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Le livre des sœurs - Amélie Nothomb

Editions Albin Michel, 2022

mercredi 28 septembre 2022 par Alice Granger

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Le roman, en grande partie fait de dialogues, ce qui devrait « faire » très vivant, semble vite, à la lecture, être une fuite en avant éperdue, Tristane entraînant sa cadette de presque cinq ans, Laeticia, afin de ne jamais être rattrapées par la sensation d’un vide d’origine invivable, à moins que ce ne soit pour réussir finalement à vivre avec. L’on imagine que c’est ce que veut nous faire entendre la phrase mise en quatrième de couverture, « Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne » ! Pouvoir de fuir, pour ces filles, le vide d’origine, que l’on sent non seulement chez la mère Nora, mais aussi chez sa sœur Bobette en apparence si différente, et chez sa fille Cosette, si bien nommée pour faire résonner que face à ses trois frères qui occupent bruyamment voire brutalement tout l’espace selon la loi des plus forts il ne lui reste rien ? Ou tenter de rattraper désespérément l’être humain fille qu’elles sont, insoumises au fait d’être l’objet d’une forclusion que la mère a, étrangement, fait entendre qu’elle frappait les filles ?
Nora, la mère de Tristane, et puis presque cinq ans après de Laeticia, on imagine en lisant qu’elle avait fui ce vide d’origine, - qu’elle n’avait jamais nommé autrement que par la sensation que jamais rien ne lui arrivait, comme si justement elle n’existait pas (elle n’existait pas comme un être humain fille libre, choc frontal avec la vérité de l’impossibilité d’exister comme un être humain pour une fille, pour une femme ensuite, car n’existant jamais que selon une identité liée à son sexe ?) - en tombant en amour fou pour Florent, le premier et seul événement de sa vie, leur mariage étant une idylle sans fin ! Premier et unique événement, qui justement concernait son identité sexuelle ! Comme par hasard, si Nora s’est en quelque sorte « crashée » définitivement sur l’événement qui la figeait selon son identité sexuelle centrée sur son vagin, en objet sexuel de satisfaction immédiate et domestique de Florent, comme une jouissance sans fin d’exister au moins comme cela à défaut de ne pas exister comme un être humain à part entière comme les garçons et hommes le peuvent, sa sœur Bobette s’était, elle, « crashée » selon la mère, en faisant quatre enfants qu’elle élevait seule : une fille nommée évidemment Cosette pour faire entendre sa malédiction de fille, et trois garçons pétant de vie, la mère étant aussi liée à l’identité sexuelle, mais centrée sur l’utérus. Bobette laisse ses enfants à eux-mêmes branchés à la nourriture qu’elle a mise partout à leur disposition, tandis qu’elle-même, vivant d’aides sociales, se branche en permanence à la télévision et s’imbibe de bière ! Elle est toute entière un utérus !
A propos de cette idylle, curieusement, Nora et Florent n’auraient pas su répondre s’ils étaient des damnés ou bien s’ils étaient des élus, comme s’ils avaient l’intuition qu’elle occultait un drame féminin immémorial ! Puis, à son insu, mais comme de fille à fille, elle a transmis cette malédiction frappant les filles à sa fille Tristane, qui naît après trois années de lune de miel interminable. Son prénom ne fait-il pas entendre une tristesse incurable et abyssale ? Comme comprenant très vite que cette tristesse n’avait pas de solution, après avoir commencé par être une pleureuse, Tristane devient anormalement sage très précocement ! Son père n’ayant besoin d’intervenir qu’une seule fois pour qu’elle comprenne que, fermé sur lui-même comme une implosion se vivant au ralenti, le couple parental l’abandonnait à sa vie de fille et à sa solitude sans solution, ne devant compter que sur ses propres forces, sur ses ressources intérieures improbables, pour lutter contre l’inextricable énigme de l’exclusion, de la séparation comme première et seule expérience. Le vide l’origine, Tristane ne sait pas que c’est ce que lui a transmis sa mère, ou mieux la fille qu’est aussi sa mère, transmission comme pour qu’elle, elle soit capable de mieux lutter, de s’inventer des armes et ressources intérieures, si pressée après l’accouchement de la mettre à la crèche, et à la petite de se débrouiller avec ce qu’elle trouve ailleurs ! Et en effet, ce lieu où on ne la laisse jamais seule, où il y a d’autres bébés, semble efficace pour occulter la sensation de vide et d’exclusion, en tout cas pour le fuir, et elle ne pleure jamais ! Comme si elle sentait que la distraction par d’autres petits humains, certes des pleureurs, était une chaleur humaine plus forte que la sensation effroyable de solitude qui commence à la talonner, tandis que chaque soir, elle constate que papa et maman sont tellement ensemble qu’il n’y a pas de place pour elle !
