le clergé laïque. De plus, c’est comme si le comique avait moins de profondeur que le tragique.

Invité par Daniel Mesguich, Directeur du Conservatoire national d’art dramatique, à réfléchir sur le thème « Penser le théâtre », Régis Debray dit que cela sent le début de la fin lorsqu’on accable le théâtre de philosophie, de théâtrologie. Il n’y avait pas de théâtrologie au temps de Shakespeare, ni de sexologie au temps de Sade, ni de théologie au temps de Jésus. Régis Debray ne se prend pas pour un penseur, il ne fait pas partie de la famille, il n’est qu’un visiteur entre deux portes. Il souligne combien les dramaturgies en disent long sur les tréfonds d’une mentalité, et dévoilent une sorte d’inconscient collectif. « Comme si les tréteaux nous servaient de divan, et l’expression scénique, de psychothérapie ». Ainsi, aujourd’hui ce sont les monologues qui prédominent, ce qui met en jeu un nombrilisme qui caractérise l’époque. Comme Ionesco, Debray n’aime pas le théâtre, s’y ennuyant, car enfant, dans son milieu de la bonne bourgeoisie, il fallait aller au théâtre, comme il fallait avoir un piano dans le salon, une chambre de bonne sous le toit, et les dames qui sortaient devaient avoir un chapeau. Le théâtre distinguait la classe sociale, et enfant il comprit que dans ce huis-clos il n’y avait pas les autres, il y avait des tiers exclus ! L’adolescent rua dans les brancards, rien ne semblait moins peuple que ces rassemblements onéreux, et « Montherlant étant alors à nos yeux le summum du toc à prétention et du style noble pour notaires »… C’est plus tard notamment en Avignon qu’il se réconcilia avec le théâtre. Dans son intervention, Debray rappelle qu’il a quitté les bibliothèques et le commentaire de textes pour la simple observations des lieux, des éclairages, des décors, des manières d’être et de faire, s’intéressant peu aux idées, aux théories, mais beaucoup plus aux dispositifs physiques et matériels de la vie en commun. Là où le théâtre d’aujourd’hui voudrait être de plain-pied avec la vie, pour faire vrai, jusqu’à faire jouer des non-acteurs, et aller dans les usines, etc., pour imiter la télé-réalité, le premier numéro des « Cahiers de médiologie » s’est ouvert sur la « Querelle du spectacle », tandis que dans les milieux avancés faisait rage la référence à Debord, la référence au pulsionnel. La revue voulut vanter, face à la présence, la nécessité de la représentation, du personnage, du masque, du dédoublement ! A la différence du spectacle, le théâtre exige des simulateurs professionnels. « … la représentation, au contraire de la présence, suppose une sublimation de l’instinctuel, et la mise à distance de l’immédiat, un effort certain. ». Sophocle, Eschyle, visaient en se détachant de l’agora, à mettre à distance les affaires de la cité, en mettant la vengeance en délibéré. Le théâtre actuel subit de plein fouet la dégradation du décalé symbolique. Ses beaux jours ne sont pas derrière lui, promet pourtant Debray.

Régis Debray poursuit sa réflexion sur le rôle symbolique du théâtre en évoquant son intervention à un colloque organisé par le Théâtre national de Bretagne autour de la question de la « Mise en scène du monde ». Il souligne qu’il s’agit d’un enjeu de civilisation, et que le passage de la pure présence à la re-présentation, via une salle et une scène où se joue un dédoublement, est la condition d’accès au symbolique. Le maintien des distances donneuses de sens fait sortir de la barbarie. Cette séparation spectaculaire, loin de frustrer, libère. Avec l’avènement de la vidéosphère, l’image cesse d’être une représentation pour devenir un liquide amniotique, où tout le monde est dans le bain, acteurs, en scène. « La société du spectacle, il faudrait plutôt regretter sa disparition que se plaindre de son expansion. » Debray insiste sur le fait qu’il y a un enjeu éthique dans le souci d’ordonner le regard, de réserver à chacun sa place, et que la mise en scène est mise en ordre, passage du chaos au cosmos. Il rappelle, dans la Grèce antique, la fonction de l’agora et du théâtron : celle de mettre l’homme en face de son destin, pour qu’il ne se laisse pas happer par lui. L’excès de la mise en scène prive de la vertu cathartique du théâtre. Debray nous rappelle que les dictateurs ont toujours forcé sur la mise en scène. Avec les nouvelles technologies du voir et du faire-voir, avec les besoins du faire-croire et le devenir marchandises de la vie, ne passons-nous pas sous la dictature des metteurs en image ? La vente en direct passe par la mise en scène. Jusqu’à la mise en scène prostitutionnelle de l’intime. L’illusion théâtrale ne s’est-elle pas laissée prendre par l’emballement technique et financier, demande Debray. Ne dirait-on pas que l’époque entière a perdu son texte, et compense ce trou de mémoire par de la gesticulation ? « On ne sait plus quelle histoire on joue, dans quelle lignée on s’inscrit, quel projet de société on poursuit, alors on en rajoute sur le décor et sur l’emballage. » Mais, conclut Régis Debray, « n’allons pas croire qu’une scène puisse se passer de scénario » !

