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L’Ultime Humiliation, Rhéa Galanaki

Edition Galaade, 2016 . Titre grec : Η Ακρα Ταπείνωση

mercredi 5 octobre 2016 par Alice Granger

Dans ce roman de Rhéa Galanaki, une des grandes écrivaines de la Grèce contemporaine, deux vieilles retraitées sorties de l’asile, l’une ancienne professeur de lettres et l’autre ancienne enseignante d’art, vivent dans un foyer situé dans un quartier pauvre d’Athènes sous la protection d’un médecin appelé le patriarche qui est ami avec un politicien depuis l’époque de l’Ecole Polytechnique en 1973 où chacun à sa manière avait participé à l’insurrection. Le loyer de ce foyer est mystérieusement payé par l’homme politique corrompu et narcissique, ami avec le médecin.

Les deux vieilles femmes se sont renommées Nymphe et Tirésia. Elles font le pont entre l’insurrection de l’Ecole polytechnique de novembre 1973 et la grande manifestation du dimanche 12 février 2012 à Athènes pour protester contre le deuxième mémorandum au cours de laquelle deux cinémas, des banques furent incendiés, des commerces furent pillés, une guerre urbaine fit rage en partant de la place de la Constitution. En 1972, sous la junte militaire, comme en 2012, la révolte éclate face à la ruine de la Grèce, mais est-ce la même chose se demande Oreste, le fils de Nymphe qui est anarchiste comme ses parents l’étaient en 1973 ? Ses parents furent parmi les étudiants de l’Ecole polytechnique qui se révoltèrent, le père devenant ensuite un homme politique nanti et corrompu, qui paie en secret le foyer pour les deux dames car sa « réputation immaculée et son narcissisme pathologique : voilà ce qui assurait à Nymphe une ‘vie meilleure’ au foyer » ? Le roman donne la réponse par une conclusion qui laisse entière la question de la tragédie éternellement actuelle en Grèce. Oreste l’anarchiste, qui a participé de manière active à la manifestation qui a mis feu au centre d’Athènes en particulier ces cinémas qui symbolisent l’art et qui sont soudain vus comme étant partie intégrante du système des élites dirigeantes, pense longtemps que sa génération, à la différence de celle de ses parents qui a raté sa mission et a abouti à l’installation confortable de ses révolutionnaires par exemple dans la politique sans qu’aucun des deux partis politique n’ait réussi à sortir le pays de la tragédie, va peut-être aboutir à la résurrection. Le roman s’achève pourtant par la même mission ratée que celle de la génération précédente, et laisse Oreste suspendu dans l’attente de cette très improbable résurrection, oint par le sentiment de l’amour qui l’unit à sa fiancée Daphné l’assistante sociale qui s’occupe des deux vieilles dames, à ses vieilles dames dont l’une est sa mère Nymphe, à Yasmine la femme de ménage, son fils Ismaël et son compagnon égyptien Mustapha. Le temps est suspendu dans une précarité tragique, et dans une solidarité fragile. Malgré les apparences, ce roman traite encore beaucoup plus de la tragédie grecque depuis ses racines, puisant dans le théâtre antique, dans la mythologie grecque, en faisant ressortir la fierté grecque incommensurable d’être le berceau de notre civilisation occidentale, en passant entre les lignes le film touristique d’une Grèce dont les Européens sont amoureux, que de la crise provoquée par les plans d’austérité imposés par Bruxelles. Il nous semble que l’ombre de l’homme politique ex-mari de Nymphe, père d’Oreste, qui paie en secret l’appartement où vont vieillir les deux dames qui hébergent aussi la femme de ménage et sa famille, reste très forte. Même si le patriarche finit par mourir dans son sommeil, il reste l’homme fort de l’ombre, de même qu’en Grèce et surtout à Athènes, il y a toujours les riches en ce temps tragique de crise qui habitent le quartier des ambassades, en haut, et en bas les pauvres sont toujours plus pauvres, les sans-abris en augmentation constante.

