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Le Roman de Johnny

Robert Richard - Balzac-Le-Griot 1998

dimanche 24 avril 2005 par Calciolari

Nous n’existons pas dans la majorité de ces temps ; dans quelques uns vous existez et moi pas ; dans d’autres, moi et pas vous ; dans d’autres tous les deux. Dans celui-ci, que m’accorde un hasard favorable, vous êtes arrivé chez moi ; dans un autre, en traversant le jardin, vous m’avez trouvé mort ; dans un autre, je dis ces mêmes paroles, mais je suis une erreur, un fantôme..

Jorge Luis Borges, Le jardin aux sentiers rues qui bifurquent.

Il faut d’emblée que les points de repères du lieu commun et du langage du commun sautent. Le roman de Johnny de Robert Richard (Balzac - Le Griot Editeur, 1998, première édition A Johnny Novel, Toronto, The Mercury Press, 1997) débute avec l’impossibilité même d’un confort quelconque.

Leçon N°1.

Oui, un moment. Je parle de quoi ? Répond ou dépond !...

Jeux de mots ? Qui parle ne saurais pas de quoi il parle ? Il devrait répondre ou encore plus dépondre, rendre une déposition comme un œuf ... Est-il coupable de quelque chose ?

Et nous, non plus, ne savons pas qui parle.

La voix du professeur est rapide, serrée, agaçante, moqueuse. - Nous en étions au mot « infini »...

Alors, c’est un élève qui a parlé ? Johnny ? Peut-être. Et le professeur ? Quel professeur dans quelle école de la planète tiendra une leçon pour expliquer le mot « infini » en disant :

C’est le monde à l’envers, c’est l’univers démondé, démonté, démantibulé en pièces. Proust bondit, court, trébuche dans le paysage des mots à la recherche de Swann ; Homère est à la mer ; Henri rit ; Jean ment.

Pas de repères. Mais le roman se laisse lire dans son illisibilité.

Parmi le brouhaha, un noyer pensif parfois descend.

Johnny ? Johnny mort ou presque noyé qui délire ? Ou carrément : mort qui parle, dès la première ligne du roman le sujet est déjà défunt ! Mais, justement, si selon Pirandello la plupart des hommes sont des morts déambulants : tel est le roman de Johnny.

Et le drame s’inscrit dans les boules d’eau, dans l’espace, dans les couleurs parsemées d’horreur, hantées de douleur, éprises d’irréel....

Nous voici dans la poésie hermétique, dans le roman crypté, c’est-à-dire tel que chacun voudrait y entendre un message. Chacun voudrait se confronter avec la codification d’un réel éclaté où la main ne trouve aucune matière solide pour s’appuyer.

L’espace est ce liquide de la pensée qui crée la noyade de tous les esprits acharnés d’infini, le liquide insondable des espaces imaginaires où sombrent le silence des mots, le poème, le rire, le mensonge, la vie, l’espoir, la mort.

Johnny dit :

Je suis un noyé troué de silence.

Mais ceci est peut-être une phrase dans un rêve, qui en fait est un cauchemar.

Cette voix ajoute :

Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n’ai jamais appris mes leçons. On ne voulait pas.

Qui ne voulait pas ? Et si chacun comme Johnny apprend par cœur - tout en ne sachant rien - quel est son savoir ? Pourquoi chacun, dans la vie de tous les jours, sait presque tout ; en tout cas, tout ce qu’il faut pour survivre, mort-vivant comme Johnny ? Et pourquoi le même savoir pour quelqu’un d’autre semble ridicule ?

Johnny est le seul après le Christ à renaître. Ceci est la Leçon N°2.

Pourquoi personne n’accepte de mourir (au sens commun, dans le langage de tous les jours) pour renaître comme Johnny ? Certes pas le singulier professeur, vrai Docteur Subtil, qui ridiculise toujours son élève.

Le ton moqueur blesse à vif Johnny qui renaît sans blâme, en toute innocence pour la première fois de toutes ses vies consécutives.

Toutes les références théologiques, philosophiques, littéraires sont valables dans le cas de Robert Richard, qui comme Dante, Machiavel et Lacan est un combat constant avec les classiques.

Johnny dit :

Je suis la réponse qui pose toutes les questions.

Oui, le ton est évangélique. Le roman de Johnny aurait pu aussi avoir pour titre : L’évangile de Johnny. Et le malentendu est maximum : réponse ou question ?