Enfin, avec la partie « Chapeau », Régis Debray rend hommage aux écrivains qui comptent pour lui. Il commence d’abord par réparer une sorte d’injustice, une sorte de non-lecture, en s’intéressant à Romain Gary alias Emile Ajar. Si Malraux est le grand homme, Gary est le grand artiste noyé dans l’ombre et la grâce. Russe naturalisé face au Français mondialisé. L’un s’est suicidé, l’autre pas. Pourtant, à propos de la Résistance, Gary est parti à Londres en 1940, alors que Malraux ne le fera qu’en 1944. Gary lui-même s’étonna d’être à ce point sous-estimé en France. Debray souligne que rarement un homme de lettres à succès aura poussé aussi loin la destruction de la comédie y compris littéraire. Il voltigeait sous nos yeux sans filet. Il fut trop subversif pour notre République des lettres. Mais ce qui importe est que chacun d’eux, Malraux et Gary, ont su se mettre sur le chemin du Général de Gaulle, un homme qui n’accepta pas la défaite, qui tint tête à l’Allemagne de Hitler, à l’Amérique de Roosevelt, à la Russie de Staline, aux nains de Zurich et de Bruxelles, c’était un don Quichotte qui a aussi rêvé la réalité française. Celle-ci, un court moment, s’est élevée au-dessus d’elle-même et de ses moyens, avant de retomber sur la France qui ne peut plus rien toute seule, cette France qui n’a même plus le goût de camembert par « dissolution dans l’anonymat d’une production de masse soumise à l’uniformisation des règlements européens » (Gary, 1969

Puis Régis Debray, à l’occasion d’un numéro des Temps Modernes dédié aux « Témoins de Sartre », écrit que Sartre pensait avant les sciences humaines ! Détail très important ! Comme le dit Claude Roy, « c’était une personne, un personnage et beaucoup de monde. » Il voulut réconcilier la totalité historique et la subjectivité constituante. Il a inventé un genre littéraire, la description analytique. Sartre, c’est l’intelligence du vécu, c’est un regard. Eternel adolescent qui a rendu le sensible intelligible. Hyperesthésie d’une intelligence qui donne du sens à une racine, un galet, une éponge, et fait ainsi sortir du puits des sensations intimes. Son génie n’est pas une énième philosophie de la liberté, mais une langue, une éthique. Impeccable spontanéité du trait, écriture-bonheur. Cet esprit formé par le macabre des années 30 était la gaîté même, souligne Debray. Il n’a pas écrit sa morale, mais l’a fait vivre autour de lui, par une générosité devenue opératoire. Debray écrit : « Le triomphe planétaire de l’arrogance occidentale et, pire, le triste embourgeoisement de ce qui fut une dissidence donnent une nouvelle actualité à l’inconfort, à la conduite de celui qui osait penser contre soi et son milieu. » Sartre disait : « Je voue à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu’avec moi. » Et Debray d’ironiser sur notre temps où les intellectuels se mettent en rang pour recevoir la Légion d’honneur, temps de démission où plus personne ne donne sa démission, ne refuse un prix, une invitation, une place, et où on se gave de bonne conscience pour se replier sur son privé et son profil, en prêchant le contraire de ses pratiques. Très loin de ce rebelle !

Puis Debray fait l’éloge des arts de la clandestinité chez Gilles Perrault. Dans son livre « L’Ombre de la Bastille », il sait faire ressortir les ambiguïtés de l’histoire, il est attentifs aux détails matériels, opérationnels, psychologiques, il ne distingue pas les bons et les méchants. « Voyez la correspondance de Napoléon et de Charles de Gaulle : ils sont au four, au moulin et dans les cuisines. » « Les magouilles sont de tous les pouvoirs. » Un air de liberté circule dans ces pages, au temps d’une Europe cosmopolite et française, où il y avait une liberté de circulation sans équivalent depuis, entre les sphères, les pays et les métiers. L’absence de frontières de l’époque n’est plus imaginable pour nous ! Une absence de frontière non seulement entre la France et la Pologne ou entre l’Angleterre et l’Autriche, mais aussi entre les amours et les traités, les canailles et les princes, le frivole et le féroce. « Le roi de Prusse philosophe, Voltaire espionne, Beaumarchais est trafiquant, Casanova, bibliothécaire. » Chacun touche à tout, il n’y avait alors que des amateurs, c’était avant la naissance des professions, des rubriques spécialisées et des cartes d’identités. « Le meilleur écrivain du monde pouvait faire du renseignement, et le plus obscur agent secret cultiver l’art épistolaire. On pouvait être ministre sans être bête… » « On comprend que Gilles Perrault ait mêlé un brin de nostalgie à se dévorante curiosité. »

