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La lecture, une activité complexe : pour une théorie moderne de la performance du lecteur
mardi 11 janvier 2011 par Claude Eric Owono Zambo

Lire est presqu’aussi vieux que l’homme existe. Il a été appelé à décrypter tout ce qui l’entoure pour mieux s’assumer comme être doté de sens mais aussi de pouvoir. Avec l’avènement de l’écriture, lire devient une activité sémiotique où les caractères marqués construisent une organisation interne signifiante du texte par le biais de l’interprétation de son matériau constitutif. Dès lors, il importe de se poser une question : que faisons-nous quand nous lisons ? Autrement dit, qu’est-ce que la lecture nous affiche comme contraintes dans l’interaction qui nous met en face le texte? Il ne semble pas évident de répondre à cette question. La preuve, au vu de ce que la longue tâche que se sont donné les théoriciens de la lecture, la recette magique n’est pas sûre d’être édictée de manière définitive et péremptoire. D’où les démarches diverses d’études des textes qui se démultiplient à l’infini. La réflexion que nous nous proposons donc de mener dans ce travail fait suite à l’ouvrage de Vincent Jouve (1993) intitulé La Lecture mais dont nous faisons l’exploitation en son édition de 2008. En effet, l’auteur se propose de revisiter l’activité de lecture pour la porter sur une dimension survalorisante où lire relève, non d’une attitude naïve de recherche du sens apparent, mais, plutôt, d’une attitude consciente et réfléchie de conquête des savoirs du texte en relation dialectico-dialogique avec ceux du lecteur. Jouve postule donc l’idée du texte comme valeur et du lecteur comme entité dotée de compétences et de performances. Une telle perception de la lecture se justifie certainement par le fait d’une évolution de l’acception du mot lecture au fil du temps. Nous n’allons donc pas remonter à l’antiquité de la notion mais nous partirons d’une année charnière pour mieux percevoir la place de la pensée de Jouve dans cet ouvrage.



1970 sonne le début d’une analyse, ou disons, d’une considération de l’œuvre du côté de son récepteur ; et non du côté de son auteur1 (créateur) ou de son univers psychobiographique immédiat ou périphérique.

Pour donner raison à cette nouvelle approche relationnelle du destinataire au texte, la question ne se pose plus en amont2 mais en aval. Bien entendu, on peut même renverser la hiérarchie. L’amont devenant l’aval, vice-versa. En tout cas, on se demande désormais la question de savoir pourquoi on lit un livre3. C’est à ce niveau que tout se joue. Ce n’est pas (jusqu’ici exclusivement) à l’auteur d’y répondre : c’est au lecteur (aussi et à suffisance).

Face donc à une forme d’essoufflement de biographisme structuraliste qui tend à ne plus satisfaire les exigences contemporaines de la critique à savoir la valeur fondamentale d’un texte, au-delà de la simple analyse ou prise en compte de son armature formelle, les années 80 vont inaugurer un renouveau vital pour les études littéraires.

La pragmatique, en tant que science du rapport entre l’utilisateur du langage et ce dernier, va faire progresser les enjeux des études littéraires en relation étroite avec la linguistique.

En effet, digne héritière des travaux d’Austin pour qui le langage n’est pas une simple description de la pensée du locuteur, mais surtout une tentative d’influence de celui-ci de l’instance réceptrice de son discours, la pragmatique sera à la base des travaux d’Austin et Ducrot.

La pragmatique signale donc une conception nouvelle de la production discursive. Celle-ci est le résultat d’une corrélation locuteur/allocutaire, envisagés dans une perspective interactionniste où le figement positionnel discursif, ou de prise de parole, est fortement exclu.

Il est évident qu’une telle vision des études pragmatiques aura un impact sur les analyses littéraires. L’œuvre ne s’étudiera plus du côté de l’auteur, avec tous ses vouloirs plus ou moins exprimés, non pas également du côté du lecteur, exclusivement, mais dans l’encrage du tissu relationnel entre les deux instances : C’est la relation mutuelle entre écrivain et lecteur qu’il faut analyser4. Nous ajoutons que ces deux instances ne sont à percevoir que sur le plan des figures et non en tant qu’entités physiques, référentielles ou empiriques.

De toutes les manières, cette dimension de la critique des textes qui intègre le lecteur a déjà fait l’objet d’un appareil théorique immense à travers ce qu’on a appelé la « théorie de la réception ».

En effet, pour cette théorie, il faut partir de la formule traditionnelle où la relation ultime était celle liant le texte à son auteur pour instaurer, dorénavant, celle unissant le texte à son lecteur.

Bien entendu, les théoriciens de la réception ne s’accordent pas sur le statut à donner à l’activité de lecture d’une œuvre. Vincent Jouve (1993 :5-6) relève donc quatre grandes tendances à ce niveau :

  • L’Ecole de Constance avec pour grands leaders, d’une part Jauss (et son esthétique de la réception) et d’autre part, Iser (et son lecteur implicite) ;

  • L’analyse sémiotique d’Umberto Eco qui voit le texte comme un lieu de sollicitations à l’endroit du lecteur ;

  • Les études sémiologiques de Hamon et Otten qui confèrent au lecteur le pouvoir de compréhension du texte à travers la minutie et la prise en compte du détail ;

  • La théorie du lecteur réel de Michel Picard. Récusant la contradiction du lecteur abstrait, il examine celle du lecteur réel ou concret.