Le titre du roman, « l’Ultime Humiliation », qui est le nom d’une icône orthodoxe qui peint le christ dans sa tombe en attente de la résurrection, met au cœur de la tragédie grecque, jusque dans son sens éminemment théâtral comme si les affrontements incendiaires et brutaux au cœur de la ville n’étaient aussi que du théâtre antique, cette question de la résurrection, la crise actuelle étant alors vécue comme la dernière. Car l’Europe peut-elle laisser tomber, se détruire, la Grèce raffinée berceau de notre culture et notre direction touristique privilégiée ? La résurrection serait-elle, entre les lignes de ce grand roman de Rhéa Galanaki, une sorte de bras de fer entre l’Europe (et l’Occident, les banques, le FMI) et la Grèce si fière de son raffinement culturel et de la beauté de son pays baigné de soleil et de mer qu’elle est secrètement sûre qu’on la sauvera pour cela ? Derrière la dernière, l’Ultime Humiliation, la fierté, tel un dieu de l’Olympe, ne serait-elle pas en embuscade pour se lever d’entre les morts ? Une fierté grecque unissant tout le peuple, que ce soit les nantis corrompus qui détournent les fonds venant de l’Europe ou les pauvres contraints de se débrouiller, d’aller à la soupe populaire ou de fouiller dans les poubelles d’Athènes. Tirésia, au début du roman, demande à Nymphe de dire ce que représente Athènes aujourd’hui pour elle. Quelle image ? Une image étant, poursuit-elle, comme un enfant avec ses parents, qui doit un jour les tuer symboliquement. Tirésia souligne d’abord que, pour sortir de la tragédie, il faut couper le cordon ombilical qui relie à l’Athènes du passé, de l’Acropole, de l’Antiquité. Ensuite, au cours du roman et en particulier à la fin, nous sentons curieusement cette Athènes des mythes, de l’Acropole, du berceau de notre civilisation, revenir avec la fierté grecque. Et Tirésia la prophétesse peut continuer à prédire la tragédie qui joue à forcer les instances qui humilient avec la complicité des corrompus du pays à reconnaître la fierté qui se relève de la tombe en déchirant le linceul de l’humiliation, redonnant toutes les couleurs de ce beau pays que la peintre Nymphe peindra à nouveau. Il est très ambigu, ce désir de Tirésia de couper le cordon ombilical reliant au passé grec prestigieux que le monde entier reconnaît comme un berceau de la civilisation.

Tirésia s’appelait Thérèse, elle était professeur de lettres à Athènes, elle avait décidé de s’appeler comme le devin antique, qui était tantôt homme tantôt femme, comme pour corriger « les cahiers de l’Histoire avec son stylo rouge d’enseignante. En effet, en revêtant ce prénom, elle tirait la capacité des femmes à maîtriser la mantique dès la plus haute Antiquité et la mettait en valeur à l’aube du XXIe siècle. Elle rendait hommage à cette période passée sous silence pendant laquelle, selon les mythes, le devin Tirésias avait vécu sous l’identité d’une femme. » Tirésia, on pourrait dire qu’elle a un sens aigu de la tragédie grecque, et c’est pour cela qu’elle sent bien les choses, et qu’elle peut les prédire. Prédire quoi, en fin de compte ? La résurrection comme issue apparemment improbable dans l’Athènes délabrée mais qui s’ancre dans la fierté grecque d’être le berceau antique et naturel de la culture occidentale qui joue comme une force supérieure pouvant inverser l’humiliation en victoire ? Comme si la voyante Tirésia voyait l’humiliation en tant qu’ultime parce qu’elle sent très fortement la puissance renversante de la fierté, celle qu’une professeur de lettres à la retraite est bien placée pour la connaître, ainsi qu’une écrivaine de grand talent ? Sentir peser les atouts qu’elles ont en mains !

