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L’autre style de Henri Bauchau
vendredi 18 janvier 2013 par Daniel Droixhe

Henry Bauchau, né à Malines en 1913, est devenu une figure-culte de la littérature française de Belgique. Publiant dès 1958 son recueil Géologie dans la collection « Métamorphoses » chez Gallimard, il reçoit le prix Max Jacob. Sa pièce Gengis Khan est montée par Ariane Mnouchkine.

L’autre style de Henri Bauchau

Henry Bauchau, né à Malines en 1913, est devenu une figure-culte de la littérature française de Belgique. Publiant dès 1958 son recueil Géologie dans la collection « Métamorphoses » chez Gallimard, il reçoit le prix Max Jacob. Sa pièce Gengis Khan est montée par Ariane Mnouchkine. Élu à l’Académie royale de Langue et de Littérature française de Belgique, il est publié chez Gallimard, Flammarion et Actes Sud. Il entre en 2005 dans l’édition du Larousse et reçoit le grand prix de littérature de la Société des Gens de Lettres pour l’ensemble de son œuvre. Il fait l’objet d’un « Pôle de recherches Henry Bauchau » à l’Université catholique de Louvain et d’une « Société des lecteurs d’Henry Bauchau » à Paris.

Sa biographie précise qu’étant devenu secrétaire de rédaction de la Revue chrétienne, il participe en 1940, comme officier de réserve, à la campagne des Dix-Huit Jours et subit « comme une douloureuse et injuste humiliation » l’ « incroyable défaite des alliés et la capitulation de l’armée belge ».

Pour répondre à l’appel du roi Léopold III, qui demande que le pays se redresse et se mette au travail, Henry Bauchau fonde avec des amis « Les Volontaires du Travail pour la Wallonie ». Mais l’ennemi ne tolère pas longtemps cette structure indépendante, qui permet à beaucoup de jeunes de se soustraire au Service du Travail Obligatoire et de faire face au chômage. Les rexistes investissent le Service en force en 1943, évènement à la suite duquel Henry Bauchau, entraînant la presque totalité des Volontaires, démissionne, rejoint les Maquis des Ardennes et entre dans la résistance. Un nouveau combat pour lui, dont s’en suit une blessure profonde à la main qui nécessite trois opérations à Londres où il est arrivé entre-temps, blessure qui l’empêche d’être intégré définitivement dans une unité de parachutistes.
Les hasards de l’informatique m’ont fait trouver à la Bibliothèque nationale de France le Courrier des volontaires. Bulletin bi-mensuel du Service des volontaires du travail pour la Wallonie, publié à Bruxelles à partir de 1941 . La série conservée s’étend d’avril 1942 à mai 1943 . Les livraisons 15-16 sont les plus anciennes conservées à Paris. Elles datent des "première et deuxième quinzaines d’avril 1942". On payait vingt francs l’abonnement au bulletin pour six mois (la cotisation "de soutien" s’élevait à cinquante francs, celle "d’honneur" au double). Le périodique était publié par "Les Éditions de la Jeunesse, S.C., 33 rue des Champs-Élysées, Ixelles". D’un grand format quarto, le journal portait en vert et noir l’emblème du mouvement, constitué d’une pioche et d’une bêche croisées. En exergue était reproduite une déclaration de Léopold III du 28 mai 1940 : "Demain, nous nous mettrons au travail avec la ferme volonté de relever la patrie de ses ruines".

L’éditorial du premier numéro conservé a pour titre Mise au point. Il vaut d’être reproduit intégralement.

À l’exposition "Deutsche Grösse" ouverte actuellement à Bruxelles, une salle réservée aux organisations flamande et wallonne comportait un panneau de photographie consacré au S.[ervice des]V.[olontaires du] T.[ravail pour la]W.[allonie] ainsi qu’une copie de son drapeau.

Il est de mon devoir de déclarer que les photographies exposées sont des agrandissements de documents se trouvant dans le domaine public, et qui ont été utilisées par la direction de l’Exposition de sa seule initiative, et malgré mon refus formel de participer à cette exposition.

J’ai protesté auprès des autorités compétentes. J’ai fait valoir que cette participation semblait donner à l’action du Service un caractère politique.