Pour tromper sa solitude abyssale, forcée d’attendre presque cinq ans la naissance de sa sœur qui sera le plus efficace moyen de tromper le vide d’origine sans jamais le guérir, qui jouera auprès de sa sœur aînée, on dirait, le même rôle d’événement unique que Florent le mari pour occulter le vide qui rendait invivable la vie de sa mère, Tristane s’empare des mots, les collectionnant avec exaltation comme d’autres s’intéressent à l’art contemporain, leur donnant le sens qu’elle veut, celui de pouvoir faire fuir sa solitude sans solution ! Ses parents ne se doutent d’abord pas de sa précocité rare, car elle ne parle pas. En effet, elle avait attendu qu’ils l’invitent à le faire, et même qu’ils entendent d’abord son curieux et désespéré silence, et ils avaient tant tardé !
A l’école maternelle, Tristane est très sage, ne babille pas avec les autres enfants, mais joue avec le langage uniquement dans sa tête ! A trois ans, elle lit couramment ! Et aussitôt, elle écrit ! Mais cache tout cela à ses parents, comme si le jeu du langage était en phase avec les jeux secrets des parents entre eux, dans la chambre à coucher !
Dans cette longue période précédant la naissance de sa sœur, c’est pour elle, qui fuit l’expérience si douloureuse d’être exclue par le couple parental fusionnel, une victoire, de ne pas être repoussée à l’école par le groupe des autres enfants, tandis qu’elle se défend de leurs attaques par le rire. C’est ainsi que, choisissant de préférence les enfants isolés, car sans doute cela vibre avec son isolement à elle depuis la naissance, elle se sent appréciée, et commence à développer une passion pour les êtres humains compliqués. Ceux-ci étaient-ils en miroir de ses parents incompréhensibles, surtout cette mère qui n’est pas maternelle ? Elle-même, par cette socialisation, commence à se voir en petite fille qui n’est pas à problèmes comme elle le croyait ! Importance vitale de n’être pas exclue de la chaleur humaine, comme elle l’est chez elle, sinon elle mourrait de froid !
Bref, Tristane est une petite fille précoce et sage comme une image ! Intérieurement figée devant l’énigme douloureuse de ce vide d’origine ! C’est à elle que les parents demandent si elle veut un petit frère ou une petite sœur ! Comme s’ils savaient trop bien, et pour cause, le drame du vide d’origine, et comme Nora avait trouvé la solution pour fuir ce mal incurable par la lune de miel sans fin avec Florent, ces parents proposent un deuxième enfant pour que leur fille fuie sa solitude par un intérêt passionné sans fin pour ce qui sera une autre petite fille, Laetitia, également exclue par le couple fusionnel parental ! En attendant son arrivée, Tristane va s’exercer en allant chez sa tante Bobette s’occuper de sa cousine… Cosette ! La tante Bobette abandonne ses enfants à eux-mêmes, tandis qu’elle a rempli l’appartement et le frigidaire de nourriture, comme s’ils étaient dans un ventre, dans son utérus fonctionnel, et qu’ils étaient branchés par cordon ombilical. Chez cette tante, avec laquelle elle a de vraies conversations, Tristane apprend aussi l’usage de l’ouvre-boite, et endosse la responsabilité de nourrir ses quatre cousins avec ce qui est dans le frigo. Elle se sent d’autant plus importante qu’elle pallie auprès d’eux le fait que leur mère les laisse seuls dans son utérus plein d’eux, en étant une sorte de cordon ombilical entre eux et la nourriture. Elle apprend même à lire aux garçons qui, laissés à eux-mêmes, ne savaient pas encore ! A quatre ans et demie, elle éduque ses cousins à elle toute-seule, ceux-ci étant stimulés par l’admiration que leur mère voue à sa nièce surdouée !
