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Vies et morts d’un Crétois lépreux, Epaminondas Remoundakis

Editions Anacharsis, 2015

mercredi 15 juin 2016 par Alice Granger

En 1972, Epaminondas Remoundakis a enregistré sur magnétophone l’ histoire de sa vie, parce que la lèpre l’ayant privé de ses yeux et de ses mains il ne pouvait pas l’écrire. Ce texte a été transcrit et traduit du grec par Maurice Born et Marianne Gabriel.

Ce Crétois né en 1914 a été atteint à 12 ans par la lèpre, qui avait déjà frappé sa sœur. Une catastrophe qui a brisé net un avenir brillant, même s’il peut commencer des études à Athènes parce qu’il ne présente pendant des années aucun signe extérieur de la maladie, le traitement, qui à l’époque ne guérit pas, ayant fait disparaître les premières taches suspectes. En Crète, dès 1904 et jusqu’en 1957, les lépreux sont enfermés comme des parias sur une île au large de la Crète, Spinalonga, afin qu’ils ne contaminent pas la population saine, et la Grèce toute entière appliquera ensuite cette ségrégation radicale. Dès qu’une personne est soupçonnée d’avoir la lèpre, si elle ne se soumet pas tout de suite, elle peut faire l’objet d’une dénonciation et d’une véritable traque pour être transférée pour toujours sur l’île inhospitalière. Le jeune Epaminondas, déchiré, avait quitté sa chère Crète natale, son paradis, pour rejoindre sa sœur lépreuse à Athènes, car là c’était plus facile d’échapper aux dénonciations, surtout si rien ne se voyait encore sur le corps. Lui et sa sœur ont ainsi pu repousser pendant des années l’exil sur l’île des morts-vivants auquel la tragédie de l’envahissement par la maladie les condamnait. Une résistance hors du commun est racontée dans ce texte. J’ai tout de suite été frappée par la similitude entre la tragédie grecque de l’occupation, tout au long de siècles d’histoire, par des conquérants, Romains, Vénitiens, Ottomans par exemple, et l’envahissement par la maladie, la lèpre ! Et la longue expérience de résistance à ces occupants qu’on ne pouvait pourtant pas repousser semble être la même, dans le récit de cette vie exceptionnellement combattive, que celle contre la maladie et surtout sa conséquence, l’exil hors de la communauté humaine saine. Comme avec les différents conquérants que la Grèce a connu tout au long de son histoire, les lépreux semblent se soumettre à la tragédie qui détruit leur vie, leur avenir, leurs ambitions, ils n’y peuvent rien, mais, tout de même, dès l’annonce de la terrible vérité et ensuite sur l’île tombeau qui les accueille comme des déchets dont on s’est débarrassé, la résistance s’organise, et la vie continue autrement, les bannis entendent encore faire valoir leurs droits auprès des vivants non atteints. En tout cas, c’est l’auteur, Epaminondas Remoundakis, à la fois impuissant à éradiquer cette tragédie et exceptionnellement résistant, qui incarne le paradigme très grec de la lutte contre l’envahisseur plus fort que soi mais qui ne peut faire perdre son âme. Déshumanisé et humilié car lépreux, toute sa vie il se bat, et réussit dans cette bataille, pour faire admettre qu’il reste un humain, ainsi que chaque membre de la communauté lépreuse, et qu’ils ne sont pas devenus des sous-hommes ! L’esprit crétois d’entraide est primordial !

Le récit de cette vie aurait donc pu être phagocyté par la tragédie de l’assignation à résidence sans retour sur l’île aux lépreux, n’être que l’histoire mélancolique d’un mort-vivant sacrifié pour protéger de la contagion la population. Or, l’auteur a d’abord consacré de nombreuses et très belles pages à l’histoire de son enfance crétoise, au temps d’avant qui en devient paradisiaque par-delà sa simplicité, à l’image du village de son père d’où personne n’a jamais désiré partir pour s’installer ailleurs ! Une enfance heureuse et harmonieuse, littéralement matricielle et très protégée, au sein d’une nature que l’on sent paisible et comme éternelle, même si elle a été assombrie par la mort de sa mère alors qu’il avait huit ans. Déjà la tragédie, donc… contre laquelle il est comme sa famille impuissant ! Et sur la base de cette perte soudaine, se joue batailleuse l’expérience de la vie qui se poursuit autrement, se réorganise, il y a encore de la vie après la destruction d’une vie… « … la vérité est que cette mort a été fatale pour nous tous, qu’elle a détruit une harmonie qu’on nous jalousait jusqu’alors… petit à petit, nous avons retrouvé un rythme. » L’auteur insiste sur ce « cadre paisible et naturel » dans lequel il est venu au monde, sur ce pays qu’il doit quitter pour toujours mais qui est inoubliable, et a comme chargé les batteries d’énergie vitale pour longtemps, de quoi résister mieux que beaucoup de compagnons d’infortune. L’impossible désir de retrouvailles de la vie d’autrefois, paraissant idyllique après-coup, semble l’avoir poussé ensuite à être à l’initiative d’une organisation sur l’île des lépreux tellement abandonnée à elle-même, sale, sans cohésion sociale, sans humanité. L’humanité paisible et résistante de l’enfance crétoise semble avoir été le paradigme pour amorcer sur l’île de Spinalonga un début d’organisation sociale, une défense des droits des habitants lépreux, une réhabilitation des maisons insalubres, et l’estime de soi revenant alors un peu de tissu d’une cohésion sociale et humaine pourra lentement se tramer. C’est la formidable énergie du désespoir de l’auteur qui a pu accomplir ce petit miracle, qui ne fait pourtant pas disparaître l’horreur de cette ségrégation ! Forcé de se soumettre, il ne se soumet jamais aux conditions inhumaines et humiliantes qu’il trouve sur l’île en arrivant. Il ne se soumet pas à la déshumanisation dont il fait l’objet, il se bat pour faire valoir que lui mais aussi tous les autres lépreux sont encore des êtres humains dont la communauté humaine saine doit se soucier. Son instruction le désigne comme celui qui va savoir défendre les droits des malheureux parias, il investit aussitôt une fonction sociale, il représente et soude la communauté ! La lèpre ne l’a pas privé de cerveau, il est capable de parler, de penser, d’organiser, d’entraîner les autres lépreux dans un processus de lutte contre la déshumanisation. Tout de suite, il se détache, même en enfer ! Sur l’île, il va être à l’origine d’une réhabilitation communautaire qui va créer à nouveau une solidarité entre les résidents malades comme il y en avait une qui soudait les fiers Crétois dans l’enfance.