En tout cas, il nous semble que le sens du prénom Tirésia dans ce roman s’éclaire avec le prénom Nymphe que l’auteur a choisi de donner à la deuxième retraitée, qui s’appelait en fait Théonymphe. C’est Nymphe qui bénéficie de cet appartement certes délabré et situé dans un quartier pauvre d’Athènes, l’homme politique de l’ombre est derrière cette fragile faveur car c’est son ex-mari, et Tirésia est sa colocataire, ensemble elles peuvent vivoter avec leurs maigres retraites, surveillées par une assistante sociale, une femme de ménage Catherine originaire de Crète et veuve d’un policier dont le fils Takis appartient à Aube dorée, le parti nazi. Takis représente ainsi dans ce roman la menace effrayante d’un parti nazi sur l’avenir d’une Grèce déjà exsangue et socialement très délabrée. Théonymphe avait vécu un mariage malheureux, un divorce d’avec l’homme politique qui fut pourtant actif à l’Ecole Polytechnique. En changeant de prénom en arrivant dans ce foyer, en même temps que Thérèse, Théonymphe s’apprête à pouvoir peindre à nouveau, en retrouvant la puissance des mythes grecs, en particulier celui… de l’enlèvement d’Europe par le taureau alias Zeus, dont Rhéa Galanaki nous invente une nouvelle version qui, mine de rien, semble nous livrer la clef d’une tragédie grecque que personne ne paraît désirer quitter en fin de compte.

Le choix de ces deux prénoms, Tirésia et Nymphe, est très significatif d’une fierté grecque dont Galanaki, par-delà son insistance à décrire l’état de délabrement et de déstructuration d’Athènes et de la Grèce, avec ses sans-abris toujours plus nombreux et ses pauvres, avec ses salaires de misère, ses retraites sévèrement diminuées, son chômage galopant et ses jeunes sans avenir sauf s’ils sont dans des familles pouvant les envoyer à l’étranger, se fait l’ardente défenseure. Nymphe la professeure d’art dans le secondaire et maintenant à la retraite pourra repeindre les couleurs en renouant avec les mythes. Là aussi, la résurrection dans le sillon même de l’Ultime Humiliation juste avant que la fierté se relève, victorieuse, au moment où Victoria existera à nouveau… « Le plus important pour une peintre était que Nymphe colorait son prénom d’une image particulière. Elle affublait sa détentrice de tuniques moulantes et de voiles blancs, lui offrant une jeunesse éternelle et une attente amoureuse sacramentelle de la vie qui lui restait à vivre. Elle affirmait, elle aussi, que son nouveau prénom ‘corrigeait’ le passé mais que, dans son cas, il ‘corrigeait’ aussi son histoire personnelle. » Le divorce d’avec l’homme politique semble figurer celui d’avec la Grèce des nantis, d’avec les politiques corrompus qui se gavent et ne font rien pour le peuple tout en étant à la botte de l’Europe de l’austérité. Nymphe, dans ce roman, se ressource dans la mythologie grecque, celle que nous Européens apprenons aussi à l’école. Nymphe, par son nouveau prénom, peut aussi imaginer qu’elle a eu son fils Oreste non pas avec son ex-mari l’homme politique, mais « conçu en s’unissant à l’un de ces êtres mythiques qui écoutent à la dérobée les échos amoureux de l’onde et des verts feuillages… elle n’avait pas trouvé totalement extravagant d’avoir été ensemencée par un dieu métamorphosé en un animal puissant et beau… » Oreste : le fils matricide qui a vengé son père Agamemnon assassiné par sa mère Clytemnestre et son amant Egisthe quand il revient de la guerre de Troie. Oreste ensuite poursuivi par les Erinyes, et enfin absout par l’assemblée des citoyens d’Athènes. Oreste tue une mère infidèle qui a tué le père, une mère telle l’Athènes qui se délabre en trompant le vrai politique avec l’amant de Bruxelles et en tuant l’espoir venant de la politique, une mère qui ne nourrit plus ses enfants. Oreste commet le matricide de la mère dénaturée, infidèle et meurtrière du politicien démocrate dans le pays qui a inventé la démocratie. Oreste en fin de compte est absout car défenseur de cette fierté grecque qui se lèvera juste après l’Ultime Humiliation. Oreste fils de Nymphe, cette Nymphe qui s’identifie à Europe enlevée par le taureau alias Zeus, le dieu père de l’Olympe !