L’autorité occupante reconnut le bien fondé de cette attitude et me fit savoir que la direction de l’exposition n’avait voulu donner aucune signification politique à cette participation et qu’elle n’avait poursuivi qu’un but documentaire. Donnant suite à ma protestation, elle a fait enlever de l’exposition le 7 avril, la copie du drapeau du Service, et m’a assuré officiellement que le fait dont je m’étais plaint ne pourrait constituer un précédent.

J’ai été, de plus, autorisé à publier la présente mise au point.

Nous restons fidèles à l’esprit qui nous a animés lorsque nous avons fondé le Service, fidèles à la patrie et à son roi, fidèles à la fraternité qui nous unit à nos camarades encore prisonniers.

Fiers du passé irréprochable du Service, absolument droits pour le présent, nous préparons l’avenir en nous inspirant de la règle d’or de notre action :

Travail dans l’honneur

Henry BAUCHAU
Chef du Service des Volontaires du travail

Une photographie représentant un salut au drapeau des Volontaires flanquait l’éditorial.

On ne peut contester la clarté et le ton décisif de la "mise au point" adressée à l’autorité "compétente" ou "occupante". On ne peut davantage mettre en doute l’adhésion de Henry Bauchau au discours général du Courrier des Volontaires. On y sent du reste régulièrement sa main, quand on ne repère pas sa contribution par ses initiales. Quel était donc cet "esprit" qui animait le S.V.T.W. et comment s’exprimait-il ?

La page 2 du Courrier reproduisait dans un encadré l’Article premier de la Loi collective V.T. : "Servir la Patrie par le travail, la fraternité, la discipline". À côté, un article signé Louis Libouton décrit l’entrée de "trois mineurs, jeunes gars du Pays noir", à l’un des "camps-écoles" du mouvement, en l’occurrence le "camp-école Albert Ier". On y trouve déjà quelques éléments d’information sur les objectifs poursuivis par "les dirigeants V.T.". "Ils ont sacrifié leur dimanche, l’un d’eux a même sacrifié son repos, car son travail terminé avec l’équipe de nuit, il a juste pris le temps de déjeuner et de changer d’habits". À ceux-là d’"apporter un témoignage sur leur vie rude et âpre, leurs difficiles conditions d’existence". Pourra s’ensuivre un "débat sur les conditions dans lesquelles travaillent les jeunes ouvriers". "À peine la discussion est-elle commencée que nous avons confiance dans le résultat ’humain’ de la journée" : "on parle la même langue".

Dans cette "langue", un mot domine et articule autour de lui toute une constellation lexicale et idéologique : le travail. "TRAVAIL D’ABORD !". Autre encadré, page 3 : "Notre but : Relever la Patrie par la jeunesse et la jeunesse par le travail. Notre esprit : Être toujours prêt à servir et à se sacrifier (Art. 14 de la Loi Collective V.T.). "Relever la jeunesse par le travail" comporte un impératif pratique excluant un autre type d’action. C’est ce principe qu’argumente, à la même page, un article signé "H.B.", intitulé Pourquoi pas de politique ? La consigne, "dont l’expérience de la vie au camp révèle chaque jour l’efficacité", n’est à la vérité "pas toujours bien comprise à l’extérieur". Sans doute conduit-elle à prendre "pratiquement attitude contre ceux qui estiment nécessaire de faire de la politique", mais "ceux qui tiennent ce langage n’ont pas compris les raisons pour lesquelles nous n’admettons pas la politique au sein du Service".

"Voici les principales". D’abord, "les jeunes que nous groupons (...) n’ont encore ni l’âge, ni la formation nécessaires pour mener une action politique". Le Service se définit essentiellement comme une "école du citoyen", ou du moins doit-elle le "devenir". Il s’agit de ne pas "retomber dans les pires erreurs du temps où l’on voulait faire sortir la vérité politique de la somme des incompétences et où l’on attendait que chacun se prononce précisément sur ce qu’il ne connaissait pas". Comment ne pas discerner, derrière ce langage, l’allusion au parlementarisme, sinon à un obscurantisme de la décision démocratique ? Bien sûr, convient "H.B.", on ne peut "faire grief" à "ceux qui mènent une action politique" de commencer "presque toujours (...) par diviser les esprits avant de faire prévaloir leur idéal". Si "la chose est souvent indispensable", la division demeure la faiblesse organique de la société présente, ébranlée par la guerre (deuxième argument contre la politique au "camp-école"). Le Service du Travail "doit toujours mettre l’accent sur ce qui unit et pas sur ce qui divise". La marche vers "l’idéal" requiert, surtout dans certaines circonstances, l’unanimité. "Le Service du Travail doit être au service du peuple tout entier ; il ne peut donc pas être au service d’une de ses fractions, ce qui arriverait inévitablement s’il se mêlait de politique" (troisième "raison").

