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Le Talon d’Achille, Georges-André Quiniou

Editions Atramenta, 2018

mercredi 23 janvier 2019 par Alice Granger

Ce recueil de poèmes de Georges-André Quiniou rappelle par son titre lui-même quel est le sens de l’aventure poétique : si le désir du largage d’amarres vers l’ailleurs est irrésistible tellement sont grands l’insoumission secrète et le rêve fou de liberté, personne mieux que le poète ne sait qu’il faut d’abord descendre en soi-même afin d’aborder face à face les fixations à dénouer, et que c’est quelque chose de presque impossible, tellement sont puissantes les Fleurs du mal, la Pomme ou la main qui rendit vulnérable le Talon d’Achille.

Le poète l’écrit donc dans son poème « Le talon d’Achille » : « Mais oui je m’en serais allé/… Le pied lié par ton regard / Si dépendant et suppliant / Et pourtant fier comme le phare ». Il ne s’en est pas allé, car il n’aurait « pas su vivre », car elle, elle n’aurait pas essayé « de me poursuivre ».

Ce talon d’Achille, cette vulnérabilité qui fit entrevoir ce ne pas savoir vivre, en dit donc long sur cette invulnérabilité qui vient par la main d’une Thétis qui l’a trempé dans le Styx. Nous l’entendons à travers les nombreux poèmes d’amour de ce recueil, la sensation d’invulnérabilité semble liée à l’amour répétant quelque chose de plus originaire. « Délire d’amour » : « Tu es le bateau qui me porte… / Tu es la lumière profonde du souvenir… Tu es l’abîme et le bord de l’abîme ». L’abîme par rapport au désir de liberté, mais aussi bord de l’abîme qu’est l’ailleurs où la vulnérabilité est abyssale. Le bateau symbole matriciel.

Donc, Georges-André Quiniou a dédié ses poèmes à l’amour. En affrontant les conséquences. Comme pour chaque humain lorsque le temps a avancé, il se pose la question des traces qu’il laissera de son passage sur terre. Or, celles-ci ne survivront que par « l’amour fidèle », « Quand je les ai laissées pour l’éternité ». Ce premier poème pose la question de ce qu’est vraiment une trace, qui soit pour l’humanité. « Pied-bot » fait état d’une lucidité qui jaillit dans la solitude du poète, dans l’écart où il écrit : « Mais moi je reste en mes chimères / Qui m’ont rongé mes plus beaux jours / Elles me font la vie amère / Et lumineuse tour à tour ». Et c’est vrai que « Je préfère encore / Les contours de mes objets familiers / A l’ombre de mes tourments » (« Les cloportes du soleil »). Et le poète admet qu’entre « toi et toi », c’est-à-dire celui qui reste et celui qui voudrait partir, il n’y a « Que toi », car « Tu ne peux reprocher au chemin ses broussailles / Si toi-même restes assis / A l’ombre du talus ». Nous comprenons à travers les aveux des poèmes que si le poète ne part pas, c’est que la fixation est en lui-même, et non pas en celle qui le retient. C’est la mère qui le plongea dans le fleuve qui le rendit invulnérable et vulnérable à la fois, et l’amour est en résonance avec cela. Il reste avec ce qu’il a, comme au pays où rien ne manque, mais où « Pourtant j’ai quelquefois l’ennui terne et profond » (« Ce que j’ai »). Et, dans « On ne sait quoi », justement « La mer qui porte les espoirs / Demeure en ces bords », « A quoi bon partir / Puisque ces navires / Resteront sur l’eau ? », et nous entendons une eau amniotique d’invulnérabilité !

Il écrit les poèmes, mais elle est « … cette bouteille d’encre Waterman sur ma table / Tu es le papier où j’écris / Que tu es mes yeux / Que tu es moi / non pas que tu m’as / Que tu m’es » (encore « Délire d’amour ») ! C’est le poète qui définit la place de la femme aimée, en relation avec celle qui le trempa dans le bain d’invulnérabilité ! Ce n’est pas du tout la femme aimée qui le possède lui, qui le lie, le retient ! C’est très précis ! Il reste pour un motif très ancien, plus ancien que l’amour lui-même ! Et, dans « Ton poème secret », « Tous les bateaux / Sont là / Et toute l’eau / S’enfuit / Sans toi sans toi » ! Elle est l’eau pour le bateau, l’eau d’invulnérabilité, le Styx ! Et dans « La forme de l’Amour », cette enveloppe délicate est la forme de « l’être aimé ».