En découvrant sa sœur à la maternité, Tristane vit l’avènement du sacré (c’est-à-dire l’incarnation de la sensation de la chaleur humaine ?), le moment-clé de son existence, la naissance de cette sœur faite pour elle par ses parents, « solution » incarnée pour fuir le vide d’origine, la sensation de solitude abyssale ! Car elle-même incarnera pour cette sœur, mêmement exclue du couple parental en idylle chronique, l’être humain qui fera barrage pour elle à l’expérience de l’invivable mal qui semble se transmettre, telle la chaleur humaine ayant le pouvoir de repousser le froid ! Pour Laetitia, au lieu du bruit insupportable du silence, c’est le commencement d’une symphonie sororale, d’un amour fusionnel, d’une plénitude curieusement en miroir de l’amour entre les parents Florent et Nora, qui les ont laissées entre elles à la vie à la mort ! Entre elles-deux, l’amour est absolu d’autant plus qu’il fera que Laeticia ne connaîtra jamais, grâce à sa sœur, l’angoisse de ne pas être aimée qu’a connue dès sa naissance Tristane et qui ne la quittera jamais ! Tristane, grâce à sa précocité qui le lui permet, va obtenir de son école l’autorisation de rester à la maison pendant six mois, pour s’occuper de sa sœur, aussi débrouillarde qu’une mère pour s’en occuper, biberons, bains, changements de couches, etc. Tête-à-tête qui commence et ne finira plus, entre les deux sœurs ! Tristane ne se lasse pas de contempler son amour endormi, comme si elle se voyait elle-même, à travers sa sœur, maternée par sa mère, fuyant la séparation originaire terrible ainsi ! Elle est le capitaine d’un bateau qui ne sombrera jamais ! Elle aime tant l’endormir !
Lorsque Tristane doit, six mois après, recommencer l’école, c’est pour Laeticia entrant en crèche l’expérience retardée de la séparation, ce qui déclenche des pleurs qui ne s’arrêtent que lorsque les deux sœurs se retrouvent le soir ! Très vite, Tristane associe à leur idylle de sœurs la cousine Cosette ! C’est comme si elle offrait à sa petite sœur une deuxième présence chaleureuse, et à Cosette une chaleur sororale lui manquant avec ses trois frères comme prenant toute l’existence pour eux ! Evidemment, Laetitia aussi est précoce avec le langage !