Le S.V.T.W. a comme objectif, ainsi que l’annonçait l’article voisin de Louis Libouton, d’oeuvrer à l’unité commune entendue comme harmonisation, voire réconciliation des classes.

Sans doute, étions-nous convaincus par l’action syndicale, que le fossé sans cesse grandissant entre le monde des travailleurs manuels et les milieux de tous genres où le travail intellectuel est la loi, devait être comblé.

Notons que la "loi" est dominée par ces "milieux en tous genres" que caractérise le "travail intellectuel". Trop de choses ont séparé "ceux qui peinent" et "ceux qui pensent". La rencontre des trois "jeunes gars du Pays Noir" a suscité chez l’auteur de l’article l’espoir que l’on pouvait "combler" le "fossé", ou, plus proprement, les "lacunes dans l’ordre que nous souhaitons voir régner dans notre pays". Cet ordre assurera la "Paix Sociale" en faisant "du monde du travail si divers, si complexe, un bloc" dont les Volontaires formeront "le liant, le ciment". L’objectif est élevé, il requiert une condition : "rendre possible une classe ouvrière disciplinée, réservoir d’élites aux sentiments nationaux". Mais l’action du Service ne doit pas moins porter sur "ceux qui pensent". Il faut les amener à "découvrir au travers du style de vie V.T. la grande leçon du travail" : comprendre que "les ouvriers ’pensent avec leurs mains’", de même qu’on éduquera "les travailleurs des champs (...) à sentir que l’intellectuel ’travaille, lui, des méninges du cerveau...".

Cet égalitarisme quelque peu maoïste règne dans la vie au camp. La page centrale du même numéro du Courrier des Volontaires l’illustre abondamment, en textes et photos. Laissons parler ceux-ci, en tenant compte de tout ce que comprenait la rhétorique de la camaraderie virile chère au scoutisme. Au Camp Sergent Debruyne, "parmi les terrils et les cheminées d’usine", "le chef Pireuse", "parti au Borinage, tenace et confiant dans l’avenir", est venu replanter le drapeau au milieu de "bras jeunes et vigoureux". La "démonstration de gymnastique à la bêche" fut "virilement ’enlevée’ par la première équipe" et suivie d’une "sévère démonstration aux bommes" ("sévère" : fichtre !). "Le commandant Bauchau, chef du Service, témoigna aux exécutants sa particulière satisfaction" et "conclut cette séance par une allocution émouvante". De nombreuses photos des dirigeants en uniforme permettent de l’imaginer, dans le décor renouvelé dont on félicite deux contremaîtres, auteurs de "décorations dans le style V.T. et chevaleresque".

Le cliché montrant "Une réunion des officiers du Service" le 3 avril 1942 "au camp-école Albert Ier", rend quant à lui bien sensible la rigueur de la parade, et le commentaire est fondé à évoquer "un bataillon serré, impressionnant, impeccable". Mais qu’en est-il "sur le plan spirituel", demande aussi le commentaire ? "Unité de pensée et de volonté", au service de "la reconstruction du pays", qui passe par "la rénovation de notre jeunesse". "Cette journée fut enfin marquée par la prestation de serment de plusieurs officiers promus au 1er avril". Le moment est venu de s’interroger sur le statut du Service. Henry Bauchau s’en était expliqué plus haut. "Le Service des Volontaires du Travail est un établissement public rattaché à l’État. Il ne peut prendre position sur des questions où l’État ne se prononce pas. Or, l’État belge, est, durant l’occupation, privé de son chef et ne peut plus exercer sa souveraineté politique. Durant la période actuelle et même sans tenir compte des raisons énoncées plus haut, il est donc naturel que le Service des Volontaires du Travail ne fasse pas de politique et n’en autorise pas en son sein". Dans un coin de la double page centrale, sous un compte rendu de l’installation des "Équipières" au château de Ghlin - "modeste Équipe de gradées du S.F.V.T.W." - un encadré rappelle : "Famille d’abord !".