La coupure est terrible, mais fait que ces moments de l’enfance restent dans son esprit « aussi vivants qu’ils l’étaient alors. » L’auteur raconte sa Crète natale avec ses yeux d’alors. A travers l’évocation d’un village crétois, il nous rappelle l’histoire de cette île et aussi celle de la Grèce, l’occupation par les Vénitiens, puis par les Turcs. Par exemple, les Vénitiens avaient changé le nom du village parce qu’ils espéraient que cela transformerait la mentalité des gens. Les Turcs, à leur tour, ont aussi voulu avilir les Crétois. Le frère aîné de l’auteur a réussi à faire changer le nom turc du village : nous percevons la résistance, envers et contre tout, très tenace. Une résistance du désespoir et une fierté qui habitent donc l’auteur jusque dans les longues années lépreuses sans espoir. Une résistance incroyable pour que les morts-vivants oubliés soient moins oubliés, aient peu à peu des droits. Le grand-père de l’auteur était déjà un homme têtu, qui avait réussi à faire construire une église plus grande, prenant le risque de se faire rouer de coups. Le petit-fils s’avère être comme son grand-père un constructeur pour le bien de la communauté des lépreux, il organise la réhabilitation de maisons individuelles tombant en ruines, peu à peu blanchies à la chaux, et les bannis de la société pourront retrouver une vie intime, se faire la cuisine, s’inviter, faire des fêtes…

Donc, une première partie évoque les mœurs et traditions qui différencient la Crète du reste de la Grèce, la fierté de ses habitants, leur solidarité. Dans le village natal de l’auteur, il n’y a jamais eu d’assassinats. Il insiste sur la nature paisible et joyeuse des habitants, paysans, bergers, pêcheurs, des gens simples. Les femmes font le pain, la lessive à la crétoise. Il évoque la fabrication de la raki, alcool crétois. Le rêve de la Grande Grèce (celui d’un Etat-nation réunissant tous les Grecs y compris ceux d’Asie Mineure, d’où la guerre de conquête par l’armée grecque contre les Turcs en 1918) fait battre le cœur des gens, et les enfants prennent part à la joie collective. L’auteur a huit ans lorsque la catastrophe irréparable d’Asie Mineure a lieu, et l’échange de population entre Grecs et Turcs. Mais « les temps peuvent bien être durs et sombres, le fil monotone de la vie trouve quelque chose pour s’accrocher. » Voilà. Trésor d’innocence et de spontanéité dans les pauvres jeux de fortune des enfants, qui vadrouillent dans la nature. Des endroits qui donnent une sensation de calme et de sécurité.

Nous avons donc l’impression, en lisant cette belle première partie du récit, que pendant son enfance ce Crétois a vécu dans une sorte de paradis à la fois simple, paisible, infini, et pétri de traditions, d’histoires, de résistance aux envahisseurs et aux pirates. Le caractère paisible et joyeux de ce temps-là est sans doute aussi lié au fait que le père, bien qu’illettré, est plus riche que les autres, il loue beaucoup de terres à l’Etat et les fait cultiver, il a des troupeaux, le lait sert à la fabrication de fromages, il a des maisons même à Athènes, ce qui rendra plus facile au début à la sœur et au frère lépreux de se cacher et d’échapper aux dénonciations. Enfance heureuse, donc, paisible, joyeuse, qui reste au cœur de ce Crétois devenu lépreux comme une inépuisable réserve d’énergie, de résistance, d’inventivité même lorsque l’espoir du retour n’existe pas. L’enfance d’un garçon dont l’avenir semble tracé, et puis le couperet tombe, et c’est un avenir sombre qui s’ouvre, tout tracé lui aussi.

Un jour, le docteur vient faire une inspection dans la classe, le garçon a douze ans. Le docteur découvre la tache suspecte sur le bras, il « a reconnu le sceau du destin », le garçon est atteint comme sa sœur avant lui. La tache, il sait qu’elle signifie la rupture de sa vie, « la séparation d’avec les autres hommes, le passage de l’autre côté de la rivière sans retour. » Le départ pour Athènes est décidé d’autant plus que s’y trouve un frère aîné médecin, et ce garçon de douze ans ne pleure pas, parce que les larmes sont déjà parties avec la mort de sa mère. Le petit lépreux part à l’aube, dans le noir, tout s’est accompli dans une nuit. Quitter l’enfance pour toujours le plonge dans le désespoir. La perte est abyssale ! Rien de nouveau n’est à espérer à l’horizon pour que cette perte soit moins douloureuse. « … il s’est passé en moi un changement étrange et définitif. Jusqu’alors, j’avais toujours marché avec une certaine désinvolture, la tête haute, le regard droit, mais tout à coup, quelque chose m’a fait incliner légèrement la tête, baisser le regard, avec un vague sentiment de honte. » Castration violente, un coup bien plus fort que soi, une invasion effroyable et très tragédie grecque. L’individuel et l’historique se rejoignent ! Mais en même temps, se lève la résistance par la pensée, par les mots, par le cerveau. Le garçon est très conscient de son sort, il a l’entraînement intellectuel pour faire face. Il sait que sa résistance sera, au mieux, sauf dénonciations, vaincue par l’apparition de signes visibles de la maladie sur son corps. Il sait l’inexistence de traitement pour cette maladie. Il sait que le couperet s’est abattu sur sa vie. Il sait qu’il entre dans une nouvelle façon de vivre. Et c’est avec beaucoup d’apathie qu’il s’y résigne, d’abord. Impossibilité grecque de résister à la tragédie ?