C’est toujours Tristane qui va vers les autres, qu’elle doit séduire, jamais le contraire, comme si ces autres l’excluaient d’abord, voire même avaient l’intuition d’une impossibilité d’existence chez elle comme d’une première et sidérante expérience ! Mais, évidemment, sa tante Bobette est la seule personne qu’elle n’a pas à séduire, puisqu’elle a toujours aimé sa nièce, qu’elle trouve si intelligente, si débrouillarde en ne comptant que sur ses propres forces pour lutter contre le fait d’avoir été exclue par ses parents ! Bobette, par son intérêt, atténue la blessure inguérissable qu’a en elle sa nièce, qui se met à saigner à nouveau, lorsqu’elle surprend une conversation entre ses parents, et sa mère disant d’elle qu’elle est une petite fille terne ! Tristane se dit à elle-même que c’est vraiment l’image d’elle-même qu’elle voit dans le miroir ! Elle est sans éclats ! Quelle est donc la source d’un tel drame ? Alors que Laeticia, elle, a un tel regard pétillant ! Elle s’avoue alors à elle-même son incurable tristesse, ne fuyant plus la vérité ! C’est depuis toujours qu’elle est triste Parce que ses parents n’ont jamais cessé de faire bande à part, de l’exclure de leur idylle, et peut-être va-t-elle plus loin encore, et a-t-elle l’intuition du drame de sa mère, si bien occulté ? En tout cas, ses parents ne sont-ils pas pareils avec Laetitia ? Oui mais la différence, c’est que cette sœur n’a pas passé les premières années de sa vie dans le même néant qu’elle ! Elle avait eu d’emblée le regard de sa sœur sur elle, la chaleur sororale s’incarnant dans un autre corps toujours à côté ! Une autre avait masqué le vide d’origine, la séparation, l’avait accueillie comme une maternité du dehors, un lien nourricier terrestre originaire après la naissance ! On n’avait pas allumé dans le regard de Tristane le même brasier fidèle de l’amour incarné par une présence accueillante à côté, sur terre, et elle devra toute sa vie se battre contre ce mal ! C’était sa faille depuis toujours !
A l’école, si Laetitia est si vivante, les maîtresses savent que c’est parce qu’elle est la sœur de Tristane, son lien humain nourricier d’exception ! Ce qui est paradoxal, puisque Tristane est une petite fille si terne ! Celle-ci se console en se disant : j’ai grandi seule ! Si leurs parents étaient plus normaux, se disent les deux sœurs, elles seraient moins ensemble ! Mais c’est Tristane qui est le plus vitalement attachée à sa sœur, non pas Laetitia, qui prend de temps en temps de la distance, précipitant sa sœur aînée dans l’insomnie, à cause du retour cauchemardesque de la sensation du vide d’origine ! Elle vérifie donc en elle une fragilité abyssale, et peu à peu, en voyageant de plus en plus profondément en elle-même, elle arrive face à face avec ce drame existentiel de fille qu’elle veut fuir.
La tentative de suicide de Bobette est un détonateur. Elle a voulu en finir parce que… rien ne lui arrivait, exactement comme à Nora rien n’arrivait jamais avant le seul événement de sa vie, tomber en amour avec Florent ! Ces deux sœurs, Nora et Bobette, ne pouvaient pas, comme Pessoa, écrire de biographie sans événement ! Pendant que Bobette est soignée en hôpital psychiatrique, et sevrée de son alcoolisme, Cosette va vivre chez Tristane, et elle est l’idole des deux sœurs ! A elles trois, les filles sont, enfin, de taille à faire front aux trois frères ! Amélie Nothomb fait ainsi une discrète allusion à la différence entre les filles et les garçons, et au fait que ce drame qui frappe les filles, qui hante depuis le début le roman, n’est pas vécu par les garçons, parce qu’eux, ils existent comme être humain garçon, alors que les filles sont réduites à leur identité sexuelle ! Cosette se voit différente dans le regard de Tristane, non pas comme dans celui de sa mère où elle se voit comme elle en plus jeune, c’est-à-dire promise à devenir une épave ! Sa cousine est si brillante, si admirée par Bobette, qui voit en sa nièce une fille qui n’aura pas le même destin qu’elle, telle Cosette, donc qu’elle peut aimer. Bobette n’aime pas sa fille comme elle ne s’aime pas elle-même, elle ne s’aime pas de ne pas pouvoir exister vraiment, de n’être qu’un utérus gravide ! Tristane dit à Cosette qu’elle ne deviendra pas sa mère ! Parce que Laetitia va créer un groupe rock, et qu’elles en feront toutes partie ! Cosette avoue que ce n’est pas Tristane qu’elle jalouse, mais Laeticia ! Qui semble être une fille existant d’elle-même, et conduisant la fuite en avant, en musique ! Tristane avoue aussi que son drame, c’est d’être une petite fille terne, et qu’elle aussi a l’impression qu’elle ne s’en sortira pas ! Très loin de la vision de Bobette, qui voit sa nièce en future Présidente de la République.