De Nourrissier, Debray dit que l’homme de grande surface sociale avait évincé l’écrivain. Il évoque le cosmos parisien, où ce soyeux entre-soi fait mourir à feu doux la littérature maison, car le cocon n’est plus à l’échelle du monde et du temps. Mais Debray admet que, finalement, Nourrissier n’est pas de cette caste. Il avait toutes les chances, richesses, bagnoles, maisons sublimes, amis célèbres, grands prix, jolies femmes, bons tirages, et alors le piège se referma. Et advint le sevrage ! « Il y va ici d’autre chose. » Quelque chose en moins, une soustraction s’est opérée. Voici « A défaut de génie ». Signe de reconnaissance avec Yourcenar. Il se présente comme un littérateur qui connaît tous les trucs de l’esbroufe, et qui dépose tout pour laisser surgir une autre vie, en rase campagne. « Il m’a toujours semblé qu’une haine de soi bien affichée était la forme la plus rusée de volonté de puissance. » On découvre chez lui un don d’attention humble aux autres, connus et inconnus, l’intimiste renonce à imposer son moi aux autres, chose que ne fait pas l’autiste ordinaire ajoute, perfide, Debray… Son moi est hésitant. « Il nous entraîne à mieux regarder, à mieux écouter. Voici la résurrection d’un tiers universel, troisième homme que l’abnégation fait advenir, « chez un auteur qui se déprend de ses tics, se faufile chez le lecteur lui-même. » Pages de survie qui feront demain honneur à n’importe quel être humain.

Marc Fumaroli est pour Régis Debray superbement agaçant, car aucune époque ne lui échappe, pouvant passer de Montaigne au mirage baroque. Omnicompétence critique, talent pour voyager dans les arts. Debray sent sa jalousie portée à son comble… Grand professionnel de l’histoire symbolique ! Cela implique beaucoup de travail, de fiches, de lectures ! Besoin de peu de sommeil, grande capacité de travail. Mais pour comprendre le mystère Fumaroli il faut saisir cette alliance de la science et du style, du savoir et du charme. Une combinaison qui heurte le sens commun, d’un côté le puits de science universitaire et de l’autre le beau style. Ce qui séduit Debray, c’est que, comme Chateaubriand, Fumaroli appartient à la race des réactionnaires du progrès. Et oui ! Il est le Chateaubriand du monde néolibéral, par combats de presse, et bordées lâchées contre notre société intestinale, entrant dans l’arène pour placer ses contemporains devant leurs responsabilités.

Semprun, homme-frontière polyglotte, est un feuilleté d’Europe, résistant à Paris, déporté près de Weimar, clandestin à Madrid puis ministre, d’où un écrasant prestige, une sorte de héros officiel. Mais qu’est-ce qui n’est qu’à lui, se demande Debray ? Cette façon de marier l’intime avec le bruit et la fureur, alors que les moralistes et les chroniqueurs n’entremêlent pas tendresses, confidences et débâcles du corps à l’évocation de leurs hauts faits. Semprun croise les rubriques et donne du romanesque à l’événement réel, il annexe l’histoire à la mémoire. Le récit a l’air de tourner en rond dans le brouillard, mais c’est en fait une spirale, avec au centre du tourbillon, toujours, Semprun. Obsession ? Narcissisme ? En vérité, sur cette sorte de mémoire-miroir, un vieil homme se penche à la recherche de son vrai visage, net et définitif, et voilà que des dizaines de visages se bousculent dans le champ, le tirant à hue et à dia, jusqu’à le faire douter de lui-même. « Cet orgueilleux, ce solitaire avait une foule d’hommes et de femmes derrière lui, en lui. »

Julien Gracq avait stipulé par écrit que sa mort soit un non-événement. Quelques semaines avant, lui et Debray avaient ri de bon cœur dans sa maison de Saint Florent. « L’homme du oui à la nature voyait venir sa fin avec la lucidité impeccable et enjouée du stoïcien. » Ce furtif fut sans carrière ni biographie, et pose donc à l’époque une question gênante. « Notre civilisation est sans doute la première qui, refusant de se laisser interroger par la mort, n’a cure des épitaphes et des tombeaux. » Gracq tenait à rester n’importe qui, et n’était pas l’ami des hommages officiels. Indifférent, goguenard. Mais il n’a pas dit son dernier mot en s’endormant, l’hyperabsent d’hier sera peut-être moins fantomatique que l’hyperprésent d’aujourd’hui qui vit dans la prunelle de millions d’éberlués et s’éclipsera avec eux… « La secte littéraire est mal vue, mais elle voit plus loin que les hypnotisés de l’image. »