Son cœur gravement blessé veut échapper à la pression énorme, et la découverte du port du Pirée, lorsque le bateau arrive, est si époustouflante que, quelques instants, il oublie le reste et reprend son souffle. Plus tard, lorsque son frère docteur confirme le funeste diagnostic, il admet qu’il n’existe pas pour lui de retour, il lui faut suivre son destin. D’une certaine façon, comme dans son enfance tout semblait tracé pour lui mais au paradis, désormais tout est aussi déterminé, mais, un jour ou l’autre, dans l’île des morts-vivants, en enfer. Déjà, il croit que son frère aussi commence à l’abandonner, à cause des petites taches il fait peur, il est contagieux… mais non, la maladie est en vérité peu contagieuse même si beaucoup de désinformations et d’ignorance alimentent l’hystérie du rejet, le docteur n’a pas peur pour lui, et le malade condamné à ne plus vivre normalement peut goûter aux délicieux gâteaux athéniens, écouter de la musique, boire pour la première fois de la bière. A Athènes, il découvre le premier soir un nouveau monde, une capitale dont rêvent tous les provinciaux. On dirait que commence pour lui un crépuscule, beau bien sûr, avant la nuit sans retour. Une période transitoire commence, ce n’est plus le paradis mais pas encore l’enfer. Le lendemain matin l’angoisse le prend, il sent la force de la malédiction sur lui. Il s’incarne en lépreux, comme celui qu’il avait vu enfant, une paysanne avait crié : « Sauvez-vous, malheureux ! Il vous collera le mal rien qu’en vous regardant ! » Devenu lépreux, il commence à ne plus regarder fixement les gens dans les yeux, à cause de cette phrase. Il devient dans le regard présumé des gens sains cet autre dangereux, qu’il s’agit de refouler là où il ne sera plus nuisible pour la société, tel un déchet.

A Athènes, dans le quartier riche de Kolonaki où il habite avec sa sœur une maison appartenant à leur père, « La secousse morale que j’avais subie était terrible, elle se renouvelait à chacune de mes visites à l’institut… l’humiliation du déshabillage et des photos me donnaient un sentiment d’infériorité que je mettais plusieurs jours à surmonter… Une mélancolie imperceptible marquait mon visage. » Il se sentait devenir un sous-homme, un inférieur, un paria ! Dans la capitale, le jeune garçon a pourtant la chance d’avoir un frère aîné médecin, et que la famille ait de l’argent. Ainsi, puisque la maladie peut se cacher totalement et que dans la grande ville il n’est pas connu, son frère peut l’inscrire dans une école fréquentée uniquement par les enfants des grandes familles d’Athènes, ceux des armateurs, des industriels, des intellectuels. De quoi l’aider, momentanément, à surmonter le sentiment d’infériorité et l’humiliation, en restant du côté de l’élite, comme en Crète il se distinguait en étant plus riche que les autres. Mais la crainte d’être reconnu, et dénoncé, par deux jeune Crétois aperçus à l’école déclenche chez lui la panique, et il va changer de lycée, le nouveau est fréquenté par des élèves d’origine plus modeste, mais les professeurs sont plus sérieux. Surtout, le fait d’avoir un frère médecin, et d’habiter Kolonaki font que les autres élèves le regardent avec une admiration respectueuse, de quoi aussi contenir les effets ravageurs du sentiment d’infériorité ! Il arrive à se sentir presque un adolescent normal rêvant de conquérir la vie, aimant la musique, les tavernes, les sorties le soir.

Il y a un professeur qu’il n’a jamais oublié, dont les paroles continueront toujours de lui montrer le chemin et lui éviter de sombrer, à travers les tempêtes et les orages. Il disait : « Dans la vie, vous rencontrerez des tas de ‘bonshommes’… mais très peu d’hommes. Un homme, c’est bien autre chose qu’un ‘bonhomme’… Avec eux, vous devrez vous battre, mais ne soyez jamais déçus. »

Le frère médecin, à Athènes, est bien sûr l’élément indispensable, la lumière qui l’éclaire et l’ombre qui le protège. D’une certaine manière, par-delà le fait qu’il soit lépreux et donc en puissance devenu non désirable du côté des gens sains, le frère médecin perpétue une sorte de paradoxal statut privilégié, il fait persister une sorte de protection toute maternelle, un refuge certes précaire. Grâce à lui, qui incarne la protection par la famille, le sursis peut se prolonger. Mais le Docteur meurt ! « J’ai entendu gronder le tonnerre, un éclair a explosé devant mes yeux, tout est devenu jaune, puis un épais brouillard a recouvert le monde. » Cette mort non seulement réitère le traumatisme de la mort de la mère, mais a fait s’écrouler le rempart familial protégeant le paria. Jusque-là, on voit à travers son cas l’importance de la famille pour un jeune Grec, et la Crète de son enfance est aussi une vaste famille soudée pour ses membres ! Le jeune homme a pourtant encore la chance avec lui, puisqu’un jeune professeur originaire de Crète (évidemment, solidarité crétoise !) se propose d’être son tuteur pour qu’il puisse poursuivre ses études. Pourtant, le jeune lépreux sait que désormais il ne peut plus avoir confiance, car la loi en vigueur en Crète depuis 1904 (alors que la Crète était encore non rattachée à la Grèce) à propos des lépreux envoyés sur l’île est maintenant en vigueur dans toute la Grèce. A Athènes, beaucoup de lépreux crétois viennent se faire soigner, et cela provoque beaucoup de peur d’être contaminé, et des rejets violents contre les envahisseurs crétois porteurs de la mort. Un médecin rappelle que dans d’autres pays , les malades suivent un traitement mais peuvent continuer à exercer leur métier aussi longtemps qu’ils le peuvent. Mais les temps sont au désir d’exterminer les malades de la lèpre, ce sont de mauvais démons, il faut les transporter à Spinalonga. « La simple accusation d’un quelconque citoyen suffisait pour que la police l’arrête… »