Bon, nous sommes parti. Le texte de Robert Richard ne nous devient pas pour autant lisible. Encore moins, facile. Le lecteur est convoqué au rendez-vous avec la vie réelle :

Qui n’arrive pas à lire Robert Richard doit admettre que sa vie traîne, et est la pâle copie d’une vie que quelqu’un d’autre a déjà vécue.

C’est très difficile de faire du cas de Johnny son propre cas. Ce qui est en jeu c’est la même identification qui fait tourner le chiffre d’affaires de la world littérature, pour qui la vie intellectuelle n’existe pas.

Mais si nous lisons Le Roman de Johnny comme notre propre roman (autrement le texte est apparemment fait, comme déjà dit, pour être refusé en bloc), alors l’itinéraire n’est pas prédestiné. Le jeu n’est pas déjà joué d’avance. La boucle n’est pas bouclée. Au point qu’il n’y a plus de boucle à boucler !

Il y a la spirale incommensurable de notre pulsion, de laquelle procède notre vie, non pas la mort. Sinon celle thématisé par Robert Richard :

Dans la mort, les gens cousent les mots - ça nous le savons. La couture qui les joint est la marque du plus souple vêtement que revêt l’homme en temps d’immortalité.

Où siège l’immortalité ? Nous ne trouvons jamais un plan de réalité qui rendra clair le roman de Johnny. Quoi ? La vie ? La vie n’est pas explicable et chaque explication s’expose à un malentendu extrême.

On avait trouvé le jeune étudiant tôt, le dimanche matin, une balle dans la tête, gisant au bord de la route conduisant chez lui.

Il est mort ! Peu de lignes après, la voix du narrateur dit que la police laisse

tomber l’affaire, car de toutes évidence il s’agissait de l’œuvre d’un farceur.

Quel est donc cet imbroglio ? Ainsi,

la malheureuse victime (...) se releva péniblement, souffrant du torticolis.

Il est vivant !
Est-il mort-vivant ?

Donc, chercher la réalité, comme tout le monde le fait, correspond à se perdre en se tenant collé au réel pour éviter l’action, le faire.

Parce que si le lecteur n’est pas une momie, la lecture implique l’accomplissement. Sinon, ça serait comme lire le texte de Sade en réaliste. Ou bien comme exécuteur testamentaire de sa propre façon de ne pas arriver à lire entre les lignes.

C’est dans le langage commun, dans la vie ordinaire, que la vertu est bafouée, outragée, tuée. Non dans le livre de Sade. Au point que le théoricien de la vertu est réputé pour d’autres lieux communs qu’on lui colle. Nous parlons de Machiavel.

Oui, Robert Richard n’a aucun respect pour l’absence d’art, de culture et de science, pour qui s’égare et se condamne à la pensée de Monsieur tout le monde. Ainsi il rentre dans le récit :

Mais ce roman de Johnny ne serait pas complet...

Il est question de son assassin. Pour le professeur, quelqu’un qui écrit très mal pourrait être l’assassin de Johnny. Il faut croire au réalisme ?

Quand on lui glissa la corde autour du cou, le garçon comprit qu’il n’aurait droit à aucun sursis de la dernière minute, et on allait véritablement lui faire la leçon - jusqu’au bout.

Dans Le Roman de Johnny, il n’y a pas seulement quatre niveaux de lecture, ceux promus par Dante. Nous disons que Robert Richard est un écrivain biblique, dans le sens précis que le fantasme (l’impossible copie de la vie) est donné apparemment comme aussi réel que la vie réelle.

Par exemple, dans la Genèse il y a l’arbre de la vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mais le deuxième - aimé et adoré par les théistes et par les athéistes - est le souvenir écran du premier. C’est-à-dire qu’il n’existe pas, comme l’éther, la chimère, le phénix... Ça n’empêche pas les légions d’adeptes.

C’est clair, notre deuxième lecture du Roman de Johnny de Robert Richard annonce une autre lecture, et puis une autre encore... Par exemple, nous n’avons pas encore suivi la grille de lecture qui privilégie le style : il y en a trois différents : poétique, descriptif, narratif. Donc, à suivre...

Johnny n’est pas dans le discours de la mort, mais la dérision est telle que la mort est sans tabou, sans plus de discours.

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