Or, si « tu es mes yeux », et non pas « que tu m’as », si elle est ce que lui, le poète, veut qu’elle soit en fidélité à une fixation, à un talon d’Achille, alors elle, elle reste, en ce qu’elle est d’elle-même, une étrangère. C’est ce que dit le poème « Peut-être en des voyages… » que peut-être il pourrait faire, car ailleurs ce serait encore elle en étrangère qu’il rencontrerait ! « Pourrais-tu m’être un jour étrangère / Ô ma chère étrangère ? »

Pourtant le poète a conscience de « Ces instants qu’avec toi je n’aurais pas vécus » ! « C’était un chant d’amour ». La poésie, c’est « Penser à cet élan si puissant qui m’emporte / Et me dire / Que ce n’est pas celui de mes désirs » !

C’est « Hôpital I » qui témoigne de la profonde fixation qui a pour nom amour : « Toi qui connais le mal que j’ai à te quitter » ! « Tu as failli mourir… / Je n’étais plus qu’un appendice dérisoire de ta vie ». Et « Hôpital II » : « Mon amour tu es loin / J’ai aligné sur le papier / De quoi vivre nos parenthèses. » Lien de la poésie avec cette peur panique de la perte ! Et même si, dans « Hôpital III », le poète se rend compte que « Mon regard n’est plus si lointain / Aux yeux des femmes incertains / Reflétés dans les mousselines / Lorsque je m’attarde aux vitrines…/ Pourtant je pars à la dérive » ! Et dans « Rue Saint Jacques », « … personne ne viendra en aide à ma détresse ». Et à Pigalle, ce ne sont que les voyous, pas lui, qui se mêlent aux « femmes à vendre ».

Et, dans « Repartie », le poète ne croit « même plus à la poésie » lorsqu’il est resté seul.

Les poèmes deviennent plus désespérés. « Près de toi un jour » : « J’aurais voulu revenir et marcher près de toi /… Mais tout pour nous est-il à jamais perdu ? »

« Absence » : « Une forme de femme à la courbe marine / Souvent sommeille en moi qui sais le cacher bien / Cette forme c’est toi ou dans une vitrine / Ce reflet qui réveille tes seins ». Le poète a préféré la retrouver sur le papier, par les poèmes, n’ayant pas su revenir autrement. Pourtant « J’ai voulu t’aimer » : « Tu avançais aussi mais une autre douleur / Irisait ton visage…/ J’ai couru vers toi confiant au charme lourd des / amours d’autrefois ». Dans « Mers », voici « La mer qui soupire sa trop grande douleur en palpitante écume ». Cette mer immense où le poète veut plonger, cette mer amoureuse, mais aussi « C’est fini, mer, c’est fini ». Mais aussi, « Lorsque tu me reviens », « La mer / D’un coup / Dissous tes pas / Nous avons trop marché à la lisière des eaux » ! Voilà ! Eaux amniotiques ? « Petit matin » : « Le jour paraît, le jour paraît / Et nous voyons / Tourner la Terre / Au soleil gris de notre baie / Des Trépassés ».

Et donc, « Ma belle époque elle est passée ».

Et presque en conclusion de son beau recueil, Georges-André Quiniou nous confie : « On était poète à vingt ans mais / Vient le temps / Où l’on voudrait vraiment / Dire ce qu’on a sur le cœur / Même si ce n’est qu’une petite fille / Une petite fleur » ! Finalement, la poésie l’a créée, cette petite fleur ! Et ce n’est pas si sûr que « La nostalgie » lui a pris son brouillon vivant où l’on respire ses « premiers temps » ! Alors, « Amour Ecrire Voir » dit le sens de la poésie, qui est création. Ecrire pour dérober au soleil sa peine, et au bout de l’arc tendu la corde de l’Amour, afin de Voir la petite fleur créée, et alors il n’a pas perdu Ecrire Amour et Voir !

Ce sont de très beaux poèmes, chantant l’amour à l’épreuve de la douleur qui devient épreuve de vérité, et l’extraordinaire qui transcende l’ordinaire, parce que la création est venue retenir de la beauté là où la fragilité de la vie s’est trop tôt manifestée.

Alice Granger Guitard

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