En 1931, Epaminondas Remoundakis a d’excellents résultats à ses études, et il part vers son refuge, en Crète, pour les vacances, tout en ayant le pressentiment d’un malheur imminent. Tout est précaire, mais il a encore réussi à rejoindre le refuge d’insouciance, comme pour toucher encore ce qui sera bientôt à jamais inaccessible. Mais l’air glacial de son père, lorsqu’il le voit, détruit sa joie. Ce père lui annonce qu’il n’est plus en sécurité, car une lettre de dénonciation a été envoyée contre lui. Alors, un sentiment de dernière fois l’écrase ! Bien sûr, il ne va pas se laisser prendre tout de suite. Mais le gibier qu’il est devenu sait que le temps est compté ! Sa cavale ne durera pas. Il part de Crète envahi de pensées noires.

Pourtant, il lutte encore, change de maison à Athènes, la fortune du père rend cela possible, avec sa sœur ils ont encore un peu de répit, bien que traqués. Lui commence des études de droit, il veut devenir avocat. De manière incroyable, avec l’énergie du désespoir il pense qu’il peut réussir, que les signes extérieurs de la maladie ne reviendront jamais, qu’il est sous une protection éternelle. Il est accepté à l’université, après des épreuves d’entrée. C’est vraiment un battant ! Il se débrouille même pour se faire de l’argent ! Lui et sa sœur sont propriétaires d’une petite maison, et à l’écart du monde ils se sont constitués une vie agréable. Débrouillardise à la grecque. Pourtant, il sent que « ma vraie place se situant hors de la société des humains. » Sa résistance et sa discrétion font qu’il passe en deuxième année de droit, et que lui et sa sœur continuent à mener leur vie de lépreux en sursis. Mais le teint du visage du jeune homme se modifie très légèrement, ce que les paysans crétois savaient très bien voir chez leurs enfants comme les premiers signes de l’atteinte par la lèpre. Il devra faire encore plus attention !

Nous sommes en 1935. Un policier cherche Maria, sa sœur lépreuse, elle vient d’être dénoncée ! Le coup d’Etat militaire du 1er mars 1935 a mal tourné et Venizelos est en fuite. Le futur dictateur Metaxas est en vue ! Pour la lépreuse, toutes les issues sont bloquées, elle doit se plier à la loi, telle une condamnée à mort qui a épuisé tous les recours. Elle abdique. Direction l’île de Spinalonga.

Le jeune Epaminondas reste seul, traqué, en proie aux cauchemars, se sentant face à un peloton d’exécution. Mais en octobre, il s’inscrit encore à l’université. Résistant toujours ! « … par dessus-tout je ressentais l’irrépressible appétit d’un grand dessein, un entêtement à devenir un homme instruit, à servir la Grande Idée. » Une résistance personnelle au destin humiliant d’un lépreux qui entre en résonance avec l’histoire grecque, avec la Grande Grèce !

Le destin se met en marche, il est arrêté, il lutte encore pour dire qu’il n’est pas atteint, mais un jeune médecin lit sur son visage les traces infimes de la lèpre. Déjà, lorsqu’il se retrouve avec d’autres lépreux dans un centre pour ces malades, le traitement humiliant lui saute aux yeux ! « Je lance un dernier regard en arrière et, déposant à ce seuil tous mes rêves et mes espoirs, je traverse le Rubicon vers l’autre monde, le sous-monde du monde. » Il fait partie des sacrifiés dont le monde sain d’alors pense devoir se débarrasser pour rester entre soi dans un monde sans danger, qui ne se détruira pas, on a désigné les coupables, on les fait disparaître, le paradis sans eux est préservé ! Alors que lui-même vient d’être enfermé dans le centre pour lépreux d’Athènes, il s’inquiète pour sa sœur, enfermée à Spinalonga. Mais quelqu’un qui l’a vue là-bas dit qu’elle s’y est bien habituée. La personne dit qu’en vérité Spinalonga est moins pire que ce qu’on dit, que ce n’est pas « le lieu du cimetière des morts-vivants ». Des gens sains, de la famille, peuvent apporter aux lépreux des provisions, de l’eau. Des paroles qui, paradoxalement, font entendre que dans cet enfer, il y a quand même des lueurs d’humanité ! Dans son centre, le jeune homme fait connaissance avec le traitement qui est réservé aux malades, la douche en commun en plein air même s’il pleut ou fait froid. Il va recevoir son matricule ! Comme plus tard en camp de concentration ! Et, comme tout lépreux soustrait au monde, il disparaît des actes de naissance de son village, il est non seulement rayé des vivants mais considéré comme non existant. Beaucoup plus tard, lorsqu’il devra se faire faire des papiers officiels, après l’ouverture des centres de lépreux, ce sera une difficulté ! Malgré de nombreux prélèvements, et quelques taches à peine visibles, le résultat restera étrangement toujours négatif, on n’isolera jamais le bacille ! Il peut sortir, mais il a rayé Athènes de sa vie. Il va au Pirée, il achète des cadeaux à faire parvenir à sa sœur. Il joue un peu à l’homme normal, il va manger un gâteau. « La douceur et le goût du gâteau ravissent non seulement ma bouche, mais mon cœur aussi, après l’amertume des derniers jours. » C’est que le temps de saisir chaque petit plaisir qui s’offre est arrivé. Des instants précieux, suspendus, intenses, qui surviennent en plein enfer. Ne pas les rater ! De sortie hors du centre, il aurait pu s’enfuir ! Mais ne le fait pas… Il y a chez lui l’idée de s’en remettre au destin ! La question grecque de la tragédie, peut-être ! Tôt ou tard, cette tragédie arrive, on s’incline, et puis on résiste, on s’arrange, on s’organise, l’humanité en train de se vivre est de la vie sans cesse arrachée à la mort, suspendue, intense, un pas en arrière un pas en avant. Dans le centre lui-même, il se passe des choses, comme d’ailleurs dans une prison. Ceux qui ont de l’argent ont des « domestiques » qui font le lit, la lessive, la vaisselle… Il y a des originaux. Le jeune Epaminondas, qui a donc acquis un certain niveau intellectuel, est très intéressé par les personnes, son enfance en Crète l’a formé à un niveau subtil de sociabilité, il est intéressé par chaque détail, éveillé, attentif. Sûrement, cela lui permet aussi d’oublier l’enfermement, la perte d’avenir.