Ne forçons pas le trait. Quels mouvements de jeunesse n’afficherait pas, surtout en temps de débâcle nationale, les mots d’ordre d’un sursaut appariant "Patrie" et "Travail", "Santé" et "Joie", "Camaraderie" et "Discipline", sous le signe de la "Force" ? Celle-ci emprunte au légendaire naturiste toute son archive. "Loin des villes anémiantes, loin des vaines discussions, dans les bois ou les champs de nos grands chantiers d’Ardenne ou du Hainaut, tu te forges" - le discours s’adresse au "jeune travailleur" - "un corps vigoureux, une âme généreuse, une volonté rude". Le progrès spirituel se cheville totalement au physique. Le Volontaire "travaille corps et âme" pour se "tremper le caractère", sans compter que la sécurité matérielle est aussi prise en charge par le Service. Celui-ci « te loge, t’équipe, te nourrit substantiellement ; veille à ta sécurité, ta santé ; t’accorde une solde journalière de 6 francs et t’assure, en fin d ’engagement, une épargne supplémentaire de près de 500 francs". Comment cette chevalerie d’épargne ne séduirait-elle pas le jeune homme qui, dans le même numéro du Courrier des Volontaires, raconte son ralliement au S.V.T.W. ("La situation financière de la famille m’oblige de trouver du travail coûte que coûte. Enfin je m’engage comme garçon de course. Pendant trois mois, je roule à travers les rues de Bruxelles et des faubourgs 9 et 10 heures par jour. Résultat:je maigris de 11 kilos").

Tout ceci n’est pas de la main de Henry Bauchau. Celui-ci exhorte plutôt, dans la livraison n° 17-18 de mai 1942, à intervenir avec générosité et sacrifice en faveur des sinistrés de la catastrophe industrielle de Tessenderloo, "qui nous touche d’autant plus qu’elle frappe une population ouvrière qui se livrait à un travail indispensable au ravitaillement du pays". Salut au "champ d’honneur du travail". Celui-ci trouve une autre illustration dans la troisième session d’un chantier-école consacrant la promotion de Volontaires baptisée "Vers l’avenir". La journée a été consacrée à l’ouverture d’une route forestière. "Le commandant et le commissaire Speeckaert prêchèrent d’exemple. Ayant tombé la veste, ils attaquèrent à grands coups de cognée un respectable chêne et, en fin de matinée, passèrent au brouettage et à la dessoucheuse" (nombreuses photos illustrant l’entreprise collective). "Au coup de sifflet de la mise bas l’ouvrage, tous les élèves formèrent un cercle autour du commandant qui avait tenu à leur donner sur le chantier même ses consignes" :

"Amitié", telle est la devise et la principale consigne que je donne à votre promotion.
Aimez le travail, parce qu’il est le fondement de la vie nationale et notre premier devoir envers la patrie, mais aussi parce qu’il est notre champ d’honneur.
Au moment où, dans le monde entier, des millions de jeunes tendent au maximum le ressort de leur énergie pour la guerre, il ne faut pas que nous ayons la mentalité de petites gens tranquilles, bien contents d’avoir la paix chez eux pour ne plus devoir courir de risques.
Vivre, c’est risquer ; la paix que nous aimons, c’est celle qui demande plus d’efforts que la guerre, parce qu’au lieu de détruire, elle construit.
L’honneur de la terre, de l’outil et de l’intelligence qui féconde, est plus pur que l’honneur des armes...

Peut-on faire abstraction, au nom des habitudes de discours et des conventions oratoires du temps, de la phraséologie que ne cesse de marteler ce pacifisme volontariste qui veut ouvrir l’ère d’une "chevalerie nouvelle" ? Un balancement combine appel autoritaire et humilité, exigence morale et célébration incantatoire de "l’honneur", dans la perspective d’un avenir "résolvant à la fois le problème social des masses et celui de l’élite".

Soyez disciplinés, mais comme des V.T. et non comme des automates. (...)
Ne critiquez pas vos chefs qui sont ici pour vous servir, et si quelque chose ne va pas, n’en parlez pas inutilement entre vous, mais adressez-vous au responsable.
Apprenez à commander à la façon V.T., c’est-à-dire en chefs, mais aussi en entraîneurs qui savent commencer par mettre eux-mêmes la main à la pâte.