Les rencontres Julien Gracq » sont dédiées à son rapport à la géographie. « Le paysage, chez Gracq, où un virement dans la couleur du ciel fait virer de bord un personnage, suggère moins un spectacle qu’une empathie. Il n’a pas rang d’objet mais de sujet. » Il s’agit d’honorer cet écrivain en tant que locataire reconnaissant de la terre, et prendre pour fil rouge son écriture des lieux nourriciers. Et oui, la terre de la naissance ! La géographie reste le parent pauvre de la culture francophone, observe Debray. « Dans les nouveaux programmes de géographie de première, la France a purement et simplement disparue. Le niveau national a sauté. Il y a l’Europe d’un côté, de l’autre, les ‘territoires de proximité’ ». Pourquoi cette condescendance générale ? En France, la personne ne se porte pas mieux... La géographie manque de coups de théâtre, de suspense, malheur à ce qui ne fait pas événement. Les arbres, les paysages, les livres, les nations, les Indiens d’Amazonie ne deviennent intéressants qu’au moment de leur disparition. Il y a eu changement de paradigme, qui est passé du mécanique au biologique. Avec la biosphère, l’aura s’est portée sur le jardinier. C’est l’angoisse du lendemain qui fait repartir la géographie, et on devient tous écolos. Alors, tant de mains pour transformer ce monde et si peu de regards pour le contempler, regrette Debray ! A l’âge prométhéen, qui veut transformer le monde, pourquoi les paysages retiendraient-ils l’attention ? Et puis, reconnaît Debray, pour les hommes de sa génération, l’histoire c’était pour la gauche et la géographie pour la droite. Et la géographie fut même appelée « une science boche », il y eut aussi l’exaltation maurassienne des régions et des cultures du terroir, la colline inspirée de Barrès, le retour à la terre de Vichy. « Est-ce un hasard si l’agrégation de géographie est née en 1942, sous l’Occupation ? » La droite d’antan était agricole et chantait la charrue, la gauche était urbaine et urbaniste et vantait le HLM, le haut fourneau. Bref, la géographie était pour les ânes, le propre de l’homme étant d’éliminer le contingent, l’accident de terrain. Le donné naturel, c’était l’obstacle au volontarisme, écrit Debray. Mais peut-être tout ceci tient-il à la racine judéo-chrétienne de l’Occident, qui a fondé, via l’histoire du salut, une civilisation du temps et donc du récit. Ceci apparaît bien, explique Régis Debray, si on la confronte à la matrice chinoise, qui fonde une civilisation de l’espace, où le paysage est né bien plus tôt qu’en Europe ! Les pensées universalistes ne prêtent pas beaucoup d’attention à la singularité déviante et contraignante des lieux et des espaces. En Bolivie, rappelle Debray, c’est le dédain des coordonnées géographiques qui a conduit la guérilla à la perte. L’oubli de la géographie conduit à perdre la guerre. Gracq était un homme casanier, il a peu voyagé. Mais il affectionnait les postes de guet, et avait l’esprit du chemin comme appareillage vers l’inconnu. Il vibrait aux panoramas. Le chemin était pour lui la promesse, l’ouverture à l’incertain, l’ébranlement d’énergie, la désincarcération possible. Faut-il accepter son dedans ? Les pistes, sentiers, routes ont envoûté le sédentaire, comme une résistance à l’empâtement du terroir par l’envie de partir. Introduisant l’histoire comme une surprise face à la géographie comme une fatalité.