Tant qu’il est au centre pour lépreux d’Athènes, il peut en sautant le mur sortir les jours de semaine parce qu’il y a moins de monde, aller au Pirée. Il accepte le rythme de vie du centre. Il va au cinéma, achète des journaux que lui, l’homme instruit, lit aux autres lépreux du centre. Il sait se débrouiller, dans cette nouvelle vie, pour se faire un statut plus élevé par rapport aux autres, mais toujours dans un processus de socialisation, d’entraide. « Cela leur procurait des sujets de discussions, secouait un peu la somnolence et l’inertie dans lesquelles la maladie avancée les avait plongés. » Mais les jeunes du centre le prennent pour un fou… Parce qu’il fait des choses en direction des autres, au lieu de penser à lui d’abord ?

Les malades chantonnent les chansons traditionnelles de leurs lieux d’origine. Les femmes sont enfermées la nuit, mais des enlèvements sont organisés… Les insoumis du centre sont envoyés sur l’île crétoise de Spinalonga, comme si c’était le bagne ! De grands criminels qui ont osé se plaindre de la nourriture ou ont osé aimer !

Dans le centre, les paysans sont particulièrement malheureux, car ils ont perdu leur horizon dégagé !

Désormais, en Grèce, qui veut entrer à l’université doit présenter un certificat médical. Le cas d’Epaminondas, qui avait pu y étudier pendant deux années alors qu’il était secrètement lépreux est pour quelque chose dans cette nouvelle mesure !

Un surveillant de Spinalonga vient lui rendre visite, il lui donne des nouvelles de sa sœur, et lui décrit les conditions de vie sur l’île des lépreux. « En comparant les deux situations, nous arrivons à la conclusion qu’ici, au centre, l’individualité et la personnalité du malade sont écrasées. Sur l’île, certains aspects indispensables à la dignité de l’homme sont au contraire préservés ; on peut choisir sa nourriture et la préparer comme on l’entend, puisqu’on reçoit une solde, et non une soupe collective. On dispose librement de cet argent, personne ne le contrôle. Enfin, on a sa propre chambre, où l’on peut se coucher ou se lever à son heure. En deux mots, la vie n’y est pas collective, réglementée et dépendante des autres. » Et puis, il y a la mer, certes elle fait mur de prison, mais en même temps elle ouvre l’immensité de l’horizon. Le récit que fait le surveillant de Spinalonga fait écho au désir toujours vigoureux d’Epaminondas de retrouver dans cet enfer une humanité ! De plus, il s’agit de la parole d’un Crétois, qui a plus de valeur qu’un contrat devant notaire. Alors, lorsqu’il lui propose de partir avec lui à Spinalonga, il accepte de « faire le saut de la mort » ! Soudain, l’humiliation subie par les lépreux au centre, l’habitation collective dans les dortoirs, tout cela n’est plus supportable ! Sur l’île aux lépreux, il va retrouver une vie plus libre, plus humaine, cuisiner, aller pêcher en barque… « J’ai donc décidé de tester cette nouvelle vie, espérant que la mer que j’aime allégerait l’angoisse qui m’oppressait. »

En route, soudain « le prix à payer me semble excessif… mais en même temps je me sens comme porté par une force invisible, qui me redonne courage. » C’est parce que sa sœur l’y attend, un lien familial donc ! « … elle est au monde la personne que j’aime le plus. » Importance de ce lien affectif, pour résister. Un morceau d’enfance sauvé du désastre ! Il traverse l’Achéron.

Les formalités d’arrivée sont très rapides ! Spinalonga avale facilement ses victimes ! Une immense muraille s’élève devant lui ! On vient le voir arriver, comme une distraction et en espérant des nouvelles de l’autre monde ! « Des dizaines d’yeux curieux et fouineurs m’observent de la tête aux pieds. » Il faut grimper par les rochers pour arriver jusqu’à la chambre de la sœur, Maria. Désespoir d’être réunis en cet enfer, mais joie de se revoir. Il se sent désormais enchaîné comme Prométhée sur son rocher, sauf que son foie ne se régénère pas chaque nuit…
Le lendemain, il marche dans les ruelles difficiles pour les pieds blessés, et il voit qu’il y a trois cafés sur l’île. Dans cet enfer, il s’aperçoit très vite que de merveilleuses surprises sont possible ! Telle cette vue qu’il découvre depuis une petite terrasse percée dans la muraille : une mer limpide et calme, les côtes, les petites collines toutes vertes du printemps. Parcelles de plaisir, chaque jour, à ne pas rater. Y être sensible ! Les sens sont encore très vivants !

