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Liant - Yves Colley, éditions Argol, 2010
jeudi 3 juin 2010 par Tristan Hordé

Le second livre de Yves Colley poursuit la quête poétique, commencée dans Le Nom dépossédé [1], quête du nom qui s’exprimait ainsi :

À partir du nom, la répétition
Mais aussi un nom à répéter jusqu’à l’oubli comme la route
entre les dents d’un chien famélique

à quoi répond dans Liant :

Dans ton nom je remets mon oubli.

La quête (du nom, de l’identité) est d’autant plus complexe qu’elle est aussi celle d’un territoire affectif perdu, l’Afrique, évoqué très allusivement par quelques mots récurrents qui renvoient à des éléments naturels ou aux objets d’un mode de vie non occidental. Ce qui retient le lecteur déborde le statut particulier de l’auteur, le poème reprend sans cesse quelques mots qui renvoient à des réalités que chacun associe à son gré — comme père, mère, nom, mot, langue, histoire, mémoire, reconnaître —, l’élaboration de l’identité, la relation au nom ayant des résonances fortes. Le poème : oui, car il s’agit d’un seul poème en prose, découpé en ensembles de dimensions très variables, subtilement rythmés.

"Liant" s’oppose et répond à "dépossédé", en ceci qu’il est nécessaire de se situer par rapport à ce qui a précédé sa propre venue, de retrouver le fil d’une histoire difficile à reconstituer (« Continuité, tu me manques ! »), toujours à interroger et sans doute en partie inaccessible (« Biographie : un trou où s’engouffrent les années », « Qui de nous, jetés dans le temps, en montrera les trous ? »). Le livre s’ouvre sur une naissance, un commencement : « On m’a donné un nom. Quel événement ! », en même temps que sur un rapport au père. Le père, qui attribue le nom, devient celui par qui les lieux prennent sens, ce qui permet d’y assurer sa place :

« Quand il l’abandonnait dans celle de son père
sa main liait les espaces ».

Le "liant", ce sont aussi et surtout les mots : Le lien ? Signes où tu éclabousses . Mais en même temps qu’ils aident à donner une forme à ce qui se défait dans le temps, à célébrer lieux et personnes, blés, terre et vent, les mots disent aussi la douleur, la séparation, le désastre. On lira ce double mouvement dans Liant, l’appropriation d’un nom, d’un lien donc qui traverse le temps — «  On lui avait donné le nom de son père / de son grand-père » —, et parallèlement l’incertitude toujours là quant à la continuité :

La maison se construit autour
de toi qui disparais.
Mais quelle est ma place ?

On ne s’étonnera pas du rôle du feu, d’un feu dévorant qui détruit la « maison natale » quand on s’en éloigne, le village, les champs, — donc le travail des hommes, ce qui assure la permanence, le moyen de transmettre, ce qui définit le temps humain. Symboliquement le feu abolit ce qui unit : « les cordes autour de toi brûleront ». Parallèlement à ces images de rupture, tout aussi abondantes sont celles de souffrance et de mort : saccage de la ferme, étables abattues, mer qui recouvre le village, sang, « débris »... L’accumulation accentue le sentiment d’un monde instable, qui se défait sans cesse, dont l’équilibre ne se peut établir que par le langage qui met en ordre ce que la mémoire ressasse.

La mémoire contre l’oubli : « L’oubli a été ma forteresse », dit le narrateur. Il devient lui-même par la remémoration des souvenirs :

Je me retiens à la langue
où dévalent
de mon enfance, les éclats.

Tout se passe comme si le "je" avait à réunir les morceaux brisés d’un miroir, et ce qui apparaît alors est une figure décomposée, ou par une autre image comme si l’unité désirée ne pouvait aboutir faute de pouvoir choisir : Tant de pistes étaient à prendre... Faute aussi de pouvoir annuler un mouvement contradictoire d’attirance et de rejet qui s’exprime à divers moments, notamment par la juxtaposition de contraires, comme dans « On posa des miroirs / pour que le geste de manger m’en éloigne », ou avec l’introduction dans le récit de jumeaux, donc de "presque mêmes", « sur des traîneaux en sens contraires ».

Tout se passe dans la langue ; quand le narrateur, s’adressant au père, lui annonce : « J’essaie d’écrire ton histoire », il ajoute plus loin : « Mais comment être d’un texte ? » C’est là sans doute un mur infranchissable, d’où la reprise avec d’infimes variations de quelques énoncés, aussi dans la dernière partie du poème un incessant questionnement sans réponses. Ou plutôt avec des propositions qui marquent que « la réalité [...] ne tient qu’à un fil », celui tendu par les mots, comme celle-ci :

Le lac où tu te noyas
dans le texte déborde

écho aux précédents vers :

Lorsqu’il se noya
tu t’accrochas à lui en me laissant l’héritage.

Cette insistance à revenir à la langue me fait lire aussi Liant comme une rêverie sur l’écriture, la littérature — quête des ascendants, inscription malaisée dans un ensemble toujours ouvert (« Père. [...] J’ai traversé les âges pour te renverser dans mes textes. » Il est d’autres lectures encore de ce livre dont je n’ai retenu que quelques éléments, livre lisible "au premier degré", d’une langue d’un très beau classicisme, qui correspond à ce qu’écrivait Paul-Louis Rossi de la poésie : « Ce qui fonde la poésie, c’est la forme obscure, justement, qui la sépare du discours. Chaque système, chaque forme de l’écriture s’offre au regard comme une monstration qui, du même coup, signe son identité et son message, et se referme aussitôt sur un secret initial. Voilà ce que nous sommes — dit-elle — et comment nous devons rester : toujours à découvrir. Toujours énigmatiques à nous-mêmes. » [2]

Tristan Hordé


[1Yves Colley, Le Nom dépossédé, éditions les Éperonniers, Bruxelles, 1999.

[2Paul-Louis Rossi, Visage des nuits, collection Poésie, Flammarion, 2005, p. 13.



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