La dernière partie du livre de Régis Debray s’intitule « Flambeaux ». Elle s’arrête d’abord à la légende de Gaulle, et trouve que ses « Grands discours de guerre » ne sont pas de ceux qui ont fait l’histoire du siècle ! Ils l’ont même gommée, pour en réécrire une autre, où nous y jouons un beau rôle… Cela nous évita, à nous les enfants et petits-enfants de la défaite, la connaissance exacte du gigantesque système de forces humaines et matérielles qui ont permis d’abattre le IIIe Reich. La débâcle aurait dû nous reléguer pour longtemps dans les coulisses, car, en vérité, que restait-il à l’époque de notre grande nation que la Grande Guerre avait épuisée ? Or, par la vertu de quelques mots, ceux du Général, notre nation s’est relevée de la honte comme peu d’autres, avec peu d’hommes et de moyens. De sorte que nos soixante dernières années sont une traversée en première place avec un ticket de seconde… « Changer par des mots le cours des choses, à brève échéance, c’est un privilège réservé aux tribuns qui ont les moyens de leurs fins. » A la différence de Churchill, Staline, Roosevelt, et Napoléon, Charles de Gaulle était désarmé. A l’Appel du 18 juin, peu ont répondu, alors que c’est l’appel du 17 juin de Pétain à mettre bas les armes qui a résonné… Mais gloire à de Gaulle d’avoir lavé chez le peuple la honte de mourir sans avoir combattu. Et « Les Américains en 1944 entendaient sitôt après le Débarquement administrer la France en direct. » Faisant d’elle une zone d’occupation, comme l’Allemagne et l’Italie. Mais cela n’a pas marché. Roosevelt n’avait pas fait entrer l’homme du 18 juin dans ses plans… Et voilà : un homme qui ne s’est pas couché, et qui n’était pas prévu dans le plan ! Pendant deux ans, il est vrai que, depuis Londres, de Gaulle ne savait presque rien de la Résistance en France, il donne leurs feuilles de route à des gens qu’il ne connaît pas. « L’ordre de marche gaullien le réinsère dans une histoire structurée… » De Gaulle était un homme d’action plus qu’un homme de pouvoir. La parole gaullienne jaillit d’un fond de dénuement, d’impécuniosité et d’humiliation que la légende a pudiquement recouvert. Debray rappelle que la statue du Commandeur qu’il est devenu nous masque les doutes et les vertiges d’un solitaire condamné à mort par les siens pour désertion, brocardé par ses alliés anglo-saxons et dénoncé dans son camp, à Londres, par les ralliés. Pendant trois ans, il fut un funambule au-dessus d’un précipice. Il ne céda rien d’essentiel. Quel paradigme ! Le procès en illégitimité débuta le 18 juin 1940. Un aventurier ? un traître ? Un vaniteux ? Un monarchiste otage de la Cagoule ? Jouet aux mains des juifs ou des communistes ? Tout cela a participé à la construction du mythe. Ce brouillage ne lui déplaisait pas. En juin 1943, à Alger, la reconnaissance ne lui est toujours pas acquise. Il n’était même pas tenu informé du débarquement américain en Afrique du Nord, ni impliqué dans le Débarquement en Normandie. La chance du Général de Gaulle est venue par la langue française : Churchill était francophile ! Il s’est rapproché du Général vingt jours après le 18 juin. Voilà comment un goût de la langue peut avoir de l’influence sur le cours de l’histoire ! De Gaulle a quand même compris en juin 1940 que la Russie allait entrer en guerre contre son allié germanique. Et que l’Amérique entrerait dans le jeu. On pressentait dans ses discours l’annonce d’une troisième guerre mondiale, la guerre froide. Ainsi, Le Général de Gaulle nous a prouvé que les étapes d’une reconquête passent par des paroles qui avancent vers nous la tête haute. Ah le pouvoir d’une parole qui n’abdique pas ! Et qui touche non seulement l’ennemi mais aussi les « amis ». Voici le petit, sans armes, contre les grands, avec une noblesse de ton masquant la faiblesse. Sa voix parvenait déformée, chevrotante, le théâtre politique était alors sonore. Les oreilles étaient collées au poste. Le général écrivait lui-même ses discours, n’obéissant jamais aux diktats de la communication ! Il n’était pas encore le domestique du médium de la communication ! Sa langue est tenue, la période ample, la citation est du meilleur aloi, on sent la version latine, le collège jésuite, on peut trouver dans ses textes un vestige touchant du dernier moment littéraire de notre histoire politique souligne Debray. Un registre de langue qui nous en dit autant sur l’enfance du Général que sur l’époque, clivage de classes, lycées élitistes, latin-grec pour les enfants de bonnes familles. Debray suggère que le Général eut l’intuition que la langue française avait eu une sorte d’efficace pour le crucial tissage, à la manière d’un surmoi entre frères ennemis. Une politique de la langue et la nation des mots. Avec la paix, tout revient à la niche, au chacun pour soi. Le politique s’efface derrière la politique, les économistes, les dociles et bons fonctionnaires, les sondeurs. Même lorsqu’en 1958, la menace d’une guerre civile rappelle de Gaulle, celui-ci garde la tentation du renoncement, de l’à quoi bon. Aujourd’hui qu’Auschwitz a gommé la France libre, qu’est-ce qui reste impérissable dans la prose gaullienne, se demande Régis Debray ? De Gaulle a-t-il gagné son pari, celui de rendre une âme à la France ? Tout le problème est là ! De Gaulle s’est-il trompé sur les possibilités de la France ? Nous savons désormais qu’il y a eu erreur sur la personne France, qu’il lui en demandait trop. Le grand rêve européen fondant comme neige au soleil, voici que reste une province d’Occident à la fois déboussolée et remises aux normes, mollement conservatrice à l’image de l’Union européenne, où il fait bon vivre, où les touristes accourent, où le taux de fécondité rassure. Une province européenne repassée sous commandement américain. La France est morte le 17 juin 1940… Mais nous sommes sortis par le haut de l’histoire, grâce à de Gaulle !