Dès son arrivée, parce qu’il est un homme instruit que l’on attendait depuis longtemps, il acquiert, là aussi, un statut à part, plus élevé. « Toi… tu prendras la responsabilité de te débrouiller pour nous défendre et nous suivrons tout ce que tu fixeras. » C’est sur la base de son enfance crétoise, et de ses études à Athènes en tant qu’enfant de famille plus privilégiée que les autres, qu’il se présente avec les qualités d’un meneur, d’un responsable, d’un penseur qui a des idées. Tout de suite, sa vie même en enfer prend du sens ! On lui raconte les préoccupations de chacun, les injustices, la pauvre vie de lépreux sur l’île. « J’avais vingt-et-un ans, l’âge des rêves, et tout me paraissait compromis, mais dès ce moment j’ai senti que ma vie ne serait plus vide ni inutile sur ce rocher où je me croyais condamné à attendre la fin avec fatalisme. » La vie d’autrefois peut faire venir des idées pour la vie d’aujourd’hui, peut nourrir la résistance et les exigences à faire valoir, pour faire ressusciter des morts-vivants. « … j’ai alors décidé de me mettre à la disposition de ces gens. » Renaissance d’une tradition crétoise d’entraide. La communauté de malades devient une sorte de grande famille comme autrefois les fiers Crétois.

Surprise de constater la profusion de produits laitiers frais apportés par les paysans des environs, ainsi que des viandes, des poissons, des oranges, du miel ! Ici, la nourriture est bonne. Les malades ayant de l’argent, les paysans font un commerce juteux, et eux n’ont pas peur de la lèpre !

Face aux heureuses surprises, il y en a d’affreuses, telle la crasse, partout, des habitations privées de lieux d’aisance, odeur nauséabonde, tas d’ordures, maisons non passées à la chaux depuis le départ des habitants turcs. Spinalonga avait été autrefois le centre commercial de toute la Crète orientale, elle était opulente, mais désormais elle est abandonnée, et de loin les maisons délabrées semblent des trous dans les rochers. La vue de cette cité en ruines remplit de désespoir le nouvel arrivé.

D’abord, même s’il faut viser à terme le départ de l’île, il s’agit de faire passer à la chaux toutes les maisons, pour les rendre salubres ! Epaminondas fait sa demande au directeur. Et il propose aussi que soit organisé un ramassage des ordures. Acceptation des propositions, et organisation d’équipes. Branle-bas de combat dans tout le village, d’autant plus que tout le matériel est offert ! La vie est, paradoxalement, revenue dans l’île des lépreux, grâce à ce battant Crétois ! Avec lui, chaque malade se découvre aussi une vitalité incroyable, et tout le monde participe ! Il fallait un meneur, quelqu’un qui avait des désirs et des idées, quelqu’un qui ne se soumettait pas tout à fait, qui ne renonçait pas, qui s’inspirait d’un passé heureux résistant et organisé pour le réinventer aujourd’hui dans des conditions très différentes.

Très paradoxalement, ne peut-on pas dire que, pourtant, Epaminondas retrouve à Spinalonga quelque chose de son enfance crétoise ? En effet, enfant il n’avait pas besoin de gagner sa vie, de travailler, l’environnement familial lui donnait les moyens d’une vie heureuse au sein d’une communauté crétoise organisée de manière traditionnelle. L’environnement est matriciel, il prend soin de lui, même lors des épreuves. A Spinalonga, chaque lépreux reçoit une solde qui n’est pas le paiement d’un travail. On dirait que le fait d’avoir cette maladie-là, qui fait si peur aux gens sains qu’on exile les malades atteints dans l’île, perpétue le temps d’enfance avec le non besoin d’avoir à gagner de l’argent par un travail ou une activité. Au temps de l’enfance, le petit garçon se prépare et se forme dans la perspective d’avoir à travailler un jour et donc d’avoir si possible un avenir brillant, il aperçoit à l’horizon une autre vie, où il n’est plus un enfant assuré par sa famille mais il devient comme son père assurant le bien-être à sa famille. A Spinalonga, il n’y a plus à se préparer à l’avenir, mais l’argent est donné comme si la logique était redevenue matricielle. Les lépreux sont, d’une certaine manière, dans une île ventre, et leur solde leur permet d’acheter ce dont ils ont besoin, et de ce point de vue ils vivent plutôt bien, les paysans viennent leur vendre des denrées de qualité. Entraînés par Epaminondas, les lépreux de l’île se mettent au travail, mais c’est pour réhabiliter les maisons, les ruelles, pour ré-humaniser la vie, ce n’est pas une activité rémunérée. Plus d’ambitions pour l’avenir, mais de l’énergie à engager pour la qualité de vie au présent, chaque jour, sans avoir à penser à l’argent. L’argent, ils le reçoivent, et ce sont, bizarrement, presque des privilégiés pour les paysans qui viennent leur vendre ce qu’ils produisent. Paradoxale gratuité. D’une certaine manière, rayés des registres de naissance, les lépreux sont renvoyés à un temps d’avant la naissance, et, dans cette logique-là, les lépreux et leur responsable Epaminondas exigent des conditions matérielles humaines, non humiliantes, des soins médicaux, de l’hygiène, une vie sexuelle et amoureuse possible. Comme si Epaminondas mettait les autorités grecques en demeure d’aller jusqu’au bout de cette logique en donnant matériellement tout ce qu’il faut comme prix d’un exil éternel. Exilés de la vie des gens sains d’accord, mais en leur accordant des conditions matérielles, médicales, dignes d’êtres humains. En combattant pour faire valoir leurs droits à tous, il acquiert dans ses responsabilités sociales et communautaires un statut de chef, de père, il exerce une autorité efficace. C’est autre chose qu’une carrière d’avocat, mais ce n’est pas rien, c’est le sens d’une vie retrouvé autrement. Crétois solidaire de tous ses compatriotes également humiliés et proies de la même tragédie !

