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Baisers de cinéma

Eric Fottorino, 2007, Editions Gallimard

lundi 1er octobre 2007 par Alice Granger

Il est évident que Gilles Hector, le narrateur du roman de Eric Fottorino, réussit à écrire l’histoire de sa propre gestation au sein de sa mère jusque-là inconnue, à travers son histoire d’amour avec Mayliss, une femme mariée, d’allure maladive, et dont la voix, au téléphone, peut, comme par hasard, sembler être celle d’une vieille dame. Une fusionnelle aventure amoureuse, un état de dépendance absolue, et en même temps, la séparation est annoncée, puisque Mayliss a sa vie à elle, avec son mari et son fils. Comme lors d’une grossesse, cela aura une fin. Et Mayliss elle-même apparaît à Gilles Hector comme une femme qui va mourir, comme si l’apoptose était en marche. Une femme matricielle, donc. Une matrice qui se décomposera. Jusque-là, ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. Ils sont accrochés l’un à l’autre. L’histoire de Gilles peut enfin aller s’arrimer dans l’histoire d’une femme réelle, sortie de l’invisible, et surtout qui finira par résister à le garder en elle éternellement. Idem pour lui. Il est dans sa vie à elle, mais en même temps pas vraiment. Ils restent tout de même étrangers l’un à l’autre.

Le père de Gilles Hector photographiait et filmait les héroïnes de cinéma, c’était un artiste de la lumière, du noir et blanc, puis à la fin de sa vie il avait introduit la couleur. Cet homme ne s’était jamais arrêté nulle part. A entendre : il ne s’était jamais arrêté auprès de cette femme, une inconnue, dont il a eu un fils. Gilles Hector cherche en vain qui est sa mère. Comme son père lui a dit qu’il est né d’un baiser de cinéma, il croit que sa mère est une actrice, bien sûr célèbre. Il rêve que c’est Romy Schneider, Anouk Aimée, Françoise Dorléac, etc...

A mesure que leur histoire avance, il sent qu’elle est menacée, que cela va se détruire, une part de lui-même commence à s’écarter, à se sevrer. « Je vivais à l’envers de la vie ». Et oui ! Il lui reste à vivre la séparation de la naissance, à ne plus avoir envie de retrouver sa mère inconnue. Conscience du monde dans lequel vivre vraiment : « Le monde tournait sans moi. J’étais sans cesse décalé, incapable de reprendre à leur début le fil des choses. Mes nuits étaient blanches et les jours avec Mayliss s’enfonçaient doucement dans le noir. » « Si je pense à cette époque encore proche, je me vois en toxicomane ».

Mayliss est une amoureuse de la mort. Elle se met à incarner, à cause de cette mort annoncée qui l’imprègne comme si elle était atteinte d’une maladie incurable, comme si elle-même allait régulièrement à l’hôpital se faire perfuser, ce tissu matriciel indispensable à la vie embryonnaire et fœtale, mais qui ensuite doit se détruire pour donner à la vie et à la lumière de la terre.
Leur histoire commence comme vitale. Une nidation. Dans un sens, Gille Hector ne veut pas être comme son père qui s’était arrangé pour traverser l’existence sans témoin, « comme si sa vie avait été un crime parfait ». Son fils était passé de mains en mains, sans poser de question. Ce n’est qu’à la fin de sa vie que ce père avait dit quelques mots sur la mère inconnue. Presque rien.

Ce père avait photographié beaucoup de femmes célèbres, mais jamais son fils. Ce fils n’avait jamais attiré la lumière. On pourrait dire autrement : ce fils n’avait jamais été vraiment donné à la lumière. Encore dans l’ombre. Idem ce père qui ne s’est jamais arrêté quelque part. Un nombre infini de femmes, toutes belles, qu’il faisait exister dans la lumière, mais en vérité aucune. Elles défilent, le père les photographie et les filme, une à une, le fils interroge les visages, les photographies, les vieux films, pour l’un comme pour l’autre, aucun visage ne s’arrête pour les inviter à venir se nider dans sa vie. La nidation est déjà achevée avant d’avoir pu vraiment commencer.

Elle ne commence qu’avec cette femme, Mayliss, que Gilles Hector reconnaît au quart de tour, une femme amoureuse de la mort, et elle est contagieuse, dit-il ! L’amoureuse de la mort joue avec l’invisibilité, avec la disparition, avec l’en deçà, elle appartient à un cela aura été. Cette femme, il la rencontre, comme par hasard, le jour du décès de son père. Dans un cinéma de la rue Monsieur-le-Prince. Derrière lui, il distingue une mince silhouette, dans la salle obscure son visage irradie d’un éclat surnaturel. Elle incarne la lumière. Elle est la source de la lumière et sa destination. « Mon père l’avait-il chargée de m’éblouir ? » « Il émanait de son visage une beauté triste, un rien de perdu. Elle était très belle et très blessée. Ce jour-là, je ne vis que les blessures ». Par petites touches, l’essentiel est écrit.

