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Lacrimosa, Régis Jauffret

lundi 20 octobre 2008, par Florent Cosandey
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Lacrimosa, Régis Jauffret

Lacrimosa, Régis Jauffret

Gallimard, 2008

 

La mise en scène de petites vies ordinaires, dans ce qu’elles ont de tragique, de loufoque mais aussi parfois d’héroïque, constitue la marque de fabrique de Régis Jauffret. Jusqu’ici, on sentait chez l’auteur marseillais, à sa manière frénétique de décrire le parcours chaotique de névrosés, une profonde aversion à se mettre lui-même en scène. Dans Lacrimosa, un ouvrage d’une sensibilité et d’une sincérité hors du commun, Régis Jauffret opère un virage à 180 degrés. Avec une mélancolie certaine, il y réinvente la vie de Charlotte, une femme dont il fit la connaissance un 21 mars, lors d’une laborieuse séance de dédicace («Je me saoulais tant bien que mal au vin blanc pour tenter de voir en double mes rares clients», se souvient Jauffret). Les deux êtres sympathisèrent, puis s’aimèrent. Deux ans jours pour jour après leur première rencontre, la jeune femme décida d’en finir et de se pendre. Avec son détachement habituel, Jauffret précise que ce jour là, le père de Charlotte ne savait plus où il avait garé sa voiture et sa mère avait cuisiné de la caille aux olives…

 

Une fois n’est pas coutume, l’auteur d’Univers, Univers abandonne sa technique des intrigues en cascades, consistant à inventer de folles hypothèses sur «ce qui aurait pu se passer.» Lacrimosa peut se définir comme une correspondance post mortem entre l’auteur et celle qui fut sa bien-aimée. Régis Jauffret y fait alterner ses lettres et les réponses acides de Charlotte qui, via l’au-delà, le dépeint en amant indélicat et en «écrivassier» cynique. D’habitude, Régis Jauffret se repaît du malheur des autres. Là, l’écorché vif vouvoie Charlotte, comme par crainte de ne pas être à la hauteur de sa mémoire. Rongé de culpabilité, il implore lettres après lettres son assentiment: «Dites-moi que ce roman, j’ai eu raison de l’écrire.» Mais cette fois, c’est Charlotte qui, à coup de réponses vachardes, prend le rôle assumé traditionnellement par Jauffret dans ses romans: «On dirait vraiment que je me suis suicidée pour ton plaisir d’en faire toute une histoire, une histoire sordide comme tu les aimes tant. Je me suis pendue à ta place, car tu es trop douillet, trop couard, et tu aurais eu trop peur de te rompre le cou. La mort aurait pu gâcher ta joie de raconter ton supplice. Tu veux bien être un martyr, à condition de pouvoir t’en vanter.»

 

D’outre-tombe, la morte ridiculise la tentative de Jauffret de faire revivre sa mémoire à travers l’écriture: «Tu es donc assez vaniteux pour croire que ton livre est une pyramide où je vais reposer ad vitam aeternam, et que pourront visiter les touristes des librairies? Que faute de me photographier, ils m’apprendront par cœur? Que les imprimeries m’insuffleront la vie? Qu’à force, les phrases frottées l’une contre l’autre produiront une étincelle et réveilleront la Belle au bois dormant? Que traduite en Croate j’en viendrai à me baigner dans la mer Adriatique et nagerai jusqu’à Venise pour barboter sous le pont des Soupirs? Tu crois que les gens qui traînent dans les romans un jour sont nés? Que les écrivains enfantent, que les pages sont des matrices aplaties et que les personnages sortent des o, gluants comme les petits d’hommes des vulves des vivantes?» Blessée dans son amour propre, Charlotte ne peut supporter de devenir un simple objet de fiction, un procédé romanesque. «Même pas une oeuvre d’art, une statue, une mélodie! Non, un personnage! Pour dire le vrai, une utilité, un ingrédient que tu jettes dans ta soupe de mots pour l’épaissir quand elle devient claire comme l’eau!» Les missives cinglantes de la défunte transforment Lacrimosa en une sorte d’entreprise de destruction de l’écrivain. Ce procédé permet à l’auteur de désamorcer les critiques de ceux qui estimeront qu’il y a une sorte de complaisance et de nombrilisme à mettre en scène la disparition de l’être aimé.

 

Régis Jauffret signe en tous les cas une œuvre d’une beauté déroutante, parfois franchement dérangeante, où l’émotion cède facilement le pas à l’absurde. Il referme sa correspondance «comme un chirurgien recoud malgré tout la plaie qu’il a ouverte après l’opération invraisemblable d’une jeune morte dont il espérait la résurrection.» Seul reste le chagrin, «qui n’est pas un feu, les larmes ne pouvant l’éteindre.»

 

Florent Cosandey, 15 octobre 2008

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