« … jusqu’alors, il ne s’était trouvé personne pour mettre en œuvre ce désir de ce qui est bon, propre, beau, qui existe dans chaque être humain, aussi durement humilié soit-il. Mon plaisir était énorme, je ressentais un véritable bonheur à ce soulèvement général. » Grâce à lui, une autre contagion se révèle à Spinalonga, le goût du beau, bon, propre !

Les tragédies de l’histoire se font sentir jusque sur l’île. Venizelos meurt à Paris en 1936, il avait été le garant de la sécurité pour toute l’île, c’était un protecteur de ses compatriotes crétois. Les lépreux sont tous ébranlés ! Devant la grandeur de cet homme disparu qui avait fait vibrer la nation tout entière pendant vingt-cinq ans, Epaminondas sent qu’il doit faire quelque chose, organiser un hommage collectif envers ce « père de la nation » ! Il fait imprimer des faire-part endeuillés qui sont placardés devant les églises et dans les cafés et appelant à venir assister à une messe commémorative. Dragées et gâteaux sont prévus ! On vient par bateaux des environs, les gens sains se mêlent sans crainte aux malades. C’est un lépreux qui a organisé cela ! Comme dans une ville normale !

L’île aux lépreux s’organise comme une île normale, avec ses fêtes, la Pâque orthodoxe et ses œufs rouges par exemple. Bien sûr, les problèmes restent nombreux, démesurés, on manque de médicaments, de bandages, il faut se débrouiller avec les moyens du bord, faire preuve d’ingéniosité, utilisation de plantes, de remèdes traditionnels. Pour avoir plus de poids dans ses démarches, il a l’idée de créer une instance légale, il est élu président. On est en 1937 et à Spinalonga aussi on sent que la tempête et la guerre sont en vue.

Avec le temps, les habitants des villages voisins de l’île n’ont plus peur de la contagion et des lépreux sont devenus parrains ou marraines de leurs enfants. Pour ces paysans pauvres, les lépreux qui recevaient une solde étaient… riches. Et ces lépreux devenant parrains et marraines se sentaient un peu membres de la société normale.

Bien sûr, les lépreux vivent essentiellement du souvenir. « On survivait quotidiennement dans cette déchirure schizophrénique entre un passé devenu inatteignable et notre existence sur l’île, qu’en fait nous ne considérions pas comme une vie. » Mais le passé est nié pourtant sur un point : sur l’île, il n’y a pas de miroir ! Les lépreux ne veulent pas voir leurs défigurations !

Dans l’éventualité que la sœur meurt avant lui et qu’il soit privé d’une compagnie qui lui est vitale, Epaminondas se marie avec une jeune lépreuse de quatorze ans. Elle sera précieuse lorsque l’évolution de la maladie le privera de ses yeux et de ses mains.

Dans l’île, on vit bien sûr au rythme des horreurs de la guerre, de la résistance grecque, des privations. Depuis Spinalonga, ils voient les oiseaux d’acier d’Hitler sur la Crète, les tirs anti-aériens lancés depuis Héraklion, ils assistent à la bataille navale. Terrible angoisse, sensation d’une fin proche. Cette guerre est une tempête sans précédent. Ensuite les lépreux doivent se battre pour obtenir de l’armée occupante de la nourriture. Dix mois plus tard, le troc s’installe. Car comme l’hiver a été pluvieux, les jardins ont donné des légumes, qui sont échangés. En 1942, la faim est grande sur l’île, il faut à nouveau se battre en se présentant comme une île morte, et les Italiens et les Grecs responsables vont apporter de miraculeuses provisions ! L’autre miracle, c’est l’abondance de poissons, cette année-là ! 1942, c’est la mort de la sœur, et d’autres lépreux affaiblis par le manque de produits frais, fruits, viande, poisson, par les coups de la famine.

En 1947, alors que la perte d’un frère s’ajoute à la perte de la sœur, l’état de santé d’Epaminondas s’aggrave, il perd la vue, et sous le coup il reste enfermé trois mois. Il ne peut plus lire, et c’est affreux. Sa femme est la seule lumière qui lui reste. C’est elle qui lui fait la lecture. Désormais, les progrès de la lèpre sont plus forts que la volonté ! Mais pourtant, l’espoir est en train de venir d’Amérique, où de nouveaux traitements de la lèpre sont découverts. « … le combat pour un sort meilleur reprenait. » Pourtant, en même temps qu’ils reprennent espoir, la réalité quotidienne d’après-guerre est très dure sur l’île, l’eau manque en été, il faut lutter pour avoir le téléphone. Pour la première fois en 1948 une petite génératrice d’électricité arrive à Spinalonga. Et le rêve de voir des films américains. L’Amérique arrivée en Europe avec la guerre fait aussi rêver l’île aux lépreux ! On se bat pour que les médicaments arrivent bien, ne soient pas interceptés en route. Mais jusqu’en 1950, les lépreux restent enfermés sur l’île pour protéger la société, dans l’indifférence de l’Etat à leur souffrance.

En 1948, les sulfones sont arrivés à Spinalonga, et les lépreux sont traités. « Je me souviens parfaitement des circonstances. J’étais à ce moment-là très diminué, j’avais quarante degrés de fièvre et je me traînais à peine. C’était une de ces crises que le mal nous réservait. Ma femme Tassia est allée à la pharmacie… le médecin lui a donné une tablette de Diasone… il a insisté pour que je la prenne devant lui… une soudaine fringale m’a pris. Une envie de manger comme je n’en avais jamais connue… Là, j’ai su avec certitude que j’allais guérir… Pour moi, la guérison a donc été fulgurante. » En fait, il n’est plus contagieux, et peut donc en théorie retourner dans la société. Bien sûr, les destructions sont définitives, il reste aveugle et sans mains. Mais le traitement est une révolution ! En six mois, 230 malades de l’île sont blanchis ! « Une renaissance s’offrait à nous. » Bizarrement, alors que la libération se fait attendre, les malades reçoivent sur leur île une grande quantité de matériel médical refusé jusque-là !