Malraux, le mythe fait homme ! Cendres transférées au Panthéon le 23 novembre 1996 ! Malraux, clivé, qui jouait la comédie du grand homme d’un côté, et de l’autre il dénonçait dans son œuvre la comédie comme personne ! Pompeux et farceur. De gauche et de droite. Ne fait donc jamais l’unanimité… Debray dit qu’il lui restera acquis. Il fut un violent, et son gaullisme fut un acte de résistance au monde tel qu’il va. Debray reconnaît qu’il ne fait pas partie de cette lignée car à la poésie des énigmes il préfère la prose des explications. Mais il chérit le lyrisme de l’intelligence de Malraux, cet exotisme rafraîchissant de l’idée qu’une pensée conséquente doive se nourrir d’expériences et non de doctrines. La folie Malraux fut qu’il osa occuper un ministère ! Mais son décalage mérite le respect. Incontrôlable, inadaptable, ne jouant pas le jeu. « Même si une période en manque vous panthéonise un réfractaire en deux coups de cuillères à pot… » Sourde résistance de notre microcosme lettré à l’œuvre de Malraux. Comment un homme si étranger au dénigrement fut-il lui-même aussi débiné, se demande Debray ? Certes, faute de goût d’être allé sous les lambris en tant que ministre. Mais n’était-ce pas aussi un acte de courage ? Lâcher sa tour d’ivoire pour une déesse noire avec motards ? Très mauvais calcul pour un nobélisable ! Mais peut-être était-ce par une authentique démangeaison patriotique ? Malraux a injecté du romanesque dans sa biographie, comme du brut dans ses romans. Deuxième résistance : le style, tarabiscoté, fumeux, plein de brisures, de griffures. Malraux ne veut pas savoir que la guerre est finie. Et oui ! Et puis, troisième objection : il est trop français. Alors qu’avant-guerre, il est un grand nom de l’intelligentsia internationale, après-guerre il est enfermé dans un gaullisme hexagonal. Or, il a pensé la mondialité trente ans avant nous, il évoque le réveil de l’Orient en 1925, il s’est confronté au Japon, à la Chine, à l’Inde. Chez ce combattant, il y a l’implicite omniprésence de deux générations, celle qui a fait la Première Guerre mondiale et celle qui a fait la seconde. Peu de femmes dans ses romans. Mitterrand ne l’aimait pas, il détestait le vaticinateur, l’orateur incantatoire plein d’à-peu-près, de généralités creuses. Pourtant c’est Malraux qui écrivait : « Constater la bêtise de la gauche n’est pas une raison pour trouver la droite intelligente. », ou « On ne parle plus que de sexe, nous sommes amputés des sentiments. » Debray trouve que Malraux a été le dernier porte-drapeau de l’histoire-destin, qui est à la politique ce que la passion amoureuse est au rapport sexuel. Il avait une vision de l’histoire proche de celle de Chateaubriand, mais chez lui on est passé de l’adagio au staccato, de l’événementiel à quelque chose de cubiste dans le rendu. « C’est le ton hypertendu du trois fois non : au féminin, au bonheur et à la nature. » Il n’avait pas prévu l’écologie, ni le culte de la Terre-Matrie, ni qu’en Europe nous allions quitter la terre pour l’espace, l’avenir pour le patrimoine, la grande promesse pour la peur du risque. Il relevait encore du continent-histoire, héritage judéo-chrétien, dont nous sommes en train de sortir pour l’ordinaire des gestions au jour le jour. Mais ne désespérons pas : le fantôme de Malraux n’a pas fini de nous précéder sur les brisures de notre espoir, il est toujours arrivé avec vingt ans d’avances sur les autres !