Ce langage, bien sûr, est d’abord celui des temps de guerre : paroles de chef de partisans qui n’a guère le choix de la méthode, quand ceux qu’il commande doivent être "forts, pour être utiles". "Soyez toujours prêts à servir et à vous sacrifier. Cherchez des tâches obscures et pénibles, celles qui sont indispensables, mais où on n’a pas d’occasion de briller". Discours rentré, retourné, d’une impossible résistance aux événements ? "Ne rien faire que son devoir demandera déjà des durs. Mais vous devez être plus durs que cela". D’un côté, les plus hautes exigences : "le goût de l’effort, le sens de la perfection et l’esprit chevaleresque". De l’autre, le réalisme. "En terminant, le Commandant insiste encore sur la nécessité d’oeuvrer au sein du Service en fonction des conditions réelles de la vie dans notre pays".

Le 2 mai 1942 voit l’inauguration du camp Léopold II à Villers. Celui-ci "permettra de grands perfectionnements de nos méthodes d’éducation". "On y a bien compris l’esprit de notre Loi" - les consignes ont pris la majuscule.

Nous venons de traverser au Service une crise dure et pénible. Mais elle a été bien surmontée. Il doit, je pense, en résulter un renforcement de notre action. Renforcement qui doit porter sur deux points : la discipline vis-à-vis des directives du Service et un grand développement de l’amitié. Nous devons montrer à la jeunesse qu’elle redressera le pays par l’amitié autant que par le travail et la discipline. Pratiquée seule, celle-ci est vite rebutante : tandis qu’animée par l’amitié elle est exaltante.

La suite de l’adresse explicite ce que suggère la "crise dure et pénible". Le Service des Volontaires "est parfois méconnu". Il "porte un idéal dont le propre est de ne pouvoir être adopté d’emblée". "S’il en était autrement, on serait fondé à croire que cet idéal est trop facile pour assurer la transformation radicale de notre jeunesse" - "dans la Belgique d’à présent". Laissons à d’autres la "démagogie" qui flatte "toutes les passions". Le Volontaire recherchera différemment "le bien du peuple". "Sachons ensuite être populaires". Comme Léopold II, qui donne son nom au camp de Villers, le Volontaire demeurera "obstinément fixé à sa tâche" - "envers et contre tous". Le cliché qu’encadre le texte montre un homme en uniforme, radieux, accomplissant La visite des enfants.

Le 28 mai 1942 a lieu le "troisième Conseil trimestriel des Chefs" (les majuscules se multiplient décidément dans les invites à l’humilité des sans-grades). En rend compte le n° 19 du Courrier des Volontaires. Un "exposé fort fouillé" a détaillé la formation dispensée au camp de Villers : "cours sur l’esprit de la Loi, techniques, administratifs, de chant, d’orientation professionnelle, initiation au maniement des outils et au travail de chantier, entraînement à la marche et à l’éducation physique". "Le Commandant Bauchau donne ensuite à ses chefs ses directives pour le prochain trimestre". Tout se ramène à "l’éducation", "orientée vers la fraternité". "Nous disposons de moyens éducatifs communautaires ou personnels". Donner aux premiers "leur plein rendement suppose des gradés capables". "Ces moyens sont le chantier, la vie collective, l’éducation physique, les sports, les loisirs et, dans une certaine mesure" - toute formule a ses limites - "les soirées collectives". En matière de travail, une importante recommandation : "Favorisons au chantier le travail par cordée", en ne négligeant pas de baigner la vie collective "dans une atmosphère de fraternité".

"Tout ceci ramène au problème de la formation des gradés subalternes". L’école et la théorie ne peuvent "en effet tout donner". "Au chef de camp d’orienter ses gradés, de les corriger avec beaucoup de patience, de susciter en eux l’étincelle qui les fera agir sur leurs hommes". "Outre les moyens classiques d’action personnelle" - brrrr.... - "il existe deux méthodes que nous comptons appliquer au Service". Le plan d’éducation prend ici les traits arithmétiques de l’utopie classique.

En premier lieu, nous créerons dans chaque Groupe une cordée des gradés dirigée par le chef de groupe. Toutes les six semaines, à l’époque des congés des V.T., elle se réunira durant trois jours. Après une journée V.T.-type, elle révisera les cours, examinera des enquêtes, procédera à des échanges de vues.

