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Suite française

Irène Némirovsky

samedi 11 décembre 2004 par penvins

Ce que dit ce roman de la France de 1940 n’a sans doute jamais été dit de cette manière dans le champ du romanesque et c’est de beaucoup celui qui est le plus intéressant parce qu’il restitue l’atmosphère d‘une époque comme ni l’Histoire ni le cinéma ne savent faire. On a vu de nombreux films sur cette période, on nous a même montré des personnages dont l’attitude correspond bien à celle qui est décrite ici, mais paradoxalement jamais on a réussi à nous dire ce qu’Irène Némirovsky nous dit précisément parce qu’il ne s’agit pas de montrer mais de faire ressentir, parce que l’on ne nous impose pas des images mais que l’on essaie de nous faire comprendre ce qui s’est passé. C’est l’objectif avoué d’Irène Némirovsky, faire échec à la relecture de l’Histoire, dire ce qui a réellement été et c’est cela qui est intéressant à plus d’un titre.

Songez à ce que tous les gens feraient plus tard de l’ « exode » , de leur exode.

Bien sûr d’autres romans ont abordé cette période, je pense par exemple à celui de Jean Hougron ou à Louis-Ferdinand Céline décrivant l’exode dans Guignol’s Band mais Céline le dit lui-même :Trop de monde a passé dessus... comme sur le pont... sur les souvenirs... comme sur les jours !... ou dans Les Beaux Draps mais ce ne sont que quelques pages. L’exode, l’attitude des occupants et des occupés sont décrites dans Suite française sans passion, avec tellement de recul que l’on a parfois du mal à croire que cela a été écrit presque dans le feu de l’Histoire. Cette maîtrise du sujet nous ferait presque oublier qu’il s’agit d’un roman et que ce roman a un auteur et que si cet auteur écrit ce n’est pas sans raisons. Toujours cela doit nous intéresser, la motivation de l’auteur, ce pour quoi il écrit. Irène Némirovsky à plusieurs reprises revient sur cette nécessité de garder la mémoire des faits tels qu’ils ont été et non tels que le mythe va les transformer et c’est cela qui rend le livre si important et qui commande qu’on le lise sans l’instrumentaliser.

Et dire que personne ne le saura, qu’il y aura autour de ça une telle conspiration de mensonges que l’on en fera encore une page glorieuse de l’Histoire de France. On se battra les flancs pour trouver des actes de dévouement, d’héroïsme.

Qu’est ce qu’a voulu écrire Irène Némirovsky ? Assurément un chef d’œuvre, une œuvre qui couronne son œuvre avec pour modèles les écrivains russes. Nous n’avons ici qu’une partie de ce projet : les deux premières parties d’un ensemble qui devait en contenir cinq. L’arrestation d’Irène Némirovsky par la police française, sa déportation, son extermination à Birkenau ont écrit la fin de l’histoire, laissant le roman inachevé. Si Irène Némirovsky voulait écrire un chef d’œuvre c’était bien sûr pour accomplir son destin d’écrivain mais c’était aussi - et c’est certainement ce qui lui en a donné la force - pour retrouver la place qu’on lui refusait parce qu’elle était juive, obligée désormais d’écrire sous divers pseudonymes y compris paradoxalement dans des journaux notoirement antisémites.

C’est là bien sûr que se trouve l’interrogation centrale, la douleur agissante parce qu’on ne peut pas ne pas se dire soit elle n’a rien compris de ce qui se passait soit elle a accepté - peut-être même désiré - sa fin tragique. La nature humaine est complexe et la vérité est souvent faite de plusieurs vérités entremêlées. On ne peut pas cependant ne pas évoquer une explication centrale : le déni. C’est essentiel pour comprendre aussi bien le destin d’I. Némirovsky, celui de son mari que l’attitude de tout un peuple face à ce qui était sinon inimaginable en tout cas impensable au sens le plus fort du terme. Le pire était là que l’on ne pouvait se représenter, que l’on ne voyait pas.