Elle n’a pas l’habitude d’aborder un inconnu. Lorsqu’elle disparaît dans la foule, il a déjà peur de la perdre.

Sa pâleur. Sa voix diaphane. Elle semble n’avoir pas de sang, le bout de ses doigts est glacé. Elle dit : « Je suis très mariée ». Entendre : je resterai mariée, notre séparation est annoncée dès le commencement de notre histoire. Il n’est qu’un être étranger qui se greffe dans sa vie, mais pour en sortir un jour. Elle est là pour l’imbiber d’une histoire ancienne jusqu’à ce qu’il puisse s’en « désintoxiquer », cesser d’en être hanté. Elle, elle sait bien que c’est une parenthèse dans sa vie, c’est pour cela que pas une seconde elle ne songe à mettre fin à son mariage. Son histoire avec Gilles, c’est comme l’histoire qu’une femme vivrait seule avec l’enfant en son sein le temps de la gestation. L’enfant au sein de sa mère inconnue incarnée par Mayliss reste en vérité étranger à elle : « attendre Mayliss, ...la laisser partir, ..espérer qu’elle revienne... ». Il y a deux tissus placentaires qui se tricotent, qui s’imbibent, et de part et d’autre deux êtres dans leur solitude respective. Gilles Hector, bientôt, va rejoindre son amie chez elle, lorsque le mari est absent, et ils s’aiment sur le canapé du salon. Il est dans son intérieur, mais en puissance le mari l’en chasse, puisqu’une chose est certaine, le retour de cet homme, et la présence de leur enfant. Mayliss se présente d’emblée comme une femme blessée, c’est-à-dire castrée d’une aventure totale. Elle incarne sur une scène de la vie ce moment d’arrachage d’une histoire folle, elle en est vidée de sang, elle n’en est en puissance plus le sein. Elle visualise le négatif de cette histoire de gestation, mais c’est en puissance déjà tiré hors d’elle. D’ailleurs, cette géniale sensibilité qu’elle a pour ce moment où une femme perd son pouvoir d’abriter en son sein de la vie après l’avoir eu totalement ne lui vient-elle pas du fils qu’elle a eu et qu’elle a dû abandonner à la lumière, à la vie hors d’elle ? Ce moment de séparation, de destruction, est encore proche, et elle en a été inguérissable. L’aventure avec Gilles ne lui aurait-elle pas permis, à elle aussi, de faire le deuil de la mère matricielle qu’elle fut de manière provisoire ? Le roman d’Eric Fottorino ne le souligne pas, mais je propose que cette histoire d’amour est pour cette femme l’occasion de faire le deuil d’une matrice dont elle n’est plus pourvue, et effectivement elle n’a plus de sang qui s’imbibait dans ce tissu nutritif. C’est son fils qu’en vérité elle accepte peu à peu de voir séparé d’elle, à travers Gilles. Et Gilles, de son côté, peut finalement accepter de laisser aller sa mère inconnue.

A la fin du roman, tandis que Mayliss part de plus en plus souvent avec son mari, Gilles rencontre une autre femme. Il a pris conscience à quel point Mayliss et sa mère inconnue se superposaient. Et, à force d’aller chercher dans les affaires de son père, il finit par apprendre qui est sa mère : une fille atteinte de folie, qui n’arrivait pas à accepter de ne pas être reconnue comme une star, et qui mit le feu à l’établissement où elle était enfermée. Cette folie ne pourrait-elle pas être celle d’une femme qui prétendrait éterniser en beauté idéale ce temps de pouvoir total, ce temps où elle peut enfermer en elle, retenir en elle, capter en elle, la vie, l’intérêt, la fascination ? Le père de Gilles ne s’arrêtait-il jamais justement pour marquer son incroyance face à cette folie d’éternisation d’un état ne pouvant pas durer, de même que l’état de gestation ne peut durer ? Le studio du père va brûler, et toutes les photographies et les souvenirs qu’il y avait mis. C’est probablement la mère inconnue qui est venue mettre le feu. Il ne reste plus rien. Comme un placenta...Gilles est prêt, enfin, à tourner la page, et à entrer dans la vie. Il ne cherchera plus sa mère inconnue.

Ce roman est très singulier, très beau.

Alice Granger Guitard



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