Il découle de cet abrégé des théories qu’il y a un besoin clair de faire le distinguo entre deux attitudes de lecture que Barthes appelle, d’une part, aller droit aux articulations de l’anecdote5 et, d’autre part, une lecture qui ne passe rien6.

Jouve revient sur ce double aspect de la lecture pour nommer le premier comme étant une lecture progression7 où seule l’évolution de l’intrigue importe. Le deuxième aspect relèvera de ce qu’il appelle la lecture compréhension8 où c’est en réalité la constituante signifiante qui est prise en compte.

Il est certain que le texte est un savoir que le lecteur doit pouvoir affronter. Lui-même, pour y faire face, a besoin de disposer du savoir conséquent. Lire suppose donc un échange de savoirs qui se disputent, s’opposent, convergent, etc.

Le texte littéraire qu’on lit est ainsi à percevoir comme étant un discours de l’auteur qui va à la conquête du discours du lecteur et de son univers de croyance. L’un cherchant à influencer l’autre. Jean-Michel Adam le souligne en ces termes : la narration vise à amener l’interprétant potentiel […] ou actuel […] à une certaine conclusion ou à l’en détourner9.

Il convient cependant de souligner que cette vision illocutoire n’est qu’une ambition, un vœu qui ne peut se réaliser qu’avec le consentement du lecteur. C’est à lui de décider. Le véritable pouvoir lui revient. C’est donc une forme de dialectique qui s’instaure ici : celle du vouloir (issue du savoir de l’auteur) et celle du pouvoir (issue du savoir du lecteur).

Voilà ce qui est agréable de dégager de cette dimension nouvelle de l’esthétique, et de la création, avec un auteur relégué au dernier niveau, et de la réception, portée au cœur même de la raison d’exister du livre. Lire, dans ce cadre particulier, est ainsi perçu non pas comme étant un acte passif et de capture du dit auctorial, mais comme étant, effectivement, une attitude dynamique, active réflexive où le texte (lieu de savoirs et de valeurs) rentre en discussion avec les savoirs et valeurs du lecteur-critique-auteur.



Dans ce travail qui a voulu suivre l’état de la théorie de la lecture à une période située entre 1970 et la pragmatique actuelle de l’analyse textuelle, nous avions pour objectif de reconnaitre avec Jouve que la lecture suppose des degrés de compréhension qui renvoient eux-mêmes à certains savoirs. Lire un texte en tant que lieu d’émanation d’une valeur esthétique, c’est convoquer, chez le lecteur, sa compétence interprétative pour parvenir à la signifiance profonde de l’œuvre. Il est évident qu’un tel lecteur se construit. C’est à travers l’école qu’on le forme et qu’on l’initie à la lecture experte et consciente des textes. L’étude de l’œuvre intégrale et la lecture méthodique devraient permettre la réalisation d’une compétence de lecture opérante et autonome de l’élève face à n’importe quel texte. Ces exercices scolaires doivent donner à l’élève l’outillage nécessaire pour faire de l’analyse des textes, le lieu de questionnement, non pas des aspects sémantiques ou référentiels, mais des procédés d’écriture mobilisés en vue de l’érection du/des sens. Voilà l’enjeu majeur de l’enseignement/apprentissage du français actuellement dans les lycées et collèges : faire de l’élève, un lecteur autonome qui, face à un texte donné, est capable de l’attaquer sur la base d’un choix pertinent d’instrument d’analyse. La saveur d’un texte n’étant pas le beau détail du contenu qu’on en délivre, mais plutôt le rapport consubstantiel qu’a le corps formel de ce texte avec son contenu.

Bibliographie indicative

  • Adam, Jean-Michel (1985), Le Texte narratif, Paris, Nathan.

  • Barthes, Roland (1968), « La mort de l’auteur » in Le Bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, pp. 61-67.

  • Barthes, Roland (1973), Le Plaisir du texte, Paris, Seuil.

  • Jouve, Vincent (2008), La Lecture, Paris, Hachette, Coll. « Contours Littéraires », première édition en 1993.








1 Rappelons-nous du titre fort révoltant, parce que révolutionnant le rapport du lecteur au statut revisité de l’auteur du livre qu’il a entre les mains, de Roland Barthes à propos : « La mort de l’auteur » (1968).

2 La critique a longtemps conçu l’auteur comme l’amont du livre qu’il a créé. C’est à partir de lui que l’étude de son œuvre se construit. Le lecteur n’est alors qu’un récepteur du préconstruit de l’auteur. Il n’a pour rôle que de le retrouver à travers une sorte de lecture de déchiffrement où le sens se déroule à ses yeux. Une telle vision de la lecture ne peut être que superficielle et peu enrichissante.

3 Vincent Jouve, La Lecture, Paris, Hachette, Coll. « Contours Littéraires », 2008, p. 3.

4 Vincent Jouve, op. cit., p.5.

5 Roland Barthes, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, p.20.

6 Roland Barthes, idem, p.20.

7 Vincent Jouve, op.cit., p.10.

8 Vincent Jouve, op.cit., p.10.

9 Jean-Michel Adam, Le Texte narratif, Paris, Nathan, 1985, pp.6-7.


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