Peu à peu, c’est Laetitia qui prend les commandes ! Elle dit à sa grande sœur qu’elle sera son miroir. Et lui conseille de changer de look : en coupant ses cheveux ! Ainsi, elle rendra belle la fille terne ! Et, en lisant « Le blé en herbe », elle se sent elle-même blé en herbe d’une future écrivaine ! Tandis que Laetitia veut faire de la musique, jouer de la guitare ! Le groupe qu’elle va fonder s’appellera « Les Pneus » ! Le rock, dit-elle, c’est d’abord une sensation ! Voilà : la sensation d’être vivante, d’exister ! Laetitia propose à Cosette de jouer de la batterie ! C’est incroyable, car la batterie, cela n’évoque-t-il pas les battements cardiaques maternels que le fœtus entend ! Donc, Cosette pourrait jouer, restituer ce qu’elle entend en partant dans l’aventure du groupe fondé par sa cousine, comme si elle était partie vivre dans le ventre métaphorique vivant de Laetitia, comme le ventre de la mère Bobette ne l’avait jamais été ? Mais elle est rattrapée par l’anorexie, comme si elle ne pouvait pas lutter contre le froid transmis par sa mère Bobette, qui ne peut pas la tirer de là. Cosette va mourir, de se sentir dans un tel ventre frigo, la planche de salut qu’a été provisoirement le groupe de rock n’a pas été assez forte ! Tristane a le sentiment d’avoir lâché Cosette ! Mais elle réussit à entrer en contact avec elle par-delà la mort, qui lui dit que grâce à elle, le démon qui voulait tuer sa mère par l’anorexie n’existe plus ! Tristane va mieux ! Elle a compris le sens secret de l’anorexie : tuer la mère qui empêche la fille de sortir de son utérus, qui ne transmet à sa fille que l’impossibilité d’une fille à exister comme être humain ! Utérus fait des mots « impossibilité d’exister » !
Pour Tristane, Laetitia, qui décidément distribue les rôles en petit chef, décide qu’elle va apprendre la basse ! La grande sœur réalise que la basse correspond à une dimension d’elle ignorée jusque-là ! Elle aime la basse au-delà de tout ! Ce n’est pas un son qu’on entend, mais que l’on sent ! Bref, c’est le métronome du groupe ! Le bassiste est toujours le personnage le plus réservé du groupe ! Laetitia trouve un nouveau batteur, pour remplacer Cosette. On entend dans « batteur » le mot « battant ». Comme un cœur ! Benoît déclare à Tristane qu’elle est belle ! L’amour se prépare en jouant ensemble de la basse et de la batterie ! Ils « sentent » ensemble ! Tristane a l’air enfin vivante ! Mais les mauvaises langues du lycée disent qu’elle n’est que la réincarnation de Cosette, et elle rompt avec Benoît, qui est remplacé par… une batteuse, Indira ! Si l’amour fond sur elles-deux, il se rompt aussitôt ! Un nouveau batteur arrive, Marin, mais cette fois c’est dans les bras de Laetitia que ce jeune homme tombe ! En miroir de Nora et Florent, dont Tristane avait été l’originaire témoin exclue ? Amour entre Laetitia et Mari qui va vibrer rock pour longtemps ! Les deux sœurs partageant toujours la même chambre, la cadette parle à son aînée de son amour comme jamais le couple parental n’en avait parlé à Tristane. Comme si l’histoire recommençait, et que Tristane n’était, cette fois, plus exclue de la chambre parentale hermétique ? Comme si, enfin, elle vérifiait par sa sœur qu’elle n’y disparaissait plus comme la mère Nora, ce qui avait mis en elle, la première née des filles, une angoisse intolérable l’empêchant d’aller vivre sa vie, comme tentant désespérément d’entendre des signes de vie de cette chambre, alors que c’étaient des signes disant qu’il n’y avait plus rien d’autre ! Elle vérifie maintenant que sa sœur peut aussi vivre autre chose, et que son amour ne l’empêche pas de continuer à partager sa chambre avec son aînée, et que la musique est aussi un partage, un « sentir ensemble, dans les mêmes vibrations ». Alors, Tristane commence à s’autoriser à prendre de la distance, comme de s’éloigner de la porte jusque-là fermée d’une chambre à coucher parentale qui l’angoissa si fort, maintenant que sa sœur Laetitia lui avait prouvé qu’elle pouvait s’ouvrir sur la vie toute de sensations vibrantes ! Alors, elle trouve sa passion à elle : la littérature, comme pour témoigner de l’événement qui lui arrive. Un univers inconnu s’ouvre, qui est encore plus intense en émotions que la musique, où elle va seule ! Lire l’émerveille. Ses parents, tous, lui disent qu’elle n’est pas comme eux ! Qu’elle va se détourner d’eux, en premier sa mère Nora ! Comme si Nora soudain s’apercevait que sa fille était devenue vivante, ayant réussi là où elle avait échoué ! L’issue sur la vie, pour l’être humain fille qu’elle est ! Littérature comme la vie de l’être humain fille qui se prépare à s’écrire.
