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Travers&e - Marie Sagaie-Douve
vendredi 17 février 2012 par Jean-Paul Gavard-Perret

MARIE SAGAIE-DOUVE : MYSTÈRES DE L’ATTE(I)NTE.

Marie Sagaie-Douve, « Travers&e », Le Chasseur abstrait éditeur, Paris, 352 pages..

Dans « Travers&e » des souvenirs trouent l’éternité comme ils montrent à l’assassin le chemin.. Ils laissent aussi monter une voix particulière. C’est ainsi que Marie Sagaie-Douve tisse l’absence entre rêve et réalité . Ses mots comme des limaces au sol laissent une trace. Celle-ci n’abrite pas forcément étant tout sauf sécuritaire. Elle accentue le mystère d’un assassinat de la pensée entre passé, présent et futur (antérieur).

La créatrice parisienne centre son travail sur le palimpseste. Il conjugue écriture, rature, dessin et peinture. L’ensemble crée une « surface de réparation. À l’amateur de jouer avec le dispositif, d’éclairer le rébus » dit l’artiste. Se retrouvent dans « Travers&e »s. une série de figures archétypales et quelques mythes. Des images et scènes furtives rythment la pulsation, appellent à un espace de l’esquisse qui du poétique glisse vers la prose (ou vice-versa).

On a dû jadis tirer la langue à l’auteur : c’est pourquoi elle la remue si bien mais hors de toute attente. Cette langue est étrange : sexuée et hermaphrodite. Elle porte en elle sa coquille de sens. Elle peut donner l’idée des contes de fée comme des couilles. Elle offre la mer et la mère, la plage et la falaise. Il y a même parfois une ombre sur une bicyclette - l’auteur nous explique à mots couverts comment la rejoindre et comment relier une nature à une autre.

Émane parfois une chaleur accablante. Mais parfois la neige en éteint les flammes. Magie de l’écriture. Présence ambiguë d’un enfant qui permet de déduire du présent le passé et de suppléer les silences. Une théorie de l’écriture germe insidieusement mais sans laïus - comme l’amour dans le noir. Marie Sagaie-Douve en déplie le drap autour d’un trou, d’une béance d’un passé de pucelle, d’un présent de certaine sagesse.

Pour autant le discours n’ouvre pas à une résolution de l’énigme. Comme si la reine qui mène le bal se retirait en même temps qu’elle avançait dans son texte - mouvement de flux et de reflux. Elle reste fauteuse de trouble, feint de nous endormir mais nous réveille de nos rêves et de nos attentes. Son livre fait ainsi ce que les autres ne font pas. Derrière la cloison de ses pages se communique un ailleurs vu avec les yeux du rêve. D’où la sensation (au réveil) d’un monde plus que réel et indiquant l’orient.

Dans « Travers&e » tout facteur d’unité n’est souligné que par indices disséminés. Ils s’effacent, reviennent et se chevauchent. Il y a là autant de fougue que de lenteur. Et aussi le désir de vaincre un énoncé par un autre avant même que le premier soit proféré car si grande serait sa vérité que son contraire au négatif doit être anticipé.

L’échange se concentre sur la musique de la phrase. Elle lui donne un air d’évidence qu’elle n’a pas forcément – sauf à un auditeur passif. On glisse d’un « je » à un autre par « effet de carpe » : la créatrice en ouvrant la bouche prend soin de ne laisser rien entendre. Mais ce rien monte à la surface et les bulles crèvent.

Les divers textes et les leurs fragments dansent sur des fils cassés avant de s’envoler comme des anges. Des oiseaux les emportent dans leur gazouillis. Ce sont eux que l’être devrait sans cesse articuler pour pouvoir se faire entendre.

Quant à Marie Sagaie-Douve elle ne regrette pas leur silence. Au contraire elle le redouble de sa virtuosité cachée (comme dans une glycine). On comprend qu’il y donc quelqu’un qui tire les rideaux, les ficelles mais nul ne peut dire qui, ni comment.

Régulièrement la reine trompe ses sujets. Elle se moque de leur indignation potentielle. Elle sait qu’elle doit les conforter dans une étrangeté. Celle qui sépare leur monde du sien : le même paysage n’avait pas les mêmes couleurs ni les mêmes odeurs pour l’une et les autres.

Mais pas question de trouver ou de donner des explications, de déplier des raisons. Elles s’emboîtaient peut-être sans que le lecteur en saisisse le fonctionnement au sein d’une parole avide tournant non comme mais dans un moulin de prière. Le problème reste que leur latin résonne à vide.

Chaque scène domestique ouvre à un autre univers que celui que la fiction ou le poème ouvre habituellement. Marie Sagaie-Douve invente une langue pour nous secouer et nous bercer. Nous entrons en une étrange soumission. Quelqu’un nous contraint à notre insu, nous dit « de ne pas ». Au lieu de pâtir de l’interdit nous y prenons goût.

La créatrice permet donc de voyager à travers des espaces. Elle fait boire une potion qui réveille les morts et donne du courage. Nous traversons alors des pays froids où sont assemblés des vestiges (gris argent) sous une lumière blanche. Il y a là un crime, un enfant sage, une mère louve au pied de la falaise d’une mer diluvienne. Mais la clarté d’évidence est retirée.

On la cherche. Une langue entre dans notre cerveau comme une épée si bien qu’il faudrait nous couper la tête. Peu à peu l’ondée passe. Le trou dans la langue devient maison. On est amoureux de ce trou dans la chair maternelle. Ce trou de la langue est aussi un trou d’air. Il ne faut plus attendre des mots qui viendraient fermer les fenêtres.

Un désert longe la route du lecteur. Louve hurle et hulule. Murmure aussi. Fracasse le crâne comme celui d’une poupée. On ne peut plus dire si tout a une fin. Il n’y a plus de loi. Nous attendons notre tour à coup des mauvais tours. Marie Sagaie-Douve ne se prive pas de les jouer pour qu’on déjoue. Feu ! Certains pourraient penser qu’au fond ça rime à rien mais c’est faux. L’auteur nous rappelle que ça fait longtemps que notre chaise est vide. Quand nous nous y assoyons nous n’y sommes plus.

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