Au fond, on se demande, en lisant entre les lignes de ce puissant roman, si à l’instar d’Oreste qui se rapproche finalement encore plus de Nymphe sa mère au prix de s’éloigner de son organisation anarchiste, chaque jeune Grec pourrait cesser d’être dévoré par le Minotaure de la crise, au fond du labyrinthe désespérant, en s’appropriant cette fierté grecque transmise par leur héritage culturel reconnu et admiré par tout l’Occident par-delà les banques, la finance, l’austérité imposée.

Nymphe, c’est un nom clef dans le roman. Rhéa Galanaki, qui est d’origine crétoise, nous livre sa version de l’enlèvement d’Europe par le taureau et de sa suite dans le monstre du labyrinthe le Minotaure. Celui-ci ne serait pas mort à cause du fil d’Ariane, mais encore vivant sous les traits d’une femme dévorant les jeunes gens (par le sans issue et le chômage ?). Imaginons la Nymphe immortelle concevant avec Zeus déguisé en taureau des jeunes non pas dévorés par l’austérité mais, à travers la résurrection prochaine, à nouveau fiers de leur héritage culturel, de leur civilisation raffinée, de leur beau pays nous attirant tous ? Et s’il s’agissait d’une logique de la reproduction au sens fort, au sens de mettant au monde une nouvelle jeunesse très consciente de ses atouts, reprenant à son compte le passé culturel, mythologique, politique, de la Grèce ? Et si chacun des jeunes se concevait comme fils de dieu, fils de Zeus qui a conquis une Europe envoûtée par son pays divin, olympien ? L’icône orthodoxe nommée « L’Ultime Humiliation » ne nous ferait-elle pas entendre que le Christ a été mis en croix, humilié, rabaissé dans la tombe parce qu’il était fils de dieu ? L’humiliation, le rabaissement, pousse à se réapproprier une richesse, à en hériter, à saisir la transmission. Ce sont les familles qui envoient leurs enfants à l’étranger, ainsi que leur argent, qui rabaissent leur pays aux yeux de leurs enfants tout en leur inculquant le pouvoir de l’argent. L’humiliation est intrinsèque. Elle reste comme une blessure tandis qu’à l’étranger les enfants qui réussissent l’oublient en apparence. « La pensée qu’Athènes restait prisonnière de son aura théâtrale t’était devenue obsédante, au point d’être éreintante... Tu te dis que la tragédie elle-même s’était transformée. C’était un peu comme si elle s’était démocratisée et qu’elle ne concernait plus désormais que les humbles et les humiliés. » Or, ces humiliés, ne s’agirait-il pas de les concevoir, au sens même de faire des enfants qui recevront l’héritage, comme les enfants du Zeus qui enleva Europe, comme les enfants du berceau de la civilisation ? Le Minotaure serait encore vivant, ce serait une femme, c’est ce que propose dans son roman Rhéa Galanaki. On ne sort pas comme ça du labyrinthe de la crise… Ou de l’utérus… L’auteur, en parlant d’Athènes, évoque « un embryon enfoui dans le ventre d’une Athènes encore une fois en cloque… Athènes était toujours prisonnière de son passé, qu’elle resterait durant des siècles une scène de théâtre à ciel ouvert, une parole théâtrale et de sans-abri. » La notion de sans-abri, l’absence d’abri, n’entre-t-elle pas en résonance avec le labyrinthe crétois, et le Minotaure ? « … les sans-abri d’Athènes sont eux aussi les révoltés de notre temps. » Dans la tragédie à ciel ouvert. Les enfants, à cause de la mauvaise gestion du pays, sont dévorés par leur patrie, par la femme Minotaure. « Oreste parlait de partir, en Europe ou ailleurs. On avait l’impression que c’était seulement en s’expatriant que les jeunes gens d’aujourd’hui pouvaient gagner leur pain. » Europe continue d’être convoitée par Zeus, donc d’être vue comme l’ailleurs où les jeunes veulent aller pour réussir ! Dans ce mythe de l’enlèvement d’Europe, on ne sait pas très bien ce qu’est Europe, elle semble intéresser Zeus transformé en taureau parce qu’il a le pouvoir de l’envoûter. Le côté bestial du mythe n’a peut-être pas assez été analysé… Certes la nymphe, la jeune fille qui officie la fête du printemps, est très désirable : mais en fait Zeus ne désire-t-il pas juste qu’elle le désire, qu’Europe soit amoureuse de la Grèce, et qu’il ne soit jamais question de ce que Zeus aimerait chez Europe ? D’où une curieuse résistance à s’européaniser en profondeur, à osciller entre l’Orient et l’Occident, à s’organiser, à être capable d’anticipation ? Il s’agit de l’enlèvement d’Europe par le dieu olympien, pas du tout d’enlever la Grèce pour l’intégrer à l’Europe et qu’elle y adopte une organisation jusque-là étrangère, par exemple une structuration sociale enfin un peu efficace. Il y a une nuance…