On ne peut se le cacher. Le rêve de "fraternité" s’est sensiblement mâtiné de "correction fraternelle" avec appareil d’"enquête". Le "camp" s’est discrètement mué en "école" ambitionnant de couvrir l’essentiel de la formation éducative, à l’exclusion des questions qui se trouvent "en dehors de notre champ d’action" (la politique, bien sûr). Pour ces enseignements, le Commandant met aussi "la main à la pâte". Il donne, "durant la veillée du 28 mai, aux élèves du chantier-école Xavier Henrard, à Tessenderloo", un cours magistral sur les Fastes belges, de César à Charles Martel, de Charlemagne au prince de Ligne. Le même numéro de juin 1942 en fournit le résumé. On y exalte, au delà même des grands empires ayant dominé l’Occident, la figure du héros qui, à la manière de Godefroid de Bouillon, parvient "à s’imposer comme chef par ses seules qualités d’homme et de combattant", porté "par la pureté de l’idéal croisé".

Mais la grandeur n’est réservée ni au triomphe, ni au soldat.

N’oublions pas que le sombre et tragique trépas de Charles le Téméraire devant Nancy est lui-même source de fierté devant l’histoire, puisque le corps du prince, tout percé de coups, fut retrouvé sous un monceau de corps et non loin de ceux de ses meilleurs compagnons d’armes.

La Grande Guerre ? "quatre années de tranchées, quatre années de boue et d’endurance durant lesquelles nos hommes tiennent autant par leurs qualités d’ouvriers et de paysans que par leur courage purement militaire". "Nous avons reçu de nos ancêtres un pays vigoureux et libre. Pendant des siècles ils ont lutté pour cela. C’est pour sauvegarder ce legs des ancêtres que nos pères ont combattu en 1914-18, que tant de nos camarades sont tombés en 1940". Que peuvent alors escompter les "combattants du travail" dont H. Bauchau se fait le héraut ?

... la paix durable que nous espérons ne devra pas entraîner la disparition de ces vertus du soldat qui, tout au long de notre histoire, ont fortifié notre peuple. Elles doivent être transposées au contraire sur le plan du travail, du progrès social et de l’action civique.

*

Arrêtons là les inlassables déclinaisons d’un choix partisan qui, malgré l’exclusion de principe que formule la "Loi" des Volontaires, évite difficilement la politique, ou du moins l’idéologie. La "transposition" imaginée ci-dessus récuse il est vrai la mentalité collaborante "des petites gens tranquilles, bien contents d’avoir la paix chez eux pour ne plus devoir courir de risques". Les historiens pourront-ils dire jusqu’à quel point l’enrôlement forcé des Volontaires du Travail pour la Wallonie dans l’exposition bruxelloise du "Grand Reich" détournait plus ou moins traîtreusement une entreprise de bonne Foi ? Qui, aujourd’hui, devant la statue du Commandeur, assumerait le défi d’imputer au chevalier Bauchau naïveté, imprudence, absence de vision politique ? Lui-même avait d’avance exclu, par les statuts de l’association, un tel regard. La destinée offre de ces garanties aux audacieux. Quand s’y ajoute la célébrité, la critique ne peut plus guère s’appeler que la recherche des poux dans la crinière du lion .

Le 5 janvier 2006

Le Bulletin est conservé à la Bibliothèque nationale de France, coté 4-JO-3264. Je remercie le responsable de la banque de salle qui m’a permis d’en obtenir une communication exceptionnelle d’un jour pour le 5 janvier 2006. L’ouvrage fait en effet partie d’une collection inaccessible jusqu’en 2007 pour raison de contamination par l’amiante. Ces circonstances expliquent que le présent article prenne, pour une part, la forme d’"extraits choisis".
Sont conservés les numéros 20 à 35 (sauf les n° 22) et les suppléments aux numéros 33 à 35. La signature de Henry Bauchau figure jusqu’au n° 35 de mai 1943. Voir notamment, dans le n° 33, l’article intitulé Loi collective, révolution personnelle.
Dans L’An 40, J. Gérard-Libois classe H. Bauchau parmi les "catholiques non-rexistes qui se sentaient peu à l’aise dans le conservatisme de leur milieu" et qui subirent "la séduction de Henri De Man" (Bruxelles, CRISP, 1971, p. 45 ; voir aussi p. 470 sv.). Dans Collaboration in Belgium (New Haven-London ,Yale University Press, 1993, p. 204), M. Conway conclut : "Les Volontaires du Travail avaient été fondés dans les temps ayant immédiatement suivi la défaite par un groupe de catholiques royalistes anxieux de participer à la reconstruction du pays et, à la fin de 1940, l’organisation avait été divisée en deux branches largement autonomes, l’une flamande, l’autre wallonne, qui opéraient sous la supervision indirecte de secrétaires-généraux. Le Service francophone établit par la suite un certain nombre de camps de travail pour jeunes gens et, en juillet 1941, 1,342 volontaires étaient passés par ces camps. L’idéologie des Volontaires du Travail, avec la mise en évidence de la loyauté à la dynastie et des vertus du travail au service de la nation, étaient clairement de nature autoritaire, mais, comme les Chantiers de la Jeunesse établis à la même époque par la France de Vichy, elle était par dessus tout un produit de l’atmosphère distinctive créée par la défaite militaire et n’était pas nécessairement pro-allemande ou de caractère collaborationniste". La suite de l’analyse de Conway module quelque peu cette fiche signalétique générale. Peut-être certains des textes reproduits ici gagneraient-ils à être considérés par rapport aux perspectives mesurées adoptées dans les ouvrages de P. Assouline ou P. Ory.