Avec Madame de Sévigné, Régis Debray s’interroge sur l’art épistolaire aujourd’hui, à l’heure du tweet et d’Internet. Il insiste sur le véhicule physique, la feuille de papier, l’enveloppe, l’écriture à la main. Et le fait qu’elle suscite la réciprocité. Il évoque les facteurs, les camionnettes jaunes, les vélos. Le courrier impliquait une organisation étatique, pour les routes, les trains. Lorsque cela s’effondre, advient un blanc dans la correspondance. « Il faut des routes dans la campagne et du loisir à la maison, autant pour l’art de la conversation à la française que pour la correspondance qui la fait rebondir par écrit. » « … il fallait avoir un lieu à soi et du temps libre. » « Nos cellulaires et nos prothèses nous livrent à l’affairement du canard décapité – tandis qu’une correspondance à l’ancienne prolongeait l’entretien policé, dont elle a le piquant, le primesaut, voire l’imprudence, ainsi qu’un certain caractère aristocratique. » La relation épistolaire exige du temps, de ne pas être dérangé, de ne pas avoir de problèmes d’argent. C’est un exercice bénévole. La fin des « bonnes » à la maison n’est pas étrangère à l’épuisement de cet art. En prison, il y a du temps pour écrire. « Les décourageantes facilités de la rencontre privent malheureusement les individus en liberté de leurs capacités d’attention, de concentration et d’introspection, en raison des urgences qui remplissent l’agenda et désolent l’existence. » « … la lettre vit d’absence et meurt de proximité. » « Son premier ressort est l’éloignement géographique, et son coup de grâce, le SMS transcontinental et la téléconférence. » « On ne peut que bénir, d’un point de vue littéraire, les séparations de corps et les longues déconnexions. » Grand bonheur certes d’être partout relié, c’est un confort enviable, mais cela a un prix : moindre magie des mots, voire plus grande sécheresse des cœurs. « … c’est au séisme numérique que nous devons le fait que l’être humain n’a jamais autant communiqué avec ses semblables qu’aujourd’hui – et aussi peu transmis. » Cela est devenu superficiel. « Au fond, l’épistolaire, c’est plus qu’une marque sensuelle d’attention : c’est la civilité même, puisqu’en définitive celle-ci consiste dans l’art de compliquer le plaisir. » Comment ? « En retardant le passage à l’acte, en se détournant du but pour mieux l’atteindre. » Il y a du pousse-au-crime dans la dématérialisation de toutes choses, une société s’expose aux troubles du comportement, à la sauvagerie sentimentale, politique et sexuelle, lorsqu’un homme d’argent et de pouvoir ne tolère plus d’attendre car maintenant tout est maintenant. « Un peu d’inertie dans l’acheminement des signaux aide au travail de civilisation… » Il faut rétablir le tempérament dit secondaire et l’esprit de l’escalier dans leurs anciens droits et devoirs. « Nous avons quelques motifs d’espérer en des retours de courtoisie. Le premier me semble être la féminisation des mœurs, et la nouvelle hégémonie conquise par nos compagnes, disons même de nos first ladies sur nos présidents, plus portées que leur conjoint à l’épanchement, fût-il contre-indiqué. » « Le véritable obstacle, chacun le sait, est d’ordre technique. Il s’est passé avec le numérique un événement considérable : les protocoles de la publication tendent à absorber, pour la première fois dans l’histoire, les protocoles de la correspondance, soit deux usages de l’écriture distincts depuis Sumer et Babylone. Avec la publication, je m’adresse à des êtres flous et pour moi anonymes, via un véhicule tout-terrain qu’on appelle un article ou un livre. Je m’adresse à un nuage de fantômes. Dans une correspondance privée, je vise une personne identifiée et dont je connais au moins le nom. » Avec le numérique, il y a confusion des genres. La lettre à un ami peut devenir une interview de presse. Il n’y a presque plus de relations entre particuliers, tout est économique. Reste l’échange de lettres comme truc littéraire, entre personnages d’un roman… Une lettre garde l’innocence supposée d’un premier mouvement, ce qui n’est pas le cas d’un récit ou d’un essai écrit à la première personne. Peut-être une envie de ralenti peut-elle renaître, espère Régis Debray, tout au bout d’un siècle d’internautes excédés de vitesse ? Comme la photo, au contraire de tuer le dessin, l’a valorisé, et comme l’autoroute a rendu les départements plus attrayants. « Gageons que la lettre autographe aura un jour le prestige – et la cote – de l’incunable. »