« Athènes était désormais une mère devenue folle. » Tirésia la devineresse, dans un rêve odysséen, descend au plus profond du cinéma incendié. Elle est attirée par la palette de couleurs qui parlent différemment dans la nuit. « C’étaient les rayons obliques de l’aube d’une nouvelle Apocalypse que l’esprit de l’homme avait une nouvelle fois conçue. » Un film écrit dans une langue incompréhensible est projeté. La caméra se concentre sur un groupe de jeunes filles, c’est une cérémonie fêtant l’arrivée du printemps. Celle qui officie est une prêtresse-princesse. « Une grande vague gonfla soudain la mer calme et plate et s’écrasa sur le rivage. En sortit un grand taureau d’un blanc immaculé… Joyeux, il se mit à avancer vers les jeunes filles pétrifiées sous l’effet de la peur et, peut-être, sous l’effet d’une extase mystique. Il s’arrêta à leur abord. Il étincelait d’une blancheur irréelle et contemplait l’officiante. Son regard était celui d’un homme depuis longtemps amoureux. Il avançait d’un air calme et presque mélancolique vers la jeune prêtresse… elle passa une guirlande de roses autour de ses cornes. C’était le signe qu’elle acceptait… qu’elle ne redoutait pas son amour bestial, qu’elle respectait qu’un Dieu se fût métamorphosé en animal pour s’accoupler avec elle. Car il était évident qu’un dieu s’était transformé en taureau… Envoûtée, la jeune femme enjamba son dos penché… Il chevauchait les flots, retournait en vainqueur et conquérant d’où il était venu . Il avait réussi à enlever celle qu’il désirait. » Faire partie de l’Europe en enlevant la belle envoûtée par le Dieu ? Consentement de la jeune femme à cette union fatale mais contre-nature « qui marquerait bientôt un destin sans retour. » Europe unie au berceau de la culture occidentale pense que sa postérité est assurée pour des siècles, elle a aspiré à « une gloire et à une vigueur éternelles en échange d’une union bestiale avec un dieu. » « Si elle voulait accéder à la postérité, Europe n’avait d’autre choix que d’acquiescer au désir du dieu. » VIOLd’Europe, et nul ne semblait s’émouvoir de la créature qui allait naître de cet accouplement. Le dieu en question est suggéré par la promotion touristique du pays, des paysages idylliques, le soleil, la mer… Pays des dieux. La Crétoise Galanaki réinvente à sa manière ce qui se passe après, deux générations plus tard, « suite à de multiples accouplements entre les filles d’Europe et des dieux à forme de taureaux, naîtrait le fameux Minotaure. La mort du monstre et de ses conquêtes féminines dans sa prison tortueuse, le labyrinthe crétois, marquerait la fin de cette lignée mythique, mais aussi l’achèvement de la civilisation minoenne et la soumission de la Crète à Athènes. » Mais, si on ne reste pas à la surface du mythe, et nous ajouterons si on écoute la version d’une Crète qui n’est plus soumise, mais qui est fière et se réapproprie sa richesse antique, voire orientale « en réalité, Europe se transformait peu à peu en Minotaure féminin. Le monstre crétois n’était pas son descendant, c’était elle-même. Dépassant sa pudeur virginale éphémère et toute élucubration naïve, Europe se transformait en Minotaure femelle, le corps nu, puissant et indécent, surmontée de sa tête cornue. Eternellement emprisonnée dans son labyrinthe, elle se nourrissait de la chair de jeunes filles et de jeunes garçons, comme si l’on devait toujours punir la jeunesse pour sa beauté. » Aucune épée ne la menace, et elle survit dans le labyrinthe de son royaume.