Daniel Droixhe.

P.J. :

1 - Feu de camp

2 - Supplément au courrier des volontaires N° 34

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Messages

  • La trajectoire d’Henry Bauchau comporte quelques moments qu’il convient d’ajouter pour mieux comprendre la profondeur de son "étourdissement". Ainsi,
    - sa fréquentation assidue avant-guerre d’un "salon Didier", adepte du "neutralisme" belge, Avenue de l’Hippodrome à Ixelles.

    Les époux Edouard et Lucienne Didier organisèrent outre ces rencontres régulières où la parole était donnée à des dignitaires nazis de l’écurie Von Ribbentrop comme Otto Abetz et Liebe, notamment à Knokke dans le domaine de la famille Lippens, des rencontres entre jeunes nazis (seuls autorisés à l’époque à voyager) et participants venus de différents autres pays européens. "Une idée revenait sans cesse à la surface, au cours de ces rencontres comme au salon Didier : celle d’un Ordre nouveau européen qui ferait accepter par l"Ouest une expansion sans contrainte du III° Reich à l’Est, idée chère à Abetz et à Liebe. Autre idée en cours dans ces milieux, celle d’une autorité royale forte. De Man aussi y défendait celle d’un syndicat unique des travailleurs manuels et intellecvtuels, syndicat qu’il contribuera à constituer durant l’occupation" ( L’Ordre Nouveau- Maurice De Wilde - Duculot - 1984 p.42). La plupart des idées et contacts qui seront donc cdeux de Henry B. ne procèdent pas, peut-on penser, d’après mai 40 (et de la défaite) mais bien déjà d’avant !

    - un deuxième "compagnonnage douteux" est celui qui tourne autour de la revue "Communauté" fondée par R.De Becker qui prônait avant 40 l’abandon par la Belgique de sa"vassalité" à l’égard de la France et une éventuelle négociation avec le Reich en vue de signer un pacte de non-agression. Cette organisation s’adressait à une élite et école de chefs (L’An 40 - p. 45). Parmi les rédacteurs, on note Henry Bauchau.

    - le troisième engagement d’Henry Bauchau en mai 1941, outre celui des volontaires de guerres, est son soutien et sa participation au parti politique des Provinces romanes, mêm s’il faut y voir une manoeuvre pour doubler Rex et son chef Degrelle à l’époque en difficulté de reconnaissance tant du côté royal et de son entourage, que du côté allemand. Les promoteurs outre Pierre Daye, ancien parlementaire rexiste et conseiller de Degrelle, Raymond De Becker (journaliste au Soir occupé), Gabriel Figeys ( Radio-Bruxelles sous contrôle allemand), Jacques Boseret (Verdinaso avant guerre) et...Henry Bauchau ! Ce parti même s’il s’effondrera rapidement, proclame son attachement au Nouvel Odre européen et appelle à la création d’un Etat fédéral belge, inspiré des principes autoritaires et corporatistes.
    (Degrelle - M.Conway - Quorum p.96 ; L’an 40 - J.Gérard Libois, J.Gotovitch - CRISP p.474 sqq.).
    De ces quelques éléments, je conclus que si il y a eu "égarement et naïveté" avant de blanchir tout ceci dans la Résistance, après Stalingrad et Tobruk, ce fut bien long pour un "intellectuel", peut-être enfermé dans un milieu bruxellois et journalistique... ? O tempora, O Mores ! François Gobbe

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