Tristane réussit à dire à sa sœur que son projet dans les lettres lui importe plus que le groupe de rock ! Nora, comme si elle la jalousait, se plaint que, selon elle, Tristane « aime à penser qu’elle ne nous doit rien ». Sa nouvelle vie l’exalte, tandis que sa sœur doit chercher quelqu’un pour la remplacer dans le groupe ! Ivresse de lire, de faire bande à part, c’est-à-dire d’avoir du plaisir sans les autres. C’est Tristane qui propose à sa sœur de s’écrire des lettres. Et c’est comme chanter après avoir parlé. « Le chant provenait d’une voix autre qui engageait l’âme ». Comme si la voix montait d’une chambre de résonance qui maintenant était vivante ! Tristane écrit en vérité des lettres d’amour. Laetitia est bouleversée par ces lettres, car y résonne la traversée du désert que sa sœur aînée avait vécue avant sa naissance. Elle comprend qu’y avoir survécu était l’indice d’une force exceptionnelle. Voire d’une capacité unique à compter sur ses propres forces.
Mais Tristane se rend plus que jamais compte qu’elle ne plait pas d’emblée, que ce soit en amitié ou en amour ! Or, elle rêve d’inspirer un coup de foudre ! Puis, pour dire que si elle étudie les lettres non pas pour en faire une profession mais pour écrire, elle lance : « Mon tailleur est riche, mais ma sœur a un crayon jaune » ! Et elle travaille en informatique ! En amour, ce qui lui importe c’est faire l’amour, que ce soit avec un garçon ou une fille. Parce qu’elle est attirée par l’individu, non pas par un sexe en particulier. On dirait qu’elle ne voit que des êtres humains, comme pour vérifier auprès d’eux qu’ils la remarquent, mesurant cela à l’aune de l’amour sororal indéfectible avec Laetitia. Syndrome de la fille terne oblige ! Un homme lui ayant dit qu’elle était belle, elle, tandis qu’il s’éloigna, l’accompagna avec dans son regard une reconnaissance éternelle ! Sa vie amoureuse, dans le sillage de cet éloignement qui semble s’écrire en sens inverse de l’idylle de ses parents fermée sur son implosion, comme si elle-même était une comète fuyant à vive allure l’identité sexuelle qu’elle avait frôlée, est de plus en plus chaotique ! La faille tragique qui l’habite semble la tanner de plus en plus près, pour qu’elle accepte de la nommer ! Même Benoît, retrouvé des années après, et amoureux fou, ne peut la figer en objet sexuel par excellence, et l’homme détruit n’y peut rien, c’est lui l’objet qui tombe ! Tristane se lance alors dans une longue quête, qui l’amène à voir beaucoup de psys ! Un seul d’entre eux lui dit que ce qui crève les yeux se dérobe toujours ! Alors, elle comprend qu’à la naissance, c’est du titre de seconde qu’elle avait hérité, autant comme place que comme rôle ! Seconde car pour ses parents la première place était leur idylle. Seconde car lorsque Laetitia est née, elle a reçu une charge d’amour devenant prépondérante, l’enfant devenant premier par les soins et l’amour à lui donner. Seconde en amour aussi, ses amants étant toujours des hommes mariés tellement elle ne se sentait pas crédible en ayant le premier rôle, puisque jamais elle ne ferait un couple à la hauteur de celui de ses parents ! Ou bien, ne voulait-elle pas savoir par elle-même ce qu’occultait comme drame ce couple qui semblait être définitivement parti pour un voyage sans retour. Le psy lui susurre qu’il s’agit d’un amour défaillant ! Et ça rime avec la faille qui, au contraire, est en elle ! Car les paroles du psy lui apportent un étrange réconfort en soulignant que cet amour n’est pas idéal !