Or, cette femme Minotaure prisonnière dans son labyrinthe crétois est une représentation de Tirésia, qui ne s’est jamais mariée depuis l’insurrection de l’Ecole Polytechnique en 1973, est elle-même prisonnière de la culpabilité. A cette époque, elle était étudiante et vivait à Athènes avec son père archéologue à la retraite devenu sénile. Elle voulait aller à la manifestation étudiante du 17 novembre 1973, et pour cela elle avait donné un peu plus de calmants à son père pour qu’il ne sorte pas tout seul et se perde. Mais son père est sorti pendant son absence, et n’est jamais revenu. A cause d’elle ! Pendant des années, elle a espéré son retour, en vain, et elle a ignoré s’il était vivant ou mort. Dans le foyer où elle cohabite avec Nymphe, elle passe son temps à la fenêtre (tandis que Nymphe regarde le monde à la télévision) comme pour attendre le retour de son père, et c’est un sans-abri qu’elle voit tous les jours près de leur maison. Son père est peut-être aussi un sans-abri. Ce sans-abri évoque singulièrement un Œdipe aveugle qui n’a pas son tombeau ! La culpabilité de Tirésia est celle d’une Antigone qui n’a pas conduit son père aveugle jusqu’à Colone ! Le mythe du Minotaure revisité par Galanaki, où c’est Europe qui s’est immortalisée en monstre et prisonnière elle dévore les jeunes, pointe la prison, le palais crétois, qui est un labyrinthe, et qui est la culpabilité d’une fille à l’égard de son père, elle ne l’a pas enterré. C’est-à-dire que, le jour de l’Ecole Polytechnique, c’est elle qui est sortie, la première, et elle refusait que son père sorte, pressentant sa… disparition, sa mort. C’est une Antigone qui veut garder son père avec elle. La figure du père est particulière dans ce roman, elle surplombe tout par le personnage du patriarche qui représente l’homme politique de l’ombre qui paie. Qui est aussi le père d’Oreste. Donc, le père sénile qui s’est perdu en sortant le jour de l’insurrection de l’Ecole Polytechnique semble aussi être l’homme politique corrompu qui, depuis la chute de la junte dans le sillage des événements de 1973, s’est perdu, n’existe plus vraiment. Entre les lignes de ce roman, si nous reconnaissons Antigone dans cette Tiresia qui n’a pas conduit son père à Colone mais l’a perdu en voulant le garder avec elle, l’a perdu en espérant par son activité militante d’étudiante un homme politique paternel, nous tombons sur Œdipe, celui qui a tué son père et couché avec sa mère, Jocaste qui se pend comme Athènes se détruit. Œdipe avec Jocaste double le dieu taureau Zeus avec Europe. Dans le rêve que fait Tirésia, c’est son père qui lui raconte la vraie version de l’enlèvement d’Europe et du Minotaure, lui qui est un archéologue d’un autre temps qui sait lire les mythes. Dans le rêve, elle le revoit dans la descente chez les morts, dans le cinéma incendié.