Revenons à ce que dit ce roman de la France de 1940. Comment il le dit. Tout est raconté de façon construite, maîtrisée, sans colère, les hommes étant ce qu’ils sont, certains plus courageux parce que plus jeunes et n’ayant pas encore compris l’ampleur du désastre, mais la plupart ne songeant qu’à sauver les meubles. On entend parfois la présence d’une grande violence mais elle ne semble rattachée à rien. Elle culminera avec la mort de Philippe Péricand comme un écho lointain qui se précise à peine dans la deuxième partie où la violence de l’occupant est évoquée à propos de Bonnet, le soldat qui sera tué par un mari jaloux :

Dans cette cruauté il entrait un peu d’affectation qui venait de son âge autant que d’un certain penchant au sadisme, par exemple, dur envers les hommes, il montrait aux bêtes la plus grande sollicitude [...]

C’est précisément la seconde partie intitulée Dolce qui est la plus intéressante parce qu’elle décrit l’attitude des occupants comme on l’a rarement évoquée et comme on a du mal à la percevoir aujourd’hui aveuglés que nous sommes par la barbarie des SS et la folie nazie. Les soldats allemands de la Reichswehr qui occupent la France sont des soldats jeunes qui s’efforcent d’être courtois et font ce qu’ils peuvent pour se faire accepter. Très rapidement la vie reprend ses droits. L’occupant s’est installé dans les maisons, on est obligé de se parler et les mères des prisonniers ou de soldats tués à la guerre, en les voyant, appelaient tout bas sur leurs têtes la malédiction divine, mais les jeunes filles les regardaient.

C’est cette atmosphère d’hostilité et de compréhension mutuelle que décrit Irène Némirovsky, les jeunes gens qui occupent le village et qui parfois connaissent si bien la culture et la langue française, qui parlent avec passion de leur propre culture ne sont pas haïs en raison des atrocités de l’Allemagne nazie mais simplement parce qu’ils sont l’occupant, l’antisémitisme qui est - à peine - évoqué est celui de la France et des français, pas celui de l’Allemagne.

En inscrivant l’histoire dans le romanesque, Irène Némirovsky nous restitue le climat d’une époque, ce qu’aucun livre d’Histoire ne peut nous apprendre - parce que tout cela nous le savons plus ou moins mais nous n’en avons jamais eu le témoignage direct sinon dans la furie célinienne qui obéit à une toute autre logique.

Devant le désastre Céline réagit avec violence, Némirovsky avec résignation, l’un comme l’autre ont été rejetés par le monde littéraire, Céline s’était vu refuser le Goncourt, Némirovsky n’a plus le droit d’écrire sous son nom, l’affront fait à la seconde est sans commune mesure, mais elle ne quitte pas son poste, ne tente pas l’impossible pour sauver sa peau - la Suisse aurait été une possibilité - au contraire, elle rédige son testament pour que ses filles ne manquent de rien. Lassitude sans doute, lassitude de n’être ni tout à fait juive ni tout à fait « assimilée », lassitude d’être la fille de ce père qui attache trop d’importance à ses biens - avec lequel elle avait déjà fuit la Russie ce qui explique peut-être aussi son peu d’appétit pour un nouvel exode - lassitude d’être la fille de cette mère qui ne fait d’elle aucun cas... qui saura jamais ? C’est en tout cas cette résignation, on pourrait dire aussi « cette acceptation du réel » qui donne à son roman cette force de vérité parce que le plus important maintenant qu’elle a accepté le monde pour ce qu’il est, c’est d’en témoigner. Et contrairement à ce qu’écrit Laure Adler dans la préface de ce livre, Irène Némirovsky ne voit pas les français comme une masse haïssable, elle les aime au point de leur donner vie.

Il faudrait aussi parler de la date d’édition de ce roman - de son histoire - parce que rien ne se fait par hasard. Il fallait que la génération qui a vécu ces événements ait presque totalement disparu pour que l’on puisse enfin en parler avec plus de réalisme, ainsi se fait sans doute la transmission des traumatismes d’une génération à l’autre. Parce que celle qui les a subis ne peut pas les dire, ni même les lire, il fallait que tout ce temps ait passé pour que Suite française trouve enfin un écho et que l’on retrouve la réalité telle qu’elle a été et non telle qu’elle est devenue après la découverte des camps de concentration. A cette époque l’antisémitisme n’était pas encore considéré comme un crime, il assassinait déjà des milliers d’hommes et de femmes et cette conséquence inévitable, personne ne voulait la voir.

Penvins



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