A l’occasion d’une journée entière consacrée à l’œuvre de Pierre Nora, pour ses 80 ans, Régis Debray évoque le désherbage de sa bibliothèque effectuée par cet historien : ce sont tous ces nouveaux évangiles qui nous parlaient sémiologie, sociologie critique, linguisteries, politologie, psychologie sociale, anthropologie cognitive, qui s’avèrent les plus atteints de jaunissement précoce. A partir des années 60, ce genre de livres espéra voler son prestige à la littérature, mais la rançon fut une tombée de rideau anticipée… La caravane des jargons distingués passent… Pierre Nora, lui, a résisté mieux que d’autres à la contagion lexicale des marxismes, structuralismes et lacanismes d’époque, et ses anciens textes n’affichent aucune date de péremption… « Chez cet expert en dégonflage, pas de tremblé ni de prose humide. Pas de précautions oratoires ni de restrictions mentales. Pas de fureur polémique non plus, ni d’exécutions capitales – sauf à l’encontre de l’amiral de Gaulle, qui en prend pour son grade, et de BHL, bouffon symptomal et de mauvais augure. » Chez Nora, la retenue domine. Il va droit à l’idée, comme le détective au fait. Le moment Nora est celui de Régis Debray. « Son trait le plus saillant : le discontinu. » Dans son monde, il y a des massifs, sur lesquels il faut s’interroger en se livrant à des approches pour en saisir la dimension, et ces massifs sont séparés par des ruptures, qui permettent de scander le temps qui passe. Chacune de ces ruptures indique un moment, c’est le mot carrefour. « Plus qu’une trouvaille, une trouée. Le moment, c’est moins grave qu’une époque (ça passera) et plus présent qu’une actu… » Le moment donne de la présence au présent, chose évanescente et fuyante, qui est victime de l’accélération de l’histoire. « On me dira que l’historien ne fait que son métier quand il découpe un continuum en tranches, séquences et épisodes. Mais jusqu’ici, on recousait les morceaux pour composer une histoire reconstruite après coup dans la continuité et la cohérence. « Nora, comme l’époque dont il est le portrait, pratique le bout à bout, le futur s’est lassé, l’attente n’a plus d’objet, nous avons tous quitté l’ère du monument et le fragment est notre élément. « Nous n’avons plus d’axe, il s’est brisé en chemin. On tangue. Il allait de soi, depuis Bossuet jusqu’à ce matin, qu’il n’y a qu’une histoire qui compte, et mérite d’être contée – que ce soit celle de Dieu ou celle de France. » La fuite du point de fuite a brisé cette ligne directrice. « Le temps n’est plus l’image mobile d’une éternité immobile, comme s’il l’était à l’époque où l’histoire était unifiée soit par ses lois propres, les universaux de la vie en société, soit par un profil singulier, le caractère national. Nos singuliers sont désormais tenus de se mettre au pluriel, le nouvel uniforme. » Le mono, c’est notre mal, et le multi, notre bien, on est multiculturel, multimédia, multicarte, ou rien, ou pire, totalitaire. Il ne faut plus dire peuple, mais populations. Ni collectivité nationale, mais minorités, visibles et invisibles. « L’usage devenu réflexe chez nos idéologues de ce fourre-tout confusionnel, le totalitarisme, n’a pas peu contribué à cette phobie de l’organique, cette volonté d’exorciser tout ce qui pourrait ressembler à du cohérent, du convergent et de l’échelonné. » Donner aujourd’hui une conférence, c’est destituer une majuscule, liquider un article singulier défini, et exalter des minuscules. Marginalité comme posture idéale. « Le magistrat du centrifuge, Michel Foucault, a donné son estampille d’anarchiste sans le nom à l’ordre nouveau, avec ses disjonctions épistémologiques… , son anticommunisme passionnel, et la définition du minimum syndical subversif… une certaine difficulté d’être… » La raison d’être du Ministère de la Culture est désormais de veiller à la contre-culture. La nouvelle façon de rythmer l’Histoire subit de plein fouet l’évanouissement des horizons de sens. « Triomphe de l’historiographie. Ce n’est plus la chose qui intéresse, mais notre rapport à la chose… » « Invagination généralisée. » Histoire de l’histoire. Dévalorisation de toutes les professions de foi. Les parties ont eu raison du tout. Passage des grands récits aux menues mémoires. « Pierre Nora bâtit, mais en creux, sans prétention. L’invention se rebaptise chez lui inventaire. » Il défiche, déconstruit, décrypte, décompose. Son but ultime est de constituer un chantier. Ouvriérisme qui l’honore, même si cela fait sourire. Nous sommes tous des travailleurs du symbolique. Un peintre évite d’avoir une œuvre, c’est son travail qu’il faut saluer dans son atelier. « L’œuvre n’est admissible qu’à condition d’être ‘ouverte’. » L’essayiste, lui, qui a droit au mot ‘fin’, roule des mécaniques et des formules qui claquent comme des portes, parlant à la première personne et disant des choses qui n’engagent que lui, il croit savoir ce dont il s’agit, alors que le vrai savant est informé du provisoire, du relatif de toutes choses. Le temps ne nous transporte plus au-delà de nous-mêmes, « Le bréviaire du démocrate exige le gros plan et la vue courte, sans ligne de fuite. Faut-il s’en plaindre ou s’en réjouir ? Enfance ou paradis ? Honnêtement, je n’en sais trop rien… Nous étions des otages, nous devenons responsables ? » Le moment Nora est fait pour durer, conclut Régis Debray !

Ce livre de Régis Debray nous invite à la résistance par la parole qui, même sur fond de dénuement et de défaite, n’abdique pas comme si la guerre pouvait, au temps des révolutions technologiques à la suite des linguisteries et des sciences humaines, être à jamais absorbée par la paix et le progrès. Littérature comme résistance toujours en acte face à ce qui, par les discours et les outils, cherche à forclore, au nom d’un progrès radieux, la vie sur la terre de la naissance, à défendre et sur laquelle un peuple doit s’organiser. Tout s’est passé comme si la défaite refoulée de la Deuxième Guerre mondiale avait imposé le renoncement à se battre pour la vie des nés sur terre, faisant des humains d’éternels mineurs dont la vie est parlée sans jamais les laisser parler vraiment c’est-à-dire résister. Comme si les outils de plus en plus perfectionnés, encore bien plus puissants que les discours, les idées, les idéologies, ouvraient un lieu utérin du progrès radieux où les humains en masse n’auraient pour leur bien qu’à consommer ce qui a été produit pour eux, avec à la clef l’économie d’une guerre pour la vie dehors, sur terre, s’organisant en nation. Comme si les riches restaient le paradigme tout-puissant d’une vie abritée, imbibée, pour une masse humaine addicte aux marchandises que la technologie et les nouveaux médiums lui imposent de partout bien plus que les idéologies et autres discours. Régis Debray nous parle de grands résistants à cette défaite qui ne dit jamais son mot ! Ainsi, il est l’un des rares à nous inviter à résister plus que jamais ! Juste par la parole, sur fond de sevrage.



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