Si Tirésia réussit à entraîner Nymphe à la manifestation du 12 février 2012, toutes deux vêtues comme pour aller au carnaval, c’est d’une part pour recommencer l’insurrection de l’Ecole polytechnique et se retrouver jeune avec l’espoir que cette fois la mission ne sera pas ratée, et d’autre part pour retrouver inconsciemment son père, peut-être dans la figure d’un sans-abri. Les voilà aux premières loges près de la place de la Constitution, en pleine violence, répression policière, casseurs, etc. Elles sont aperçues d’une part par Oreste, qui a peur pour sa mère, mais ne peut rien faire car étant dans le groupe anarchiste très actif dans cette manifestation qui a planifié de brûler banques et cinémas il doit renoncer à tout attachement familial. D’autre part par Takis, le fils de la femme de ménage Catherine, qui fait partie d’Aube dorée. L’anarchiste et le nazi ! A un moment donné, elles veulent rentrer chez elles, mais ne savent plus l’adresse. L’aventure prend le sens d’une Odyssée, et le retour à la maison conduites par Périclès le sans-abri de la rue que Tirésia voyait chaque jour de sa fenêtre et qui les a reconnues à la soupe populaire a un air de retour à Ithaque après un voyage initiatique et une descente chez les morts où le père est retrouvé en rêve. Et par Périclès le sans-abri de la rue, qui a choisi le nom d’une figure prestigieuse de l’histoire grecque, elles sont ramenées à l’abri. C’est le père, alias Périclès, qui ramène Tirésia et Nymphe à la maison. Ce n’est pas Antigone qui conduit son père à Colone. Donc, reste la culpabilité oedipienne, le labyrinthe de Crète où la prisonnière est une femme dévoreuse de jeunes gens, et est Europe, c’est-à-dire ce que convoite le Dieu de l’Olympe qui subjugue par les fabuleux attraits touristiques et culturels de son pays. Le christ humilié de l’icône « L’Ultime Humiliation » se relève en Dieu Zeus qui est vainqueur dans sa convoitise d’Europe envoûtée par la beauté actuelle et antique du pays. La ville-mère Athènes, si mauvaise mère en ce temps de crise, d’austérité, et de corruption politique, semble au bout extrême de l’humiliation, au plus bas, encore capable de redevenir une bonne mère, celle à laquelle le fils, tel Oreste, est attaché. Le théâtre oedipien est au cœur de ce théâtre tragique à ciel ouvert. Ne dirait-on pas que derrière tout cela, il y a telle une garante l’amour d’Europe pour la Grèce, l’attrait que nous Européens avons pour ce pays, pour son soleil, sa mer, ses îles, sa culture, sa philosophie, sa poésie, son théâtre.

Bien sûr, au cours de leur odyssée les deux retraitées se perdent dans la violence athénienne de la manifestation de 2012, elles seront recueillies par un sans-abri nommé comme par hasard Thanassis, elles vont approcher de ces morts-vivants, partager âprement un coin de trottoir, aller à la soupe populaire, et c’est une occasion pour l’auteur de nous plonger dans l’extrême dégradation de la vie des Athéniens pauvres et de la classe moyenne à cause de l’austérité. Cependant, le fil n’est jamais vraiment rompu, il est incarné par la figure du sans-abri, évoquant donc le père disparu, et celui qui s’appelle Périclès les ramènera… à l’abri ! C’est pour cela que dans ce roman, il ne faut jamais perdre de vue que le titre est emprunté à une icône orthodoxe qui annonce la résurrection au bout de l’Ultime Humiliation.

Rhéa Galanaki a réussi dans ce roman non seulement à nous parler de la crise grecque, de son impasse politique, de la dégradation extrême de la vie des pauvres, des jeunes, des retraités tandis que les nantis et les corrompus de la politique ne sont pas touchés. Elle est allée bien plus loin et bien plus profondément dans l’âme grecque en tressant ensemble les mythes grecs, en les faisant jouer les uns avec les autres, en refaisant vivre de l’intérieur des personnages le théâtre de la tragédie oedipienne, et ça, c’est génial ! Quel livre ! Bien sûr, nous l’avons lu dans sa traduction française. Les quelques pages en grec que nous avions lues cet été en Grèce, avec l’aide de notre professeur de grec, nous ont donné le désir de progresser vite afin de lire le texte dans sa langue originale, la langue pas facile de Rhéa Galanaki.

Alice Granger Guitard

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