Tristane ne veut pas revenir là où elle a grandi. Les lettres d’amour que les sœurs s’écrivent étaient plus fortes que leur amour fusionnel de l’enfance. Là-aussi, par la grâce de l’écriture, s’ouvre une respiration. Le groupe de rock de sa sœur évolue, les textes des chansons progressent, et un beau jour, la réussite est au rendez-vous dans un concert à Paris. C’est alors que Tristane se rend compte que sa sœur Laetitia est devenue sa sœur aînée, incarnant la musique, l’aventure des sensations et aussi des paroles, par les textes des chansons ! Que l’aînesse s’est inversée ! A l’occasion du concert, Tristane rencontre le bassiste du groupe, qui se révèle être l’amoureux idéal, qui la déboussole, parce qu’elle n’en peut plus avec son impression que ça va finir immédiatement, comme l’être humain femme qu’elle est finissant en identité sexuelle figée en implosion, d’où l’horrible sensation de n’être qu’en survie ! Mais contre toute attente, s’apercevant qu’en s’éloignant de lui il lui manque, elle accepte ce jeu du for-da freudien entre l’être humain fille existant d’elle-même et la femme précipitée dans son identité sexuelle. A partir de là, le roman conduit à la mort des protagonistes appartenant au passé et tous frappés par la malédiction d’un drame insoluble : le père Florent meurt dans un accident, la mère Nora se suicide pour mieux le rejoindre comme en révélant qu’elle était déjà partie avec lui depuis longtemps, s’étant construite sur une déficience essentielle, celle de n’avoir aucune existence comme être humain femme d’où cet homme qui fut la solution définitive pour forclore l’invivable ! « Cet amour avait étayé son vide pendant quatre décennies. Il lui avait tenu lieu de matière. Nora en avait oublié son vide fondamental » ! Si elle a réussi le suicide que sa sœur Bobette avait raté, comme elle l’explique à Tristane dans la lettre qu’elle lui a laissée histoire de lui pourrir la vie avec la culpabilité, c’est parce qu’elle a suivi ses conseils ! En effet, elle lui avait dit qu’il était possible de communiquer avec les morts, comme s’ils n’étaient pas morts mais ailleurs, et alors elle a rejoint son mari, c’est-à-dire l’idylle ininterrompue ! C’est Laetitia qui délivre Tristane de la malédiction, en lui disant que ce qui reste, c’est l’amour qui les lie de chaleur humaine, de sensations qui riment avec musique et chansons. Nora n’a fait qu’aller poursuivre l’idylle éternellement, ailleurs comme elle l’avait toujours été ! C’est cette vie ailleurs de leurs parents qui avait donné naissance à leur lien sororal, lien entre deux êtres humains filles, qui est d’autant plus vivant, chaleureux, vibrant de sensations avec la musique et les paroles, que la sensation du vide d’origine n’est plus occultée par la présence mensongère des parents qui l’occultait par une apparence de normalité oedipienne.
C’est un roman d’Amélie Nothomb qui a l’air d’aller côtoyer la rive de la philosophie chinoise du Tao.
Alice Granger



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