Dans la perspective de la liberté, un problème nouveau saute à la figure : la nécessité de financer sa vie, et de revenir vers les siens. Pour certains, les lépreux n’existent plus, et pour d’autres le retour pose des difficultés aux familles qui avaient lutté de nombreuses années pour faire oublier la tache de la lèpre ! De plus, toute l’organisation interne se détruit. Le désordre commence sur l’île, il faut se battre, même en faisant la grève de la faim ! Les citadins rejettent les malades pourtant blanchis qui commencent à faire des visites hors de leur île ! « Personne n’acceptait notre guérison, en fait personne ne voulait voir notre visage. »

Enfin, en 1955, grâce en partie au combat d’Epaminondas, les lépreux guéris vont avoir un bulletin de sortie, une allocation mensuelle pendant 5 ans et renouvelable si besoin. « Pour la première fois après des millénaires, les lépreux grecs devenaient des malades comme les autres, avec des droits et des devoirs. » Les premières libérations se font, le chemin du retour s’ouvre tout grand. Mais avec d’amères expériences, des accueils acides, nouvelles épreuves ! C’est en février 1957 que les premiers groupes partent, et Spinalonga devient l’île du silence. Il y a vingt ans qu’Epaminondas y est. Il dit adieu à l’île en compagnie de sa femme, il quitte cette route qui lui a coûté tant d’efforts, il est très ému, il regrette presque de quitter cet endroit qui lui avait même pris la vue.

« Après tant d’années d’enfermement, je dormais pour la première fois sur la terme ferme, sans être entouré d’eau. Un sentiment étrange m’envahissait, une sorte d’allégresse, un relâchement des nerfs, comme doit en ressentir le condamné à mort qui obtient une grâce inespérée… je n’avais qu’une envie : marcher, marcher longtemps sans être arrêté par le bruit de la vague qui signalait autrefois ma frontière. » C’est par ces lignes que nous entendons bien que l’île de Spinalonga était une sorte d’utérus monstrueux dans lequel des non-nés étaient empêchés de naître, ils étaient entourés d’eau amniotique qui fasait muraille infranchissable ! Désormais, les anciens malades sont dans un centre ouvert, sur la terre ferme, il y a un dispensaire, mais au début on y manque quand même de tout. Là-aussi il faut se battre, et Epaminondas est tout désigné ! Deux mois après son arrivée, il y a des élections, et il est élu vice-président au conseil de l’Union pan-hellénique des malades de Hansen. C’est dans cette fonction qu’il va défendre la cause des lépreux pendant encore quatorze ans, jusqu’en 1972, date de sa mort. Dans ce centre, il reçoit amis, parents, qui peuvent rester un peu s’ils le désirent, et ce commerce social est sans prix pour notre auteur ! Sauf qu’il a toujours peur lorsqu’il leur offre à boire, il ne veut pas s’exposer à un refus par crainte de contagion. Alors, il a acheté de la vaisselle spéciale pour les visiteurs ! Il faut encore se battre pour avoir droit à des soins, parce que beaucoup de préjugés font encore que les gens sont réticents à se faire soigner en même temps qu’eux ! Beaucoup de professions, notamment en rapport avec la nourriture, sont interdites aux anciens lépreux ! La liberté est semée d’épines ! Dans l’île de Spinalonga, les médecins soignaient les lépreux à mains nues, la maladie étant en vérité peu contagieuse. Mais dans le monde normal où ces malades sont revenus, les médecins mettent des gants pour les soigner ! L’humiliation est loin d’avoir disparue ! Une lettre d’ancien lépreux envoyée à un ministère est désinfectée ! Dans le centre, il faut encore lutter pour que les anciens lépreux aient les mêmes droits que les autres malades. C’est la révolte au cœur que Epaminondas s’y est attelé ! Il reste aussi à organiser une vie sociale, car son absence est déprimante. D’une certaine façon, notre auteur, dans ce nouveau lieu, doit aussi réinventer cette vie sociale, et sans doute c’est toujours son enfance crétoise qui l’inspire ! Il déplore que l’esprit d’entraide soit absent et que chacun ne voit que son bénéfice ! Mais les jeunes regardent de haut ces… lépreux qui prétendent faire œuvre sociale ! « Nos anciennes coutumes communautaires s’éteignent, par manque de cohésion… » Seuls les survivants de l’île perpétuent quelques traditions, fêtes, même s’ils savent que « la fête des gens, ça n’existe plus. Elle ne subsiste que grâce à l’action d’un petit noyau d’anciens, qui ont fait leurs armes dans un contexte bien plus dur et restent plus courageux, plus pugnaces que les malades du centre. Je pense souvent que lorsque dix d’entre nous auront disparu – ceux que la direction craint encore -, cette station deviendra soit un désert, soit un espace privé de liberté. » Quelle leçon, quelle intelligence !

En lisant ce texte à la fois poignant et très beau, d’une part nous sommes époustouflés par cette énergie vitale d’un grand homme qui ne se soumet jamais totalement à une tragédie familière à un Grec, qui réinvente sans cesse des conditions humaines de vie avec un esprit d’entraide à toute épreuve, et d’autre part nous tremblons en pensant qu’une maladie contagieuse nouvelle, n’ayant pas de traitement, pourrait tout à fait faire réapparaître des lieux de ségrégation infâmes afin de protéger la population paniquée devant ces autres vécus comme dangereux ! Pour l’instant, ce sont des riches qui vivent entre eux, entourés de murs, de caméras, de portails de sécurité, parce que la population bien plus nombreuse est vécue comme dangereuse, avide des richesses qu’une minorité accapare !

Le livre se conclut par un essai de Maurice Born sur le parcours historique de la lèpre, sur les préjugés religieux et idéologiques dont les malades furent les victimes, sur l’aveuglement des médecins, des scientifiques.

